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[entretien] avec Déborah Heissler, par Matthieu Gosztola

Par Florence Trocmé

Des regrets et des-paysement, Carnets 
Entretien avec Déborah Heissler  
  

— Matthieu Gosztola : Pouvez-vous retracer votre parcours ? 
— Déborah Heissler : C’est tout d’abord celui d’une mélomane et lectrice assidue qui a choisi la voie littéraire à Mulhouse – plutôt que le droit à Strasbourg auquel avaient tout d’abord pensé ses parents –, pour rester au plus près de son instrument, le piano. Les années passant et plusieurs séjours successifs à l’étranger ont par la suite considérablement changé les choses, puisque j’ai finalement réussi à faire mon deuil de l’instrument, collectionnant à défaut les enregistrements de Richter, Gould, Schiff ou Magaloff, pour n’en citer que quelques-uns parmi de nombreux autres. Il est fort probable que cet attrait pour la musique en règle générale soit à l’origine de mon intérêt pour la poésie en premier lieu et plus spécifiquement celle de Jaccottet au moment précis où, encore étudiante, cette dernière se substitue peu à peu à l’art du clavier. Attention au rythme ou à la prosodie, à l’image également qu’on file un peu à la manière d’un contrepoint de bout en bout du poème.  
Lecture de « La métaphore vive » de Ricœur, de Roland Barthes et Gérard Genette, à ce même moment également découverte de Du Bouchet, Dupin, Deguy… une thèse qu’on soutient et des financements à trouver… puis finalement un Master en Sciences de l’Information et Métiers de la Culture, qui vient bouleverser tout cela.  
Premier stage à Garnier, où je découvre pendant quatre mois l’univers de la danse photographiée par Roger Pic – tant le travail des corps que celui de la plasticité du blanc transposée sur le plan de l’écriture et de la mise en espace du poème, un univers proche (dans ses interrogations au moins) du travail de Sylviane Dupuis dans Géométrie de l’illimité notamment en 2000 (ou encore Géométrie du hasard en 1998 et Opus 27 en 2002 avec la chorégraphe Noemi Lapzeson) découvert quelques années auparavant – ainsi que les coulisses de l’Opéra, où évoluent alors et dans d’autres sphères le danseur étoile Nicolas Le Riche notamment. 
Deuxième stage en Inde et premiers pas dans l’enseignement du Français Langue Etrangère, puis bref retour en France et départ pour la Chine l’année suivante juste après les JO. 
 
— Matthieu Gosztola : La Chine a-t-elle été pour vous un bouleversement sensoriel qui s’est répercuté, par ondes, aussi bien dans votre pratique de l’écriture que dans celle de la photographie ?  
— Déborah Heissler : Écrire pendant ce séjour en Chine c’était pallier un manque, celui de la langue française. Passées les heures d’enseignement au département de français, il fallait être capable de communiquer en anglais à défaut de pouvoir le faire en chinois. Me retrouver seule le soir face au clavier et à l’écran, à agréger des flux RSS pour préparer les cours en écoutant France Culture ou bien France Musique, était devenu tout simplement jubilatoire.  
Le lien avec ce que j’avais laissé derrière moi – littérature, culture, musique ou même gastronomie –, dépasse de loin la pratique à elle seule de l’écriture ou de la photographie au quotidien. Il m’a bien fallu dix à quinze jours à chaque fois pour me faire à mon nouvel environnement ; en Chine par exemple, je repense au changement climatique et au rythme des saisons tout à fait autre (je me souviens de cet hiver plutôt doux mais très humide qui donnait l’impression de traverser sur le campus des murs de brouillard « au couteau » et en y entrant « les os en avant »). Je repense également à la difficulté qu’il y avait pour des occidentaux de trouver du café en dehors du centre ville et donc de pouvoir en bénéficier le matin sur le campus. Des petits détails comme ceux là, qui font la vie de tous les jours et qui ne transparaissent jamais dans mes publications. J’ai eu cette chance d’éprouver tout à la fois des « regrets » et du « des-paysement » et de pouvoir m’en nourrir par la suite, de retour en France. 
J’avais ainsi rédigé des bribes de prose sur un blog de voyage (des Carnets en ligne), qui ont donné lieu à mon deuxième recueil publié chez Cheyne (Comme un morceau de nuit, découpé dans son étoffe en 2010) photographiant les endroits parcourus pour mieux y revenir plus tard. C’est bien parce qu’on peut parler de « bouleversement sensoriel » (la formule est juste) qu’il m’a semblé important de tout noter, consigner, quitte à travailler dans le décalage et de retour en France en ré-architecturant les notes de voyages. 
Une fois de retour je n’avais qu’une crainte, me confronter à une pratique que je connais peu à dire vrai et qui était celle du haïku. J’ai préféré prendre le problème à rebours et imaginer, en place et lieu d’une réflexion sur « les saisons », « la brièveté », « l’instant », un travail sur un moment en particulier « le crépuscule » mais littéralement dilater sur une cinquantaine de pages et avec – en marge de longs pans de prose (un peu comme dans les « Fragments d’un discours amoureux » de Barthes) – des mots inscrits tels des didascalies indiquant une inflexion de la lumière, un détail sur lequel focaliser le regard, parcourir le paysage, arrêter « la chute du jour » (au sein de cette dernière section de Comme un morceau de nuit, découpé dans son étoffe, intitulée en japonais « scène de nuit » précisément).  
C’est peut-être plus dans cette propension à travailler le « tableau », « l’image fixe », « la scène » que la peinture rencontre chez moi la photographie depuis ce deuxième recueil. Dans Chiaroscuro(publié en 2013 chez AEncrages & Co), c’est véritablement cela qui détermine la division du recueil en deux sections « Camera » / « Oscura » ; l’attention au souffle et au corps y étant plus prégnante que jamais. J’aime beaucoup à cet égard, dans la préface de Sabine Huynh, cette phrase très juste qu’elle nous livre au sujet du recueil « (…) Des songes, des noces et de la pression des corps, il ne reste qu’une empreinte fugitive sur la page-écran (…) Chiaroscuro est écrit dans une encre de neige et sur un fond de ténèbres »). J’y aime tant l’oxymore que le parallèle avec Deguy également à la fin de la préface.  
 
— Matthieu Gosztola : En quoi vos séjours en Inde, en Chine, en Thaïlande et au Viêt Nam ont-ils modifié votre rapport à la littérature ? 
— Déborah Heissler : Voyager a été pour ma part un prétexte à tenir des Carnets en ligne, un blog. De lectrice assidue, je suis passée à l’écriture au quotidien (quelques lignes parfois ou bien des bribes de textes plus importantes) et au partage ou à la modération de commentaires éventuels. 
Me revient ce souvenir d’être rentrée de Chine en lisant "Morte saison" de Nicolas Bouvier, postant l’extrait sur mon blog le 17 juillet 2009 et commençant le surlendemain à mettre en forme Comme un morceau de nuit, découpé dans son étoffe.  
Tout recommence. On marche dans une lumière nouvelle, portée au-dessus des brumes ou des fumées. Peu de nuages, sans poids, blancs eux aussi. Quelque chose qui est à la limite de l’informulé, que seuls deux ou trois mots suggèrent et qui pourtant éclate à l’esprit. Tout cela n’est que nuances, calme bruissement que l’on écoute sourdre au cœur de l’herbe nouvelle, liées aux roseaux, aux herbes hautes. Les touffes d’anémones et les primevères flambent et s’éteignent une à une, trop sombres pour qu’on parle de flammes.  
« Tout recommence ». Je parlais tout à l’heure de « décalage » ; écrire sur la Chine alors en France et sur la France alors en Chine.  
Débordement de mon impatience. Se souvenir. Je me souviensdu trajet, du chemin, de sa courbe dans le paysage, flouté légèrement - celui qu’on observe sur la photo. Une masse noire veinée de bleu décroche la perspective. Détail. Lumière sur le côté. Un coin de ciel rongé par l’obscurité. RER, TGV, arrivée. 
C’est peut-être cela qui caractérise le plus surement mon écriture dans sa mise en forme (je repense à Proust du coup – sourire), un rapport particulier à la mémoire et forcément au temps, au quotidien de l’expatriation augmentée de lectures, nombreuses et variées. Je crois qu’on pourra dire cela de tous mes autres séjours en Asie même si l’Inde ou la Thaïlande plus spécifiquement, et à ce jour, n’ont pas déjà fait l’objet d’une publication. 
 
— Matthieu Gosztola : Vous évoquez Proust, ce qui m’enchante bien évidemment. Pouvez-vous développer ?  
— Déborah Heissler : Je ne pensais pas le faire à dire vrai. Je l’évoque un peu en forme de boutade faisant allusion à sa fameuse « petite madeleine » ; j’ai à l’esprit tant de notes ou photographies qui me ramènent aujourd’hui encore à l’Asie, susceptibles de devenir de véritables éléments « déclencheurs » comme par ailleurs d’autres textes – j’ai en tête les si beaux écrits sur le Japon également de Nicolas Bouvier –, peuvent déclencher chez moi l’écriture. 
 
— Matthieu Gosztola : Pouvez-vous revenir sur la spatialisation du poème et sur les rapports établis entre musique et poésie, justement par le travail opéré sur la mise en pages, et par l’importance qui est donnée au blanc, résurgence aiguë du silence ?  
— Déborah heissler : S’agissant de cette dernière question, sur « la spatialisation du poème », le blanc et la « résurgence du silence » je dois dire que le travail du blanc – qui marque chez moi à la manière d’une respiration le retour à la ligne –, est presque aussi « musical » que « plastique » ; blanc comme ponctuation à part entière qui guide l’œil jusqu’au vers ou à la strophe suivante (je repense à une lecture enfant d’Alcool et à cette intuition du « blanc comme ponctuation » à lui seul). 
Quant à ma relation au silence et à sa « résurgence aigüe » dans le texte, elle est d’autant plus prégnante, thématique et thétique dans Chiaroscuro, que je m’y suis évertuée à confondre délibérément l’adresse lyrique (appel de l’être aimé « tu ») et voix « tue » à la manière d’une confrontation Eros / Thanatos.  
Je crois que ce « tissage » de l’image, de la respiration et du silence, de l’adresse lyrique et du chant chez moi, s’intriquent l’un l’autre de manière si complexe, que je ne conçois que la métaphore contrapuntique pour parler de mon écriture. On pourra me le reprocher, mais j’assume pleinement cette résurgence-là de la « musique », sa complexité – et non pas la « musicalité » à elle seule –, dans ce que j’écris. 
 
[Matthieu Gosztola] 
 
© Poezibao et les auteurs 
 


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