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"Jamais un homme n'aura renoncé à autant de choses que toi pour la religion !"

Publié le 23 septembre 2014 par Christophe
"Je suis un sournois". Ce n'est pas moi qui parle (quoi que...), mais c'est le titre français de notre roman du jour. Un livre paru dans la mythique Série Noire, signé par Peter Duncan (on n'est pas certain de qui se cache sous ce pseudonyme, d'ailleurs). Un roman fidèle à la ligne de cette légendaire collection, en mêlant noirceur, cynisme, dénonciation des travers de la société, mais aussi quelques petits trucs en plus dont je ne vais pas vous parler là, maintenant, dans le préambule, quand même ! Sinon, vous ne voudrez pas lire la suite ! Alors, patientez un peu, je vais tout vous expliquer. Et aussi, pourquoi ce roman sort maintenant en poche chez Folio Policier. Parce que, en regardant d'un peu plus près, ça pourrait surprendre...
Mais qui est donc Buck Peters ? Pour vous répondre simplement, il est le chef de la police de Greenhill, ville du sud des Etats-Unis, je suppute un peu, mais il y a un fleuve tout près et on circule pas mal en bateau... Mais ce n'est pas notre sujet principal. Non, Buck Peters est un garçon qui a tout du gendre idéal.
28 ans, grand, beau et fort. Star de football américain dans son école, il aurait parfaitement pu passer professionnel et faire une brillante carrière sportive. Brillante et rémunératrice... Au lieu de ça, il a préféré rester dans son bled et devenir chef de la police, avec un salaire modeste, des pouvoirs assez réduits et une marge de progression quasiment nulle.
A tel point que certains, à Greenhill, le prennent un peu pour un simplet, un idiot qui n'a rien compris. Il faut dire qu'en plus de tout cela, Buck Peters est un vrai bigot. Elevé par une mère qui l'adore en bon chrétien, il est devenu marguillier dans sa paroisse. Autrement dit, il est un des laïques qui encadrent la petite communauté.
Sa réputation est sans tache, un saint, si l'on en croit sa mère et les vieilles dames de Greenhill, qui je jurent que par Buck, une belle andouille, pour les hommes qui voient dans ce grand dadais confit en dévotion un brave gars sans cervelle. Malgré son uniforme, son poste à la tête de la police et ce rôle au sein de la paroisse, on ne le prend pas vraiment au sérieux.
Mais alors, qui est donc Buck Peters, narrateur du roman ? Eh bien, la réponse est dans le titre français de ce livre. Buck Peters cache bien son jeu. Attention, ne vous méprenez pas, tout ce que je viens de vous dire de lui est vrai, on n'a pas un méchant garçon qui cache sous des dehors un peu benêt un ignoble tueur en série.
Non, il est sincère dans sa foi, dans ses choix de vie... Mais c'est un sacré cachottier ! D'une part, il connaît une multitude de vilains petits secrets que cachent les uns et les autres à Greenhill ; d'autre part, il a lui-même des choses à cacher et réussit depuis des années, douze, pour être précis, à mener une double vie sans que personne ne se doute de rien.
Le célibataire le plus endurci de Greenhill n'est pas du tout le petit saint abstinent que tout le monde croit. Il fait même cocu l'un des personnages les plus importants de la ville, Kip Belton, qui se trouve par ailleurs être son supérieur dans la police de la ville. Et celle qui partage ces moments, Lacey, est la femme de sa vie depuis toujours.
Elle s'est mariée à un autre ? Oui, c'est vrai. Mais ensemble, Lacey et Buck ont passé un pacte implicite à travers lequel ils ourdissent une sombre vengeance. Et le rôle de composition que tient Buck à Greenhill n'est que la partie visible de cet iceberg. En attendant le moment propice pour que cette vengeance s'accomplisse, Buck s'accommode de son rôle public et de sa relation clandestine.
Et puis, Rita Singleton est retrouvée morte par balles...
Au-delà de l'événement aussi horrible qu'inédit que cela représente pour toute la ville de Greenhill, voilà une histoire qui va compliquer la situation. Suicide ? Possible, quoi qu'on puisse plutôt penser à un meurtre, vu le nombre de balles tirées... Et surtout, c'est toute la gent masculine, à l'exception de Buck, que tout le monde croit puceau, qui peut être soupçonné. A moins qu'une femme jalouse, lassée de frasques de son cher et tendre...
Il faut dire que, à Greenhill, derrière le vernis de religiosité, les mâles ont deux faiblesses coupables : l'alcool, consommé sans modération, et Rita Singleton. La riche veuve la plus convoitée de la ville chez qui tout le monde essaye d'aller se consoler quand l'ivresse rend un peu plus nostalgique et triste ou, au contraire, désinhibe et rend beau et séduisant...
Alors oui, les suspects sont nombreux. Et tous véritablement crédible. Car Rita en savait elle aussi beaucoup sur ses prétendants... Mais, un se détache particulièrement de ce lot de braves gens bien sous tous rapports ou presque. Et il s'agit de Kip Belton, le mari de Lacey, l'homme dont Buck voudrait bien se venger.
Commence alors une enquête en bonne et due forme au cours de laquelle le chef de la police Peters doit encore donner le change, examiner les pistes et ne pas donner l'impression de trop se focaliser sur l'homme puissant. On connaît son béguin de jeunesse pour Lacey, ça pourrait jaser. Et puis, aussi bizarrement, l'enquête pourrait bien empêcher la vengeance de s'accomplir...
Au-delà de la série noire, du polar, de l'enquête, "Je suis un sournois" est en fait un véritable vaudeville avec un mari, une femme, un amant, la soeur du mari, l'affriolante Pert, 18 ans et déjà femme fatale qui ne rêve que de faire quitter au beau chef de la police le droit chemin, le maire, le médecin, les paroissiennes et tutti quanti...
Tout le monde tient les autres par la barbichette et essaye d'avancer ses propres pions pour tirer profit de ce qu'il sait. Mais le seul qui a l'ensemble du puzzle sous les yeux, c'est Buck, puisque lui connaît les petits secrets des uns et des autres. Et il va même pouvoir en jouer sans dévoiler son jeu, puisqu'il a récupéré le journal de Rita... Celui où elle a dû consigner tout ce qu'on lui a appris...
Quand je parle de vaudeville, c'est vraiment ça, des quiproquos, des portes qui claquent, des situations gênantes et inattendues et un final ! Je ne vous dis que ça ! Du Feydeau chez Fauklner, la troupe du Splendid chez Steinbeck ! Euh, bon, là, j'en fais quand même peut-être un peu beaucoup, mais je me suis énormément amusé en lisant ce roman.
Ah oui, j'ai oublié un élément : ça se passe à la fin des années 50. Attendez, je m'exprime mal : "Je suis un sournois" a été publié dans sa version originale en 1959 et l'année suivante par Gallimard dans la Série Noire. Oui, ce livre, que Folio SF vient de rééditer en poche a 55 ans ! Mais pourquoi exhumer cette Série Noire-là précisément, en cette année 2014 ?
Tout simplement parce que derrière le côté Série Noire et polar, "Je suis un sournois" dépeint les travers d'une Amérique qui planque sous sa bigoterie croissante tous ses maux, ses vices, ses tartuferies, ses hypocrisies. Cela concerne plus les petites villes que les mégapoles, bien sûr, ce qu'on peut appeler l'Amérique profonde, même si l'expression est franchement moche.
Ah, l'hypocrisie, thème éternel et universel ! Ici, il est particulièrement soignée dans une ville où la moitié masculine ment à qui mieux mieux, tandis que la moitié féminine comprend soit des séductrices invétérées, soit des grenouilles de bénitier. La vie est calme, il y a peu de tensions, parce que la hiérarchie est bien définie : les leaders, les suiveurs, ceux qui la ramènent et ceux qui s'écrasent.
Greenhill, c'est un petit bout d'Amérique, mais pas celui qui inspire un quelconque rêve américain. C'est étroit, mesquin, bas, mais peu importe, puisque "God bless America" et ses concitoyens ! Dieu est de son côté, alors on peut tout se permettre, la concupiscence, l'ivrognerie, pour les choses les plus évidentes, celles que tout le monde connaît et sur lesquelles on ferme les yeux.
Et puis, il y a tout ce qui se passe derrière les rideaux, les secrets d'alcôve ! On ne croirait pas, comme ça, en arrivant à Greenhill, paisible bourgade sans histoire, mais c'est Sodome et Gomorrhe ! Ou pas loin... Il s'en passe de belles et ce que nous raconte Buck est parfois hilarant, tant il y a de misère morale et de ridicule dans tout cela.
Quant à Buck, il aurait aujourd'hui plus de 80 ans. Et je ne serais pas surpris qu'il soutienne un tea-party... Il a tout à fait le profil d'un néo-conservateur, sûr de sa foi, sûr d'agir de son bon droit, sûr d'agir pour le bien de tous. Car, quoi qu'il fasse, même lorsqu'il pratique le chantage, grâce à tous les vilains petits secrets dont il est dépositaire, il le fait pour le bien général. Ou s'en persuade, en tout cas.
"Faire chanter quelqu'un pour lui soutirer de l'argent, c'est un péché ; le faire chanter pour sauver son âme, c'est un apostolat", voilà l'une des devises de Buck Peters. Au moins, ça a le mérite d'être clair ! Et, même si l'on peut trouver son histoire touchante, comprendre son envie de se venger, comme celle de Lacey, d'ailleurs, la manière dont il se donne bonne conscience malgré tout le renvoie au même niveau que tous les autres habitantes de Greenhill. Il est juste plus malin que la moyenne.
"Je suis sournois" est d'abord une Série Noire. Ce que je veux dire, c'est que ce livre risque de surprendre voire désarçonner les fans purs et durs de thriller et de polars. Le meurtre de Rita est plus un déclencheur qui décante une situation tombée dans la routine, l'enquête, elle, va mettre au jour tout ce que tout le monde à Greenhill croyait caché, et bien caché.
Ensuite, Peter Duncan joue, s'amuse avec ses marionnettes et les mets dans des situations délicates, les fait danser au bout de leurs fils et entrecroisent les secrets des uns et des autres pour semer une pagaille qui monte progressivement comme de l'eau qui bout dans une casserole. Et gare à tous, si ça déborde !
Le côté très théâtral de cette histoire m'a beaucoup amusé, également, et donne une vraie originalité à ce roman complètement amoral, ce qui n'est pas le moindre de ses paradoxes. Oui, Buck Peters est sournois, mais il n'est sûrement pas le seul à l'être à Greenhill. Je n'ose même pas imaginer l'ambiance qui régnerait à Greenhill après tout cela... Les cadavres (au sens propre comme au figuré) dans les placards et les relations de voisinage où tout le monde s'épie... Ah, quel bel endroit !

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