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Mon ITW exclusive avec Eugénie Dumont, la réalisatrice d'Heritage Fight!

Par Filou49 @blog_bazart
02 octobre 2014

 Je vous l'ai promis ce matin dans ma chronique sur le film Heritage Fight, j'ai eu la grande chance de poser quelques questions à la réalisatrice de ce documentaire militant et poétique, et Eugénie Dumont s'avère être à la hauteur de son film, aussi passionné et volontaire que lui. La preuve en ces onze réponses qu'elle a bien voulu me donner

eugenie

 ITW  exclusive avec Eugénie Dumont, réalisatrice d’Heritage Fight pour Baz’art

Baz'art  : Avant tout, Eugénie, merci beaucoup de prendre un peu de temps dans cette période de promotion juste avant la sortie de ce très beau documentaire Heritage Fight, de prendre la peine de répondre à nos questions pour les lecteurs de Baz’art.

1. Alors qu’ à vos débuts dans le cinéma,  vous avez plutôt baigné dans l’univers de fiction (notamment en tant qu'assistante de production sur le film Night and Day de Sang-soo Hong), pourquoi avoir choisi de vous lancer dans le documentaire pour votre premier long métrage ? Est-ce un genre qui vous semble être le plus en adéquation avec vos envies de cinéma ou bien est ce plus une opportunité circonstancielle ?

Eugénie Dumont : Je voulais faire du cinéma parce que je trouvais que des choses ne tournaient pas rond dans les fondements de notre société. Ma passion du cinéma est là depuis l’enfance, et j’ai toujours trouvé que c’était un Art sacré, un Art capable de bouleverser quelqu’un au point de faire évoluer sa pensée. Ça m’est arrivé souvent. Certains films ont eu des effets de réelle réalisation sur moi ! Je crois toujours à la puissance de la fiction. Mais confrontée à l’urgence de nos réalités, parfois les acteurs de l’Histoire sont là, devant nous, sans maquillage, sans habilleuse, simplement eux-mêmes… la vérité crue est aussi toute puissante. La barrière entre soi-spectateur et la fiction est franchie. Reste le défit de l’émotion à créer avec des contraintes de tournage rocambolesques !

2. Qu’est qui vous amené la première fois à Broome cette petite ville d’Australie dans laquelle se situe  le nœud de ce conflit entre les tribus aborigènes et cette multinationale  et, plus particulièrement, comment avez-vous eu connaissance de  ce combat mené par cette communauté de Goolarabooloo contre l’implantation de cette multinationale du gaz ?

J’ai parcouru toute l’Australie à la recherche d’un groupe Aborigène qui aurait besoin d’une voix et d’un moyen d’expression fort. J’ai rencontré des journalistes, des directeurs universitaires de section documentaire très pessimistes. Apparemment, c’était impossible qu’une tribu se laisse filmer sans 15 ans d’apprivoisement mutuel ! Mais je croyais en mon projet. Alors, j’ai poursuivi et sur ma route, je me suis arrêtée à Broome. Je m’y sentais bien. Ce n’était pas comme ailleurs en Australie. Aborigènes et Blancs vivaient ensemble. Je parlais de ma quête partout, tout le temps. Et un jour alors que j’étais en train de jeter mes idées sur le papier, un homme est venu me voir. Au bout de 2 heures de discussion il m’a dit que je « sentais bon » au sens spirituel du terme, et surtout qu’une femme avait attendu toute sa vie pour me rencontrer. Cette femme c’était Teresa Roe. Il me l’a présentée, et elle m’a raconté le malheur qui menaçait…

3. Quelle a été une de vos  premières motivations  qui vous a poussé à réaliser « Heritage Fight » ? Était ce  plus de décrire une sorte de combat du pot de terre et du pot de fer, une histoire à l’efficacité incontestable au cinéma ou bien alors était ce plus pour alerter les gens sur la situation particulière délicate sur cette communauté de Goolarabooloo, un peuple que le public occidental  connait mal ?

Je n’ai pas vraiment pris de décision. J’ai fait ce film, un peu comme on tombe amoureux. Cela s’est fait naturellement en rencontrant un à un les membres des Goolarabooloo. Le leader spirituel, Joe, m’a dit d’aller camper à James Price Point - le lieu qui était voué à la destruction. Je suis arrivée là-bas au coucher du soleil, j’ai dévalé les falaises rouges, traversé la plage, et je me suis assise sur les rochers face à la côte. Là, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Ce n’était que beauté et pureté. Je ne comprenais pas que Colin Barnett trouve cet endroit « insignifiant », comme il a pu le dire au Parlement plusieurs fois. Cette infinie beauté ne pouvait disparaître. En vivant avec les Goolarabooloo, j’ai appris comme la vie pouvait être simple, innocente, belle. Ils m’ont libérée des conditionnements et des peurs inculquées par nos sociétés, je suis rentrée déterminée à trouver les fonds pour faire un film. Un véritable film de cinéma qui rende hommage à leur beauté et qui leur rende justice.

4. Au vu de votre parcours, on imagine que  le film dossier n’est pas un genre qui vous interpelle particulièrement.  Comment alors,  dans un tel sujet, parvenir à éviter le manichéisme  et une critique trop systématique des dangers du capitalisme, dont la violence s’exprime avec évidence dans cette histoire. Quels étaient vos principaux écueils pour éviter ces dangers évidents d’un film trop à thèse ou alors d’un film trop à charge ?

Je n’ai jamais évalué les risques sous cet angle, je serais devenue mégalo ou je n’aurais finalement pas fait le film, terrorisée.

Je n’avais qu’un but : mettre en lumière les Goolarabooloo, leur philosophie, et leur regard sur le monde. Mon film allait être trop critique du capitalisme ? Ce n’était pas ma préoccupation. Les aborigènes sont eux-mêmes très tolérants, ils avaient énormément de compassion pour les officiers de police et les mercenaires de Woodside. Ils appréhendaient le système comme un piège : ils savaient que ces hommes étaient de braves types, avec une famille à nourrir et un emprunt à rembourser. Il n’y avait pas de haine. On ne peut pas haïr quelqu’un d’ignorant. Alors, ils ont opté pour l’éducation. Chaque fois qu’ils étaient face à eux, ils leur donnaient les vraies infos. Dans les rangs ennemis, beaucoup ont démissionné. Mais ils étaient implacablement remplacés par des types plus frais, plus entraînés, plus hargneux. On était filmé 24/24, à la manière des bureaux d’investigation, ils avaient des dossiers sur chacun d’entre nous. Ils m’appelaient par mon prénom, savaient que je venais de Paris, etc. C’était une guerre… mais uniquement d’un côté. De l’autre, il y avait juste une communauté réfléchie, et déterminée.

Mon ITW exclusive avec Eugénie Dumont, la réalisatrice d'Heritage Fight!

5. Votre film parvient à faire alterner de magnifiques images de paysages  permettant au spectateur occidental d’appréhender les enjeux de la sauvegarde des lieux, et les moments d’action du mouvement proprement dit avec une grande fluidité et une indéniable cohérence… Est-ce que cela s’est fait naturellement ou bien était ce également un de vos enjeux de départ ?

C’était vraiment mon angoisse au moment du tournage ! J’avais basé tout mon fantasme de film sur la poésie de la culture aborigène. Je voulais rentrer dans le paysage. Je voulais donner à voir, à sentir, à entendre au spectateur pour l’immerger dans des séquences peut-être plus contemplatives. Mais la réalité en a voulu autrement. Je subissais les scènes d’affrontement chaque jour à partir de 5h du matin, et je n’ai finalement pu accorder que très peu de temps au reste. Mais au montage, cette alternance s’est à nouveau naturellement imposée, comme le contraste cruel entre la sérénité de cette nature, de cette culture, et l’assaut du capitalisme.

6. J’ai vu que votre film a changé d’approche au fil du tournage car vous n’aviez pas forcément anticipé  la violence des actions policières.  A quoi ressemblait sur le papier votre projet initial ? Aviez vu prévu d’axer votre film sur une approche plus visuelle, plus lyrique des paysages ? Et si oui,  avez-vous réussi à vous adapter facilement à l’imprévu qui déroulait sous votre caméra ?

En effet, l’écriture mettait en avant un conflit d’un peuple heureux qu’on vient perturber. J’imaginais un film plus contemplatif sans doute puisque du temps des repérages, l’entreprise Woodside n’avait encore envoyé personne sur le terrain. Mais le corps à corps s’est déroulé sous mes yeux ahuris. Je n’ai pas pu me questionner longtemps sur la tournure que prenait mon film. L’Histoire s’écrivait devant moi et j’ai appris à tenir bon face aux évènements, à m’accrocher à ma caméra alors que les larmes coulaient sur mes joues.

7. Quelle a été votre marge de manœuvre pour filmer ces actions ? Avez-vous reçu des interdictions absolues émanant du gouvernement ou de la police locale ou bien avez eu une liberté quasi-totale ?

J’avais le droit de filmer partout sur le territoire Goolarabooloo ayant eu l’approbation écrite de Joe, le chef. Mais au regard de la loi Australienne, ce territoire n’était pas officiellement attribué. Malgré les dizaines d’années de travail et de dossiers montés par plusieurs générations pour prouver que cette terre était légitimement à eux. C’était une « terre vacante de la Couronne d’Angleterre ». Vacante, quelle ironie… Les lieux de conflits étaient donc considérés comme des lieux publics par les agents de police. Ils me laissaient tranquille tant qu’il s’agissait d’une action de routine. En revanche, dès qu’il y avait de quoi filmer et prouver que la force policière était utilisée contre la population et orchestrée par l’entreprise Woodside, là je me faisais arrêter. Ou bien, il fallait courir vite…

9. Est-ce que votre film a eu un impact en Australie auprès des médias et d’autres acteurs pouvant relayer ce combat  ou bien la plupart n’ont préféré ne pas se mêler de ce sujet potentiellement explosif ?

Les équivalents Australiens de TF1 ou M6 ont refusé de diffuser le film. Par contre, il a été programmé plusieurs fois sur une chaîne dédiée à la communauté Aborigène Australienne. Un équivalent de France 5 dédié à une minorité du pays. C’est mieux que rien ! Le film est également en vente DVD. Et puis il y a eu 2 Festivals importants : le Melbourne International Film Festival (l’équivalent de Cannes pour l’Australie), et le Festival Environnemental Australien.L’information a été relayée par les médias locaux surtout, et les réseaux sociaux.

10. Comment la communauté des Goolarabooloo a-t-elle, de façon générale,  appréhendé votre projet, que ce soit en amont lorsque vous êtes venue leur expliquer les enjeux de votre film ou bien a postériori lorsqu’ils ont vu le résultat final ? Ont-ils éprouvé de leur fierté de voir que leur combat était fidèlement retranscrit à l’écran ?

Ils ne connaissent pas la fierté, l’égo. Ils ne sont jamais venus aux différentes projections publiques… ils ne peuvent pas. C’est au-dessus de leur force. Ils l’ont vu avec moi de façon individuelle, sans témoin autour.

En amont, ils m’ont accueillie et enseigné ce qu’ils pouvaient dans le temps imparti… Je crois qu’ils ne sont pas du genre à attendre quelque chose d’un Blanc, d’une langue fourchue… Ils m’ont laissée faire ce que je pouvais sans s’y investir. Je percevais aussi une certaine lassitude des médias qui venaient depuis déjà 2 ou 3 ans les voir, sans jamais transmettre l’essentiel ou pire, en déformant carrément la réalité dans des sujets à charge contre eux.

Une fois le film terminé, ils m’ont félicitée d’avoir réussi à transmettre le message à ma façon, d’avoir marché sur mon rêve jusqu’au bout, avec eux. La confiance s’était installée petit à petit, au fil des émotions partagées, c’est surtout cela que nous avons savouré.

11. Avez-vous déjà une idée plus précise de votre prochain film ? Pensez-vous encore tourner un documentaire sur une partie méconnue du globe ou bien est ce un projet radicalement différent d’Heritage Fight?

Regardez-vous le ciel de temps en temps la journée ? Voyez-vous ces traits blancs qui s’étalent et finissent par faire des voiles au bout de quelques heures ? C’est ce qui me fait râler tous les jours ces temps-ci dès que je mets le nez dehors ! Mais il y a déjà de très bons documentaires accessibles par tous sur internet, alors je ne sais pas si ça vaut la peine d’en faire un film… Je vais publier bientôt des time lapses pour témoigner de l’effet et prouver aux sceptiques que ces traînées n’ont rien à voir avec la condensation laissée par les avions de ligne, et puis on verra… C’est difficile de sortir d’une telle dévotion pour une cause… Je ne sais pas encore ce qui va me prendre au corps au point de me plonger dans une nouvelle aventure filmique !

Un grand merci encore pour ces réponses et très bonne continuation à Heritage Fight lors de sa sortie en salles.

Merci beaucoup. Et merci de votre intérêt pour ce message. Excellente continuation à vous ;)


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