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Suicides, le choix : violents ou paisibles

Publié le 03 octobre 2014 par Dubruel

d'après L’ENDORMEUSE de Maupassant

Dans le journal que le facteur m’apportait,

Je lus à la une : ’’ Statistiques des suicidés ’’

Et j’appris que cette année,

Plus de 8500 êtres humains se sont tués.

J’en imaginais un, la gorge tranchée,

Un autre, ayant perdu la raison,

S’était tué et tenait encore son pistolet.

Un troisième était resté assis

Une partie de la nuit

Devant le verre de poison.

Puis, à quatre heures, il le buvait.

Sur ses joues, une grimace passait.

Ses lèvres se crispaient.

Une épouvante l’égarait :

Il ne savait pas qu’il souffrirait.

Il s’est levé et il est tombé.

Il sentait ses organes brûlés,

Ses entrailles rongées

Par le feu du liquide, avant que sa pensée

Ne se fût définitivement obscurcie.

J’en vis certains pendus à des crochets

Au soleil ou sous la pluie,

Et d’autres, couchés sur leur lit.

J’aperçus des mères avec leurs petits,

Tous rigides, étouffés, asphyxiés,

Tandis qu’à côté d’eux fumait

Un poêle à charbon.

J’en surprenais un qui se jetait d’un pont…

Oh ! Trompeuse infamie de la vie !

Le suicide… mais c’est

La force de ceux qui n’en ont plus,

C’est

Le sublime courage des vaincus !

Oui,

Il y a au moins une porte à leur vie.

Ils peuvent toujours l’ouvrir et passer

De l’autre côté.

La nature a eu pour eux un mouvement de pitié ;

Elle ne les a pas emprisonnés.

Merci à elle, au nom de tous les désespérés !

Je songeais à cette foule de morts volontaires :

Plus de 8500 en une année !

Avaient-ils jeté au monde une prière,

Pour exprimer le vœu

Qu’on les comprenne mieux.

Il me semblait que tous ces suppliciés,

Ces pendus, ces égorgés, ces empoisonnés,

Ces asphyxiés, ces noyés

S’en venaient dire à la société :

’’ Aidez-nous à mourir,

Vous qui ne nous avez pas aidés à vivre.

Nous avons le droit de parler

En cette époque de liberté

Et de philosophie innovante.

Faites à ceux qui renoncent à vivre

Une mort qui ne soit point répugnante.’’

Sur ce sujet, je me mis à rêver

Laissant vagabonder ma pensée

En de bizarres songeries.

Cheminant

Dans les rues de Paris, je m’arrêtais surpris

Devant un très grand bâtiment.

Sur la plaque en cuivre fixée

À la porte cochère

Étaient gravés :

Œuvre de la mort volontaire.

Oh ! L’étrangeté des rêves éveillés,

J’entrai et déposai mon chapeau au vestiaire.

Un valet en houppelande m’a demandé

Ce que je voulais. Je l’ai questionné :

-« Quelle est votre activité, ici ? »

Sans répondre, il m’a introduit

Dans un cabinet tapissé de noir.

Le secrétaire général, m’a salué

Et m’offrit à boire.

-« Pardonnez-moi si je suis indiscret.

Je suis entré par hasard et je désirais

Savoir quel est votre métier ? »

« Mon Dieu, monsieur, on tue proprement

Et doucement, je n’ose pas dire agréablement,

Les gens qui désirent mourir. »

Je ne sus que dire.

Il reprit : -« Notre cercle a été fondé

Par les hommes les plus éminents du pays,

Par nos plus grands esprits

Sur l’ordre du général Boulanger

Dont c’est la plus remarquable décision.

Pour l’inauguration,

On a donné une grande soirée,

Un superbe gala

Avec Sarah Bernhardt, Halévy,

Alexandre Dumas,

Meilhac, Mounet-Sully…

Bref, tout le gratin de Paris. »

-« Quelle macabre plaisanterie ! »

-« Non, la mort, nous l’avons parfumée,

Nous l’avons faite aisée.

Voulez-vous-visiter ?

Je vous expliquerai. »

Dans les salons, on causait vivement.

Je n’avais

Jamais

Vu un cercle aussi vivant,

Aussi rieur, aussi animé.

Comme je m’en étonnais,

Le secrétaire reprit :

-« Notre œuvre a une vogue inouïe.

Tout le monde chic en fait partie.

Une fois qu’on est ici,

On se croit obligé d’être gai

Afin de ne pas paraître effrayé.

On plaisante, on rit,

On blague, on fait de l’esprit.

C’est certainement aujourd’hui

L’endroit le plus amusant de Paris. »

-« Et comment faites-vous… ? »

-« On asphyxie…

Mais très progressivement. »

-« Quel procédé utilisez-vous ? »

-« Un gaz puissant.

Le suicide d’un riche coûte mille francs ;

Celui d’un pauvre est gratuit,

Naturellement.

Les parfums du gaz sont modifiables à volonté

Car ils doivent donner à la mort l’odeur

D’une fleur

Que le candidat à la mort a aimé.

Voulez-vous faire un essai ? »

-« Non, merci. »

-« Oh ! Monsieur, il n’y a aucun danger. »

J’eus peur de lui paraître lâche. Je repris :

-« Bon. Je vais essayer. »

-« Étendez-vous sur l’Endormeuse. »

Je m’allongeai

Un peu inquiet.

Je fus enveloppé d’une odeur délicieuse.

Mon âme s’était engourdie.

Elle oubliait le trouble de l’asphyxie.

Le secrétaire me conseilla : -« Oh ! Monsieur,

Ne vous laissez pas prendre à ce jeu ! »

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C’est alors qu’une voix m’éveillait,

Une véritable voix, forte et assurée,

Et non plus celle de mes songeries.

Le garde champêtre du pays

Me disait : -« Bonjour, m’sieur Guy, ça va ? »

Mon rêve s’envola.

-« Bonjour, Marcel. Où allez-vous donc ? »

-« Je vais constater un noyé

Qu’on a repêché

Près des Morillons.

Encore un qui s’est jeté

Dans la rivière.

Même qu’il s’était attaché aux pieds,

M’a-t-on dit, une grosse pierre. »


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