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J'existe à peine - Michel Quint ****

Publié le 05 octobre 2014 par Philisine Cave

Alexandre Sénéchal est un comédien des rues, qui a la particularité d'être transformiste, une espèce d'épigone de Frégoli, qui revient dans la métropole lilloise, en particulier à Wattrelos sur la frontière belge, après avoir vécu un accident dans sa petite troupe et en avoir été éjecté. Il revoit le curé de son enfance qui l'a protégé de parents adoptifs maltraitants. Avec ce retour, une des énigmes du passé va peut-être se résoudre, à savoir l'identité de sa mère biologique.
J'existe à peine - Michel Quint **** On retrouve les thèmes chers à Michel Quint : l'identité, la mémoire, le retour à l'enfance, le retour au pays où l'on n'arrive jamais (celui d'André Dhôtel). 
Cadre de l'entretien : il s'est fait sous la forme d'une conversation enregistrée, j'ai essayé de rapporter le plus justement possible les propos de Michel Quint. (en italique, mon questionnement). J'ai obtenu ce rendez-vous avec Michel Quint grâce à l'étroite collaboration des éditions Héloïse d'Ormesson et le site Libfly.com que je représente ici. L'intégralité de cette interview et l'article de demain seront publiés sur ce site. Pour préparer ce rendez-vous, j'ai reçu en amont un SP de J'existe à peine : au moment de l'interview, il me restait quatre-vingt pages à lire, ce qui explique une analyse incomplète de ma part de l’œuvre. 
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Votre  héros est un clown un peu triste, "orphelin", cassé physiquement (avec un dos douloureux symbole d'une ossature sociale mal aboutie) et issu d'une famille inexistante. Etait-ce un besoin de votre part de retravailler le thème de la famille ?
Michel Quint : C'est quelque chose que j'ai aggravé en quelque sorte, puisque vraiment Alexandre Sénéchal n'existe pas, il n'a pas de véritable identité (sauf une identité d'emprunt), il n'a pas d'empreinte sentimentale non plus parce qu'à chaque fois, il se fait jeter, il n'arrive pas à rester avec une nana, il n'a pas d'identité professionnelle puisque son identité professionnelle c'est d'être presque immédiatement l'autre, d'être certain de ne même pas rester dans un rôle (il est transformiste). Ce qui est transitoire même pendant deux heures pour les autres, représente sa vie : il est constamment dans le passage, dans la fulgurance ! Que peut bien être un homme qui a si peu d'attaches, si peu d'étiquette, si peu de possibilités de se raccrocher au réel ?
Pour le coup, Alexandre Sénéchal est l'archétype du héros pas de bol, parce qu'il a vécu l'abandon de sa mère, la maltraitance de ses parents adoptifs (un couple de pervers) : son enfance est bien sabordée.
Michel Quint : C'est aussi un enfant de remplacement, qui est là pour combler un vide. De toute façon, un enfant adoptif est forcément un enfant de remplacement, parce que c'est un enfant qu'on ne fait pas soi-même, qu'on emprunte, qu'on achète. Alexandre Sénéchal est un enfant d'emprunt.
Le titre, qui est aussi l'incipit du livre est J'existe à peine, parce que le héros emprunte plein de personnalités sans définir la sienne ou bien c'est "J'existe avec peine", c'est-à-dire j'essaie de faire avec ce que je peux.
Michel Quint : Il y a évidemment l'ambivalence. C'est "J'existe tout juste", en reprenant la réplique de Iago dans Othello : « je ne suis pas ce que je suis ».
C'est un personnage qui a du mal à se fixer, et même par rapport aux deux personnages féminins (Léonore et Marion), il tâtonne entre elles deux, il ne sait pas où il en est.
Michel Quint : Là aussi, il est dans l'entre-deux, dans le passage. 
Il est dans le passage et du coup, il ne se construit pas. Alexandre Sénéchal est un héros qui ne se projette pas.
Michel Quint : Il a des rêves déjà foutus, râpés.
Tous les personnages du roman sont bien marqués, on les repère. L'attitude du père Julius Braeme interroge : c'est à la fois le protecteur, le père de substitution, un prêtre particulier qui accepte que le transformiste saborde la scène de la nativité...
Michel Quint : non seulement, il accepte mais il provoque cela. Il est en effet entre le père-papa et le père-curé. C'est un personnage qui a pris Alexandre en affection, qui s'en est occupé. Mais on comprend à la fin pourquoi il s'en est tant occupé. Là, on passe dans le judéo-christianisme, la notion de rédemption, de pénitence. La vie de Julius Braeme est une pénitence. On le voit bien à la réaction de ses ouailles, de ses paroissiennes qui ferment leur gueule. 
Au niveau de l'intrigue, comme En dépit des étoiles, il y a la place à un fait divers (ici, un braquage dans un tram en mai 1968, fait inventé par l'auteur)...
Michel Quint :  J'ai besoin de cet ancrage dans un quotidien vécu par l'homme de la rue. Le fait divers qui se déroule dans les jardins de l'Elysée, même s'il est raconté par Valérie Trierweiler, ne m'intéresse pas, ce n'est pas quelque chose que tout le monde aurait pu vivre. Alors que ce fait divers-là, oui, a des témoins et cette anecdote structure complètement la vie de Léonore et en particulier, celle de Marion.
Ce livre, complètement ciblé dans la métropole lilloise (après En dépit des étoiles, situé à Lille), vous place dans le giron des auteurs du terroir, sans connotation péjorative ou littéraire.
Michel Quint : je déteste cette dénomination ! Je voulais ancrer l'intrigue historiquement, en faire une histoire économique, sociale et locale. Quand on voit que la Lainière n'est plus présente, à part son horloge sise à l'écomusée de Wattrelos, il ne peut pas y avoir de racines historico-économiques lorsque tout est rasé, démoli, enfoui ou transformé. Même les boulots qu'exerçaient les parents adoptifs d'Alexandre, n'existent plus. Comment voulez-vous qu'il soit quelqu'un, ce mec-là ?  
Avant d'arriver dans ces deux projets (reconstitution de la scène de la nativité et celle de la visite de la reine Elisabeth d'Angleterre en 1957), Alexandre Sénéchal est jusqu'au-boutiste. Il bazarde tout, c'est comme si il appuyait sur reset pour renaître en  fait, pour une sorte de re-naissance et re-connaissance.
Michel Quint : Oui, mais c'est toujours dans l'image, dans le papier mince, il n'est pas une femme, il n'est ni la reine d'Angleterre, ni qui que ce soit.
Quand il va voir sa mère, il n'y va pas en tant que lui, il se déguise. Il a peur
Michel Quint :  Il a peur d'exister, il a peur de basculer dans le réel et de devoir montrer une responsabilité dans le réel, parce qu'il faudrait commencer à vivre vraiment, et là on arriverait dans des choses qui durent et cela, c'est paniquant pour lui.
Il ne se projette pas, mais il arrive à trouver un clan qui le protège. 
Michel Quint : oui, mais c'est une entreprise, en plus une entreprise de mirage, qui fonctionne même pas sur un objet fini, parce que ce qu'il recrée, c'est pas La Grande Illusion, mais le tournage de la Grande Illusion.  On est dans la mise en abyme (l'objet s'éloigne, et l'objet, c'est lui).
Comment vous est venu le synopsis de J'existe à peine ?
Michel Quint : J'ai lu les mémoires de Frégoli adaptées par Patrick Rambaud. Et puis, je me suis souvenu de Patrick Sébastien, faisant un gag à sa mère, l'arrêtant en tant que flic et elle ne le reconnait pas. Sébastien/Frégoli, c'est cette capacité à être non-identifiable par son père ou sa mère. Alors si en plus, tu n'as ni père ni mère, alors là, t'es tranquille ! 
Votre écriture est profondément littéraire, vous possédez un style reconnaissable. Particulièrement, dans ce roman, on entend les gens du Nord parler.
Michel Quint : je n'ai pas travaillé mon style, cela fait partie de ma culture profonde. 
Il y a un extrait particulièrement touchant (page 38)
« En scène, je peux écouter les personnages se raconter à moi. Oui, au fond, je ne fais que cela,être disponible pour qu'un type dont l'existence est composée de mots, de souffle disparu aussitôt qu'exhalé, vienne habiter mon corps un petit moment. Je suis une maison à locataires sans bail, une qui en a vu, et qui n'est plus de première jeunesse. Pas lourd de vie, mais ma respiration comme unique bien. »
ou bien lorsque Marion résume Alexandre en "magnifique paumé, écorché, gueule cassée du sentiment"
Michel Quint :  Là encore, il n'y arrive pas. 
J'existe à peine : c'est vous qui avez choisi le titre ?
Michel Quint : Pendant longtemps, le titre était « Alexandre Sénéchal, forain ». J'en ai discuté avec une copine qui ne le trouvait pas fameux. Et elle m'a demandé: "Mais qu'est ce que tu veux dire  avec ta première phrase (J'existe à peine) ? » Ben, il existe à peine, il n'existe pas ! Elle m'a conseillé de la mettre comme titre. C'est aussi simple que cela. 
Et pour la première de couverture ?
Michel Quint : j'ai eu le choix entre quatre projets. J'ai préféré un truc qui attire l'oeil. Il y en avait deux autres qui étaient très jolis, avec des dégradés, des échelles de corde (pour rappeler le cirque) mais qui ne se seraient pas démarqués dans les salons littéraires ou les librairies. 
Celle d'En dépit des étoiles était splendide, elle représentait bien l'élément (l'eau de la Deûle). Là aussi... 
Michel Quint : Mais en même temps, il ne faut pas que la couverture soit une redondance. Le prochain livre s'appellera Fox-trot, un roman noir.
C'est quoi votre fréquence d'écriture ?
Michel Quint : Entre deux romans, il faut compter un an et demi. Mais entre deux, je publie aussi un roman noir. J'écris tout le temps.
Et comment va se dérouler la soirée de lancement de J'existe à peine au Théâtre du Nord.
Michel Quint : avec Gervais Robin (comédien), on va lire des extraits et on parle du thème qui transparaît à chaque fois, voir les réactions de l'auditoire.                     Fin de l'entretien                                       (la suite, demain !)
J'existe à peine Michel Quint Editions Héloïse d'Ormesson Rentrée littéraire 2014

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