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Journal de bord période #2

Publié le 05 octobre 2014 par Romuald Le Peru @SwedishParrot

Dimanche 28 septembre

Depuis que j’ai fêté mon anniversaire qui semble avoir marqué un tournant, on me regarde étrangement, comme si ce pas avait consisté en une dizaine d’années supplémentaires, m’avait transporté dans une autre dimension dans laquelle on ne peut être que différent. C’est tout juste si on m’avait accepté dans un autre club, celui des vénérables, des respectables, mais rien n’a changé pour moi, je suis toujours le même — avec un an de plus. Ça change quelque chose pour toi ? Rien pour moi, je ne me sens pas plus vieux. Je t’emmerde. Oui mais quand-même, ça doit faire quelque chose, non ? Non, je t’assure, laisse-moi tranquille, il n’y a rien qui a changé. Mes os vieillissent, ma peau se tanne, mes cheveux blanchissent, mais regarde-moi bien, ça fait combien de temps que c’est comme ça, hein ? Tu ne m’as pas bien vu avant le 10 septembre. Ou alors tu ne m’as jamais vu.

Une déviation m’a fait passer par des lieux de mon enfance, des lieux associés à des souvenirs ternes de jours ennuyeux à Carrières-sur-Seine. Ces ambiances me terrorisent, elles me jettent à la figure mes défaillances, ce que je n’ai pas su faire en temps et en heure. Ça ne dure pas longtemps, mais c’est ici que se nichent mes faiblesses.

Lundi 29 septembre

Il y a des jours comme ça où on ne se réveille pas vraiment de toute la journée, ou alors seulement au moment de se coucher. Des jours qui ne servent à rien. J’ai fait quoi aujourd’hui ? Je suis incapable de le dire, incapable aussi de me souvenir ce que j’ai fait il y a ne serait-ce que deux jours. La mémoire me fait-elle défaut ? Mon grand âge ? Celui qui vous emmerde ?

J’ai rêvé — ou alors j’ai bel et bien vu — un tatouage au bas du dos, qui se découvre avec une chemise qui se relève imperceptiblement.

Mardi 30 septembre

Je crois bien que nous y sommes ; voici arrivé le moment où je suis lancé dans le livre de Malraux, Les conquérants. Premier tome des œuvres complètes, Pléiade. Ces livres ont quelque chose, une odeur déjà, le papier sent le billet de banque — propre, sec, rincé, stérilisé — et glisse sous les doigts, on ose à peine le toucher, de peur qu’il ne se froisse. Une page fine comme ça risque de faire laid dans un si bel ouvrage. Je me demande combien de vies il faut pour pouvoir lire là ces milliers de pages accompagnées de tant de notices et de notes, d’appendices, d’addenda, de repères bibliographiques, ce sont des livres de grands pour les grands. J’avais Pascal, j’ai maintenant une pléiade de Pléiade. Singulier, ne se conjugue pas. Nom propre ?

Il fait brouillard ce matin — pas seulement dans ma tête — , on n’y voit guère à vingt mètres. Soirée d’hier chaude et pluvieuse — pour cette latitude —, soir d’orage tropical. On m’a habitué à aimer ces images, à sentir l’air du dehors, à me repaître des ambiances d’ailleurs. L’humidité remonte et fait de moi un adorateur du chaud et du moite. Qui l’eût cru, moi qui me croyait du froid. C’est l’Asie qui remonte, mais ça ne durera pas. La grève générale est décrétée à Canton.

Je monte au premier étage par une sorte d’échelle. Personne. je m’assieds et, désœuvré, regarde : une armoire européenne, une table Louis-Philippe à dessus de marbre, un canapé chinois en bois noir et de magnifiques fauteuils américains, tout hérissés de manettes et de vis. Dans la glace, au-dessus de moi, un grand portrait de Sun Yatsen, et une photographie, plus petite, du maître de céans. Par la baie arrive, avec un grésillement et le son de la cliquette d’un marchand de soupe, la forte odeur des graisses chinoises qui cuisent…

André Malraux, Les conquérants, 1928

Pas besoin de partir en Chine, Malraux y est. Par contre, on aurait dû lui interdire les virgules. L’abus de virgules est mauvais pour la santé. Malraux était un grand malade. Et il y a toujours quelqu’un qui se cache dans l’ombre.

J’ai retrouvé un texte que j’avais écrit sur un autre blog, quelque chose qui m’a fait marrer. C’était le 9 septembre 2011.

Mercredi soir, je suis allé à Paris. J’ai filé avec mon scooter vers la capitale, visière ouverte, le vent dans le nez, il ne faisait pas encore nuit. Un soir comme un morceau de liberté à déchiqueter avec les dents, s’en repaître jusqu’à en sentir la vie couler au bout des doigts… Ça faisait deux ans que j’attendais ce moment. A défaut d’avoir tout fait pour entrer ici pour y faire mes études, j’aurais au moins eu la satisfaction de me dire que j’ai suivi les cours du soir d’histoire de l’art de l’école du Louvre.
Arrivé presque en retard, déboulant dans le carrousel perdu au milieu du couloir qui descendait et descendait, arrivé devant deux files qui s’engouffraient dans le hall de l’amphithéâtre derrière les portes vitrées et la lumière jaune, vitreuse, crayeuse comme la pierre des fondations de ce château. Dans la foule qui se massait vers l’unique point d’entrée là où plus loin les gardes-chiourmes vérifiaient que tout le monde avait bien sa carte, se tenaient des gens comme moi, la trentaine, d’autres plus jeunes qu’on croyait sortis de l’université, d’autres qui ressemblaient à des commerciaux, costards chemise cravate mordorée et pompes pointues, d’autres pas tout jeunes, certainement piqués par la soif d’apprendre au creux d’une retraite un peu oisive, des femmes, beaucoup de femmes, des belles et des très belles, des grandes avec des seins fiers et des petites lunettes cerclées de métal argenté, des hanches larges et des fesses rebondies, d’autres haut perchées sur de hauts talons, veste de tailleur et jeans serrés, coupe au carré stricte, regard d’aigle et bouche fine, fermée à toute proposition, une fille qui s’appelle Rachel, et qui commence à accuser son âge, un autre qui s’appelle Nathalie et empeste le parfum bon marché, André lui est norvégien et fait des sudokus en attendant que ça se passe, tandis que son ami fait débraillé, a le cheveu gras et sent l’alcool…

Enfin la foule entre et peut s’engouffrer et je découvre une salle aux dimensions impressionnantes toute entière tournée vers une estrade colossale où trônent cinq ou six fauteuils, une femme seule sur le côté gauche, blonde cheveux tirés en arrière, stricte, parfaitement froide et monolithique, d’un coup d’œil j’ai tout à coup l’impression qu’il ne reste pas une seule place de libre derrières ces pupitres relevés et éclairés d’un discrète lumière jaune d’œuf. Je trouve enfin une place sur le côté, en bout de rangée, à côté d’une fille aux cheveux bouclées, pas un regard échangé.

Puis la lumière s’est éteinte. 20h15, pas une minute de plus, ne restaient plus que les lumières des pupitres, conférant à la salle une ambiance studieuse, une onde de plaisir traversa la salle bondée et la voix de la conférencière, Catherine Schwab, conservatrice du musée de Saint-Germain-en-Laye, s’éleva pour prononcer cette messe tant attendue.

J’ai pris des tonnes de notes sur les références utilisées et les lieux pris pour exemple, me gavant de tout ce que je pouvais prendre, aurignacien, magdalénien… plein les yeux, plein les oreilles. Le tout dans une ambiance studieuse et détendue, parfaitement rythmée par une conférencière absolument dans son élément.
Une heure et demi plus tard, pratiquement à la minute près, les portes se sont ouvertes, laissant le flot vider l’arène, crachant à cette heure inhabituelle cette foule de part et d’autre de Rivoli encore bruyante et nerveuse. Le Louvre et sa pyramide projetait une lumière discrète dans la nuit, la lune pour témoin.
Je retourne lentement à ma banlieue en trainant la savate, n’évitant pas le luxe malpropre et grossier des Champs-Élysées où flotte une tenace odeur de poisson frit et où se pavanent de sombres adolescents survoltés dans des limousines de location, derrière les vitres teintées, théâtre des turluttes vites faites…

Arrivé chez moi, un hibou enchante la nuit de son parler lancinant.

En écoutant la radio ce soir en rentrant du boulot, je me demande si je suis le seul à avoir lu Romain Gary cette année non pas à cause du centenaire de sa naissance et du tapage qu’on fait autour, mais en lisant un autre livre qui le mentionnait…

Mercredi 1er octobre

Septembre a filé à toute vitesse. Ce mercredi aussi, la tête passée dans mes papiers, au téléphone pour conclure des affaires. Je crois que pour une fois, je n’ai rien fait d’autre que me concentrer sur mon travail, en solitaire. Il me semble toutefois que je deviens efficace au point de ne plus passer qu’un minimum de temps sur un minimum de tâches.

Jeudi 2 octobre

Ai-je le droit de dire que je prends un certain plaisir à lire Malraux ? Un type qui malgré ses faits d’armes était certainement un vrai salaud doublé d’un pleutre ? En fait, je n’en sais rien, je ne connais pas ce monsieur et pour tout dire, je crois que ça m’indiffère totalement. Il berce mes matinées de sa prose ardente, c’est tout ce qui compte pour l’instant. Un jour, j’arriverai peut-être à le détester à sa juste valeur.

A travers le ligne 1 du tramway, j’entends parler, turc, d’autres langues, de couleurs de tous les pays ; en arrivant à la gare ça sent le maïs grillé et les brochettes d’agneau. L’espace d’un instant, je ferme les yeux dans ce lieu que je connais bien pour l’avoir arpenté pendant mes années de fac, et je me sens tout à coup transporté dans le tramway d’Istanbul, au bord du Bosphore, à Eminönü… Mais ce n’est qu’un moment qui s’estompe tout à coup. Tout s’efface et je me fonds dans d’autres réalités.

Samedi 4 octobre

Une des nuits les plus longues de cette année. Dormi près de 11 heures presque d’affilée, plusieurs fois réveillé, mais pas voulu me lever, alors j’ai dormi autant que j’ai pu d’un bon sommeil réparateur. Rien foutu de la journée pour couronner le tout. J’ai simplement regardé Les sentiers de la perdition de Sam Mendes. Et puis je me suis plongé là-dedans, parce que je n’avais envie de rien d’autre :

Caravage l'oeuvre complet

Photo d’en-tête © Vanessa Arn


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