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un mari durablement jaloux...

Publié le 06 octobre 2014 par Dubruel

d'après L’INUTILE BEAUTÉ de Maupassant

( I )

Devant un hôtel particulier,

Une élégante victoria attendait.

Allait s’y assoir la comtesse de Mascaret

Au moment où son mari rentrait.

Elle était si belle et distinguée

Que la jalousie dont le comte était dévoré

Depuis si longtemps

Le mordit au cœur de nouveau.

Il s’approcha en la saluant :

-« Vous allez vous promener ? »

Elle laissa passer trois mots :

-« Vous le voyez. »

-« Me serait-il permis de vous accompagner ? »

-« La voiture est autant à vous… qu’à moi. »

Il monta et ordonna : -« Jean, au bois ! »

Le valet de pied s’assit près du cocher.

Les deux époux, côte à côte, sont restés

Un long moment sans parler.

Puis le comte, n’y tenant plus à la fin,

Glissa sa main

Vers la main gantée de la comtesse

Mais d’un geste

Celle-ci retira son bras.

Alors le comte murmura : -« Gabrielle !

Je vous trouve si belle… »

Elle ne répondit pas

Et prit un air d’altesse irritée

Le comte de Mascaret reprit :

-« Ma chérie… »

Elle l’interrompit d’une voix exaspérée :

-« Oh ! Laissez-moi, s’il vous plait.

Dire que je n’ai même plus la liberté

D’être seule pour me promener ! »

-« Vous n’avez jamais été aussi jolie

Qu’aujourd’hui. »

Avec une colère qui ne se contenait pas,

La comtesse répliqua :

-« Je ne serai plus jamais à vous. »

-« Que dites-vous ?

Parlez ! »

-« Je n’accepte plus le supplice de la maternité

Que vous m’imposez

Depuis onze années ! »

Le comte pâlit et balbutia :

-« Je ne comprends pas. »

-« Si, vous comprenez.

Il y a trois mois j’accouchais

D’Edouard-Armand,

Et déjà vous trouviez

Qu’il était temps

De me faire un autre enfant ! »

-« Vous déraisonnez ! »

-« Non. Nous sommes mariés

Depuis onze ans.

J’ai trente ans et sept enfants.

Espérez-vous continuer sur votre lancée

Encore dix ans ? »

Il saisit le bras de la comtesse et l’étreignant :

-« Je ne vous permets pas de me parler

Plus longtemps ainsi. »

-« Je vous parlerai jusqu’à ce que j’aie fini.

Je ne vous ai jamais aimé.

Vous m’avez forcée à vous épouser.

Vous m’avez achetée

Puis, vous êtes devenu jaloux,

Vous,

Comme aucun homme ne l’a jamais été.

Nous n’étions pas mariés depuis huit mois

Que vous avez commencé à douter de moi

Et comme vous ne pouviez empêcher

Une des plus jolies femmes de Paris

D’afficher sa beauté

Dans les salons et dans les journaux aussi,

Vous avez imaginé,

Pour écarter de moi les galanteries,

De me faire passer ma vie

Dans une perpétuelle grossesse. Vous niez ?

Au début, je n’avais pas compris. Mais j’ai appris

Car vous vous en êtes vanté. On m’a tout dit :

Les portes brisées, les serrures forcées !

À quelle existence m’avez-vous condamnée

Depuis onze ans !

Une existence de jument,

De jument…poulinière.

Chaque fois que vous m’engrossiez,

Vous m’envoyiez

Faire mon petit dans votre château, au vert.

Et quand, fraîche et belle, je reparaissais,

La jalousie vous reprenait.

Vous recommenciez à me poursuivre

De l’infâme et haineux désir

Dont vous souffrez

Encore en ce moment, à mon côté.

Vous n’avez pas le désir de m’aimer

Mais celui de me déformer.

J’ajoute : vous aimez vos enfants

Non parce qu’ils sont de votre sang

Mais comme des victoires sur ma beauté,

Et sur les compliments qu’on m’adressait.

Au théâtre, vous paradez avec nos aînés,

Et avec les plus jeunes, vous vous promenez,

Afin que soit répété dans la haute société :

’’ Quel bon père’’. »

-« Ces paroles, venant d’une mère,

Sont honteuses. Vous me choquez.

Vous êtes à moi. Je peux exiger

De vous tout ce que je voudrais…

Quand je voudrais… »

-« Me croyez-vous pieuse ? » -« Mais oui. »

-« Pensez-vous que je crois en Dieu ? » -« Oui.»

-« Voulez-vous m’accompagner à St-Éloi ? »

-« Pour quoi faire ? » -« Vous le verrez. »

La comtesse éleva la voix et dit au cocher :

-« Jean !… À l’église Saint-Éloi ! »

Et la victoria retourna vers Paris.

La comtesse et son mari

Se turent durant le trajet.

Puis, lorsque la voiture fût arrêtée

Les Mascaret pénétrèrent

Dans le saint lieu et s’agenouillèrent.

-« Ce que j’ai à vous dire, le voici.

Après, vous ferez ce que vous voudrez.

Vous me tuerez si cela vous plait :

Un de mes enfants n’est pas de vous.

Je le jure devant Dieu qui est ici.

C’était ma vengeance contre vous,

Contre ces travaux forcés

De l’engendrement

Auxquels vous m’avez condamnée.

Qui est mon amant ?

Vous ne le saurez jamais.

Je me suis donnée à lui

Uniquement pour vous tromper.

Et il m’a rendue mère, lui aussi.

Qui est son enfant ? Vous ne le saurez jamais.

J’en ai sept, cherchez !

Vous m’avez forcée aujourd’hui

À le confesser. Voilà. C’est dit. »

Et la comtesse s’enfuit,

S’attendant à entendre, derrière elle,

Le pas rapide de son mari.

Elle gagna sa voiture, y monta d’un saut

Et cria au cocher : « Jean ! À l’hôtel ! »

Les chevaux partirent au grand trot.

( II )

-« Quelle heure est-il, William ? »

-« Il est huit heures, Madame.

Et Madame la comtesse est servie. »,

-« Le comte est-il rentré ? »

-« M. le comte est dans la salle à manger. »

Lorsqu’elle y entra, son mari

Et les enfants aînés étaient déjà assis.

Soudain le comte dit à sa femme :

-« Madame,

En face de vos enfants, ici,

Me jurez-vous la sincérité

De ce que vous m’avez tantôt révélé ? »

-« Je jure que je vous ai dit la vérité. »

Le comte, exaspéré,

Se leva et sortit.

-« Ne faites pas attention, mes chéris,

Votre père a du chagrin.

Il n’y paraîtra plus dès demain. »

Tout en dinant,

Elle causa avec ses enfants

Puis monta se coucher

Et …ferma le verrou de sureté.

Au réveil, son valet William lui apportait

Une lettre de son mari :

’’ Je pars visiter l’Italie.

Toutes vos dépenses seront réglées

Par mon notaire pendant mon absence.

Je rentre dans trois mois, je pense. ’’

( III )

Durant l’entracte d’un opéra de Verdi,

Deux amis

Observaient les femmes décolletées,

Diamantées, emperlées.

L’un d’eux, Roger du Marais,

Dit à son compagnon,

Bernard de Gramont :

-« Regarde la comtesse de Mascaret

Comme elle est belle ! »

-« Je te crois qu’elle est belle !

Quel âge peut-elle avoir maintenant ? »

-« Je vais te le dire. Je la connais. Attends…

Elle a …trente-sept…Non, trente-six ans. »

-« J’aurai dit vingt-cinq ! » -« Et elle a eu sept enfants !

De plus, c’est une excellente mère. »

-« Et près d’elle, c’est le père ? »

-« Non. Quand Mascaret

Vivait à ses côtés,

Il avait un caractère ombrageux,

Grincheux, soupçonneux.

On a cru qu’il avait de gros soucis.

Il a beaucoup vieilli, lui. »

Du Marais lorgnait la comtesse et reprit :

-« Cette femme a vraiment eu sept enfants ? »

-« Oui. En onze ans.

Quand elle eut fini

Sa période de reproduction,

Son mari est parti en Italie.

Et elle entreprit

Une phase de représentation.

-« Pense à ces pauvres femmes, Roger :

C’est toute leur jeunesse, toute leur beauté,

Toute leur espérance de succès

Qui est sacrifié

À la reproduction. »

-« C’est la nature, dit-on. »

-« On dirait que Dieu a voulu interdire

À l’homme d’idéaliser et embellir

Sa rencontre avec la femme.

Et Il semble avoir oublié

À quels contacts elle est forcée.

Regarde cette noble dame :

Il est honteux que ce bijou, cette perle,

Née pour être belle,

Admirée,

Fêtée, et adorée

Ait passé onze ans de sa vie

À donner tant d’héritiers

Au comte de Mascaret. »

En riant, Gramont répondit à son ami :

-« Dans tout cela, il y a beaucoup de vrai

Mais peu de gens te comprendraient. »

-« Sais-tu comment je conçois Dieu ?

C’est un organe créateur monstrueux !

Il crée parce que c’est Sa fonction

Mais Il ignore ce qu’Il fait,

Inconscient des multiples combinaisons

Produites par Ses germes éparpillés ! »

( IV )

Des années ont passé.

Mascaret dit un soir :

-« Mon amie, ne trouvez-vous pas que cette histoire

A assez duré ? »

-« De quoi voulez-vous parler ? »

-« Du supplice auquel, depuis six ans,

Vous me condamnez. » -« Je n’y puis rien. »

-« Dites-moi enfin

Quel est l’enfant

Qui n’est pas de moi. »

-« Jamais. »

-« Vous devriez songer

Que je ne puis les voir autour de moi,

Sans avoir le cœur broyé par ce soupçon.

Dites-moi, ma chère Gabrielle,

Lequel ou laquelle.

Est-ce une fille ou un garçon ?

Qui est-ce ?

Je me pose sans cesse

Cette question.

Elle me torture, cette question.

Je deviens fou. »

-« Vraiment ?

…Souffrez-vous ? »

-« Affreusement.

Je ne vous ai pas tuée

Parce que je n’aurais gardé

Aucun moyen de découvrir jamais

Lequel n’est pas à moi. Dites-moi la vérité,

Je vous en supplie. »

-« Je ne voulais plus continuer cette vie

De grossesses continuelles.

Oui, je vous ai menti.

C’était le seul moyen que j’avais

Pour vous interdire mon lit, mais

Je ne vous ai jamais trompé. »

-« Est-ce vrai, Gabrielle ? »

-« C’est vrai. »

La comtesse tendit la main à son mari :

-« Alors, nous sommes amis ? »


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