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J'ai parlé amour, adolescence et musique avec... l'infatiguable Eric Emmanuel Schmitt!!

Par Filou49 @blog_bazart
07 octobre 2014

 le_carnaval_des_animaux_02En 2011, - je vous en ai déjà parlé ici même-  j'avais eu la chance d'assister à une rencontre organisée par mon journal local et qui m'avait offert l'opportunité, avec d'autres lecteurs du journal en question, de poser mes questions à un des romanciers français les plus célèbres, Éric Emmanuel Schmitt.

Cette rencontre m'avait laissé de beaux souvenirs; j'avais trouvé l'homme éminemment sympathique et merveilleux orateur, et je m'étais alors promis en sortant, que, désormais, j'allais sérieusement me remettre à lire cet auteur.

Quelques années après, j’ai eu la chance, grâce à mon blog, de chroniquer plusieurs publications de ce stakhanoviste de l’écriture et du coup, lorsque le week end dernier, Éric Emmanuel  est venu  sur Lyon dédicacer dans une grande libraire de la ville ses deux dernières parutions ( "Le poison d’amour" et sa version du "Carnaval des animaux"), et que son attaché de presse m’a demandé si j’avais envie de l’interviewer en tête à tête juste après sa dédicace, je n’ai bien sur pas hésité l’ombre d’un instant. Et me suis empressé de plonger tête baissée dans ses deux dernières parutions, quelques mois après avoir lu et chroniqué L’élixir d’amour un roman publié en mai dernier.

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Car, en cette rentrée 2014, plus que jamais l’auteur continue de publier, à un rythme effréné, quantités de pièces de théâtre, nouvelles, romans à un rythme qui ravit ses-nombreux- admirateurs et irrite ses détracteurs. Et depuis septembre, trois pièces sont affiches des théâtres parisiens (Georges &é Georges ; Si on recommençait avec Michel Sardou et le Joueur d’échec d’après Zweig avec Francis Huster) et surtout en ce qui me concerne (pas sûr que ces pièces soient jouées sur Lyon), deux livres sont sur les présentoirs des libraires depuis le 2 octobre dernier.

Le premier, « Le Poison d’amour » est un court roman qui clôt le diptyque sur la passion amoureuse ouvert avec L’Élixir d’amour, une nouvelle exploration du sentiment amoureux, sous l’angle du récit iniatique puisque les quatre héroïnes de ce roman sont 4 adolescentes de 17 ans, les meilleures amies du monde, qui vont découvrir la passion amoureuse, pour le meilleur et pour le pire, pour les personnages comme pour le lecteur, aurais je tendance à dire. Car le Poison d’amour est un roman où l’on retrouve à mes yeux le meilleur (son sens de la formule, sa pertinente approche psychologique) et le moins bon (un dénouement bâclé, une certaine naïveté, une trop grande abstraction sociale) de son auteur.

livres schmitt

Quant à la seconde publication d’Éric-Emmanuel Schmitt  en cette rentrée 2014, en revanche, j’ai eu pour elle un coup de cœur total sans aucune réserve. En effet, son adaptation littéraire d’un chef d’œuvre musical un peu méconnu, le Carnaval des Animaux de Saint Saens (dont un des morceaux, l’aquarium sert de générique au Festival de Cannes)  est un fort bel écrin, une très belle aventure musico littéraire et même illustrée, avec notamment de très beaux dessins de Pascale Bordet, et une Anne Roumanoff très convaincante en narratrice.

 Bref, ces deux œuvres, aussi différentes soient elles, sur la forme et dans le fond, m’ont largement inspiré pour trouver des questions à poser à l’auteur, j’ai même du me limiter, et comme l’homme est également intarissable, cette (longue) demi heure passée ensemble  a passé très vite, et voici le résultat de cette rencontres :

 ITW Exclusive Baz'art Éric-Emmanuel Schmitt :

"L'amour à trop forte dose peut parfois être un poison"

 

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Baz’art : Bonjour Éric-Emmanuel Schmitt et merci énormément de prendre le temps de répondre à mes questions pour les lecteurs de Baz’art.

 Je commencerai avec une question que tout le monde doit vous poser. Vous êtes cette année encore sous les feux de l’actualité, théâtrale -3 pièces à l’affiche à Paris- et littéraire avec même une immersion dans la littérature jeunesse. J’aimerais savoir si vous êtes un surhomme et s’il vous arrive parfois d’être un peu fatigué, et également, plus sérieusement, ce qui au fond de vous irrigue cette prolifération créatrice ?

  Éric-Emmanuel Schmitt :

 Ah, je vous rassure, je suis un être humain comme tout le monde, et il m’arrive de ressentir parfois un peu de fatigue. Maintenant, si je suis autant sous les feux de l’actualité comme vous dites, c’est avant tout une question de hasard du calendrier, car toutes ces publications (il y en a 6 cette année, puisque il y a eu aussi L’élixir d’amour en mai dernier et mes trois pièces sont publiées au Livre de Poche) ont été créés à des époques totalement différentes et si elles sont arrivent toutes en même temps, c’est pour des raisons souvent indépendantes de ma volonté.

 Concernant les pièces de théâtre, notamment, si elles se jouent maintenant, c’est lié à plusieurs paramètres, tels quela disponibilité des acteurs (Michel Sardou notamment n’était libre qu’en cette rentrée 2014). Pareillement, l’élaboration du livre jeunesse » le Carnaval des animaux » a mis trois ans pour arriver à se faire ; trois années nécessaires à que tout puisse se mettre en place (l’orchestre, l’enregistrement de la voix d’Anne Roumanoff, les  aquarelles de Pascale Bordet) …

 Bref, évidemment que j’aime créer énormément, que je ne m’arrête presque jamais (mes amis se demande souvent comment je fais et rient souvent avec cela), mais tout ne dépend pas que moi, et c’est tous ces facteurs qui donnent cette impression que je suis omniprésent en cette rentrée.

Baz’art :

 Toujours concernant cette frénésie créatrice, pourriez-vous nous dire comment vous réussissez à compartimenter toutes ces activités. On imagine que tout est réglé comme du papier à musique – pour le mélomane que vous êtes- et surtout à quel moment trouvez-vous le temps d’écrire vos prochaines œuvres, car j’imagine qu’il y a déjà plusieurs projets en gestation sur lesquels vous planchez quotidiennement.

 Éric-Emmanuel Schmitt :

 En fait, j’ai tendance à dire que j’ai deux vies, celles pendant laquelle je crée une œuvre, quelqu’elle soit et l’autre pendant laquelle je m’occupe du reste.

 Parfois ces deux vies s’entrecroisent puisque l’inspiration arrive  à tout moment, en faisant  une autre activité comme voyager. Le premier jet est toujours facile en fait, mais c’est ensuite dans le travail de relecture, de « polissage », comme j’ai tendance à le définir que je mets beaucoup plus de temps.

 D'ailleurs, si j’ai tendance à me fatiguer comme je vous l’ai dit il y a quelques minutes, c’est essentiellement à cause de ce travail de relecture, de correcteur presque névrotique (je peux ne pas en dormir pendant plusieurs nuits tant que je n’ai pas trouvé la phrase parfaite); cette relecture est le moment le moins agréable de l’écriture car c’est là où mon esprit critique accable, et même parfois  bousille l’instinct créateur.

 Baz’art : Parlez nous un projet de ce dytique amoureux constitué de l’élixir et du poison d’amour… comment avez-vous appréhendé ce projet, est ce que dès le départ vous saviez que vous alliez écrire ces deux romans à la suite de l’autre, est que vous les avez écrit l’un en pensant déjà à ce que vous allez mettre l’autre?  Et pourquoi choisir cette chronologie qui n’est pas forcément la plus logique rationnellement parlant (l’élixir avant le poison, et une histoire qui raconte les premiers tourments avant une histoire dans laquelle les personnages sont plus rompus aux affres de l’amour)?

 Éric-Emmanuel Schmitt :

 Ah, effectivement je n’avais pas réfléchi à cette idée que j’aurais du logiquement écrire "Le Poison d’amour" avant l’Élixir. Il faut croire que l’imaginaire se joue de la logique (rires)…

En fait, c’est plus prosaïque que cela : "L’Élixir d’amour" était prêt avant, lorsque je l’ai fait paraitre il était arrivé à maturation ce qui n’était pas le cas du Poison d’amour que j’ai écrit après.

Baz'art : Par ailleurs, qu’est qui rapproche ses deux livres, outre leurs deux thèmes, est peut-on voir dans l’un le double inversé de l’autre l’un plus optimiste que l’autre,  notamment dans sa vision du sentiment amoureux ?

Éric-Emmanuel Schmitt :

En fait, si j’ai rassemblé les deux romans et que j’ai voulu qu’ils constituent un dytique, c’est surtout carils se rapprochent formellement ce sonten effet deux romans sans narrateur,  l’un est épistolaire ("L’élixir d’amour"), l’autre est fait d'extraits de plusieurs journaux intimes (" Le Poison d'Amour"), et les deux nous parlent effectivement de l’amour, et surtout, de la façon dont on apprend à aimer car même les personnages de l’élixira priori plus matures que ceux de mon dernier roman, vont tirer des leçons sur l’amour.

Mais effectivement, il existe un certain paradoxe à imaginer que ceux qui ont a priori le moins d’illusion sur l’amour sont les plus jeunes, mais cela est du à notre époque qui veut cela.

Baz'art :  Justement, Le Poison d’amour frappe par cette vision somme toute un peu désenchantée de l’amour…Vos adolescentes ont au début du roman peu d’illusions sur l’amour et n’en auront pas beaucoup plus à la fin … Comment faire selon vous pour réussir à combattre ces désillusions et de faire croire à la magie de l’amour même si tout nous porte à croire qu’il n’existe pas ?

 Éric-Emmanuel Schmitt :

 Je ne dirais pas que ma vision est désenchantée, car je montre quand même aussi, je crois, la force et l’intensité du sentiment amoureux et que l’adolescence est aussi la période où les sentiments sont excessifs et où elles ne veulent qu’une chose : se laisser prendre à ses pulsions amoureuses.

Maintenant, évidemment que cette génération actuelle d’adolescent a moins d’illusions sur l’amour que les précédentes. Il faut savoir que, pendant des siècles, on a eu en tête le modèle du couple qui dure, de l’amour qui peut durer toute une vie, et depuis ces dernières décennies, la donne à la change, les couples ne résistent pas au temps qui passe, et les modèles de couple qui restent ensemble sont de moins en moins nombreux et ces jeunes filles qui découvrent les affres de l’amour ne peuvent pas ne pas prendre en compte cette réalité.

 Mais vous savez, l’adolescence est l’âge où , les contradictions apparaissent pour la première fois, un enfant n’est pas contradictoire, donc  plancher sur  ce paradoxe là me semblait être essentiel dans cette intrigue.

 Mais dans chaque époque, il y a des variations  et des invariants, et si l’approche des ados d’aujourd’hui doit prendre en compte cette évolution sur le couple qui ne dure pas, il reste des invariants face à l’inconnu que représente la violence des tourments amoureux et l’irruption du désir, ce désir qu’on subit, qu’on ne choisit pas, aujourd’hui comme il y a 50 ans.

Baz’art :

Sur ce sujet là précisément, comment avez-vous fait pour sonder au plus près le cœur des adolescentes et être aussi juste, notamment sur la perte des repères et le changement du corps, une préoccupation inhérente à cette période? Quel matériau avez-vous eu en votre possession pour écrire votre roman, moi qui pensais qu’aucune ado d’aujourd’hui n’avait de journaux intimes.

 Éric-Emmanuel Schmitt :

 Oh que si, elles ont toutes des journaux intimes. Figure vous que ma belle fille de 16 ans qui m’a confié bien volontiers son journal intime, et certaines de ces copines l’ont imité dans la foulée.

 J’ai eu cette chance qu’elles me fassent confiance car d’une part je suis un écrivain, un écrivain qu’elle lise en plus, et elles savaient que je ne suis jamais dans le jugement, mais uniquement dans l’empathie.

 Du coup, ces écrits authentiques m’ont beaucoup aidé comme matériau de départ pour pouvoir border une fiction autour, et c’est grâce à ces journaux intimes que la problématique fondamentale de la maitrise, du corps, du désir, dans le Poison d’amour m’a sauté aux yeux pour écrire ce roman.

On tombe parfois amoureux par pression sociale, pour faire comme les autres, et la lecture de ces journaux intimes m’a permis de mieux mettre l'accent surces tourments amoureux que l’on subit parfois et qu’il faut apprendre à contrôler. Car,  comme le dit ne de mes adolescentes du roman "On ne choisit pas en amour, on est choisi par l'amour" et le but est d'arriver à contôler cette soumission à l'amour.

Baz’art :

Pourquoi vous mettre dans la peau une nouvelle fois de personnage de sexe féminin, ce qui est souvent le cas dans vos récents romans ?

 Éric-Emmanuel Schmitt :

 Oui, effectivement, pendant très longtemps je n’osais pas me mettre dans la peau d’un personnage de sexe féminin, j’estimais ne pas en avoir la légitimité. C’est le théâtre en fait qui  a vaincu mes inhibitions en la matière, j’ai été forcé d’écrire des rôles de femme pour des actrices en particulier et je me suis aperçu j’adorais cela. Pour moi le renouvellement est plus fort que pour un personnage masculin, il y a une autre énergie, une autre chair, une autre attente très intéressant en termes de création littéraire.

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Baz’art :

Que répondez vous à ceux qui risquent de trouver votre roman trop peu réaliste et trop peu en phase avec le quotidien des adolescents, avec notamment une quasi absence des réseaux sociaux ou des Smartphones, ou bien un langage très littéraire avec quelques aphorismes qui correspond peu au langage actuel des jeunes ?

 Éric-Emmanuel Schmitt :

 En fait , j’ai vraiment essayé de faire un mélange entre la réalité des adolescentes d’aujourd’hui et un vrai travail de stylisation.

 J’ai  cherché à  utiliser quelques éléments contemporains, mais pas forcément des objets techniques, pour la simple raison qu’ils seront forcément dépassés dans quelques années, et qu’ils n’ont pas l’intemporalité d’un journal intime.  Mais à ces éléments contemporains, ilétait essentiel que j’apporte un vrai effort de stylisation afin que cela soit une véritable œuvre littéraire rendant la lecture, je l’espère, plus plaisante à suivre. Pour qu’une œuvre puisse être lue dans plusieurs années, il faut vraiment rayerles éléments temporellement trop marqués.

Baz’art :

 On imagine que le parallèle avec l’amour et le théâtre (et notamment Shakespeare avec la pièce Roméo ou Juliette ou Marivaux du nom du lycée où se déroule l’intrigue)est délibéré, vous l’illustreauteur de théâtre …

Est-ce pour dire que l’amour n’est qu’une grande et vaste comédie ou  plutôt pour signaler que les sentiments encore plus que pour le reste, la vie ne fait que copier les immenses artistes et leursœuvres d’arts ?

 Éric-Emmanuel Schmitt :

 C’est surtout pour insister sur le fait que dans les sentiments amoureux peut être encore plus qu’ailleurs, on a d’abord appris ce que l’on sait grâce aux  représentations que l’on a eu à travers les œuvres d’arts.

C’est en copiant de grands films Hollywoodiens en lisant de grands livres sur la passion que chaque individu a appréhendé les sentiments amoureux, et on n’oublie pas les grandes œuvres théâtrales, et à ce niveau quelle œuvre,  si ce n’est Roméo et Juliette peut servir de référence ultime ?

Parler de Roméo et Juliette, parangon de la tragédie amoureuse, me semblait aller de soi à partir du moment où j’avais envie de signaler que l’amour à trop forte dose constitue un poison (comme c’est un agrément à petite dose, et un remède à dose modérée) et comme l’adolescence est un âge de l’excessivité, le poison et la tragédie peut très vite subvenir

Baz’art :

Concernant d’ailleurs le dénouement tragique de votre roman, on peut déplorer un peu le fait que le quatrième de couverture nous le dévoile, au risque d’ôter la surprise au lecteur.  Est-ce que cela vous gène ou bien est ce volontaire de votre part que le lecteur soit au courant dès le départ que cela se terminera mal ?

Éric-Emmanuel Schmitt :

Vous savez, je ne me préoccupe pas vraiment de ce qui apparait sur les couvertures et sur le verso de mes livres. Pour moi cela concerne uniquement le volet communication et non pas le volet littéraire proprement dit.

Après, par rapport au problème que vous soulevez en particulier, je considère que ce n’est pas si mal que le lecteur soit au courant d’emblée de la couleur noire que va prendre l’intrigueau fur et à mesure  de son déroulé. On passe du rose du début au noir de la fin, et il vaut certainement mieux que le lecteur soit au courant de ce virage dans la tonalité du livre.  Mais "Le Poison d’amour" n’est pas non plus totalement noir dans son issue, un de mes 4 personnages ( Colombe) aura quand même retenu du positif de son expérience amoureuse.

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Baz’art :

Parlons maintenant, si vous le voulez bien, de votre seconde parution littéraire-hors théâtre- avec votre version très personnelle du Carnaval des animaux. Tout d’abord je souhaitais vous féliciter sur ce très bel objet à tous les niveaux, une très belle aventure musico littéraire et même illustrée, avec les très beaux dessins de Pascale Bordet. J’ai écouté ce livre avec mes enfants de 5 et 8 ans et ils ont été emballés, notamment par le texte en vers qu’ils ont parfaitement retenu dès la première écoute. Pour cette troisième aventure musico-littéraire après " Ma vie avec Mozart", et QUAND JE PENSE QUE BEETHOVEN EST MORT ALORS QUE TANT DE CRETINS VIVENT" .

Pourquoi après ces deux « stars » de la musique classique que sont Mozart et Beethoven, aller voir du coté d’un compositeur certainement moins reconnu auprès du grand public, Camille de Saint Saëns ?

Éric-Emmanuel Schmitt  :

Tout d’abord, merci beaucoup pour vos compliments qui me font fait très plaisir et qui  viennent récompenser les trois ans de labeur  et cette aventure collective  autour de ce projet.

En fait au départ j’ai cette volonté que j’avais avec Mozart et Beethoven de casser les clichés sur la musique classique (musique que l’on dit réservé à l’élite, ce qui est totalement faux à mon sens) et d’apprendre à ouvrir ses oreilles et d’écouter la musique avec un accompagnement littéraire qui permette cette approche.

Saint Saëns est un immense compositeur, qui a fait des partitions musicales généralement très sérieuses, et ce Carnaval des Animaux est un peu à part dans son œuvre, car c’est une fantaisie animalière, a priori plus légere. C’est une partition que je connaissais depuis que j’ai une quinzaine d’années, grâce à une version fantaisiste de Francis Blanche, maispour moi cette version avait un réel problème, c’est qu’elle marche à coté de la musique, elle est trop indépendante de la musique.

J’ai pas mal d’amis musiciens qui déploraient le fait qu’aucune œuvre littéraire ne permettait d’apprendre à écouter cette magnifique œuvre musicale et c’est dans ce but que j’ai eu envie de faire ce livre.

Si la musique ne décrit pas le monde comme la peinture ou le cinéma,  elle peut néanmoins chercher à reproduire des éléments de la nature comme le braiment de l’âne, le chant du coq ou du coucou et mes vers sont là pour épouser ce parallélisme, un peu à la manière du Pierre et le Loup de Prokovieff.

Je sais par ailleurs  à quel point les enfants adorent lorsqu’on écrit en vers, et ce que vous dites sur l’appréciation de vos enfants ne m’étonne pas, mais n’empêche pas de me ravir.

Baz’art :

Et votre livre est également une ode à la création artistique puisque le génie créateur  et  la ruse de Saint Saens permettra de séduire les princesses et de l’emporter sur les bellâtres alors que lui-même est vraiment considéré comme très disgracieux physiquement. D’ailleurs, franchement, il était aussi laid que cela, Saint Saens ?

 Éric-Emmanuel Schmitt :

 (Rires) Ah, il n’était pas terrible mais je l’ai un peu chargé quand même, j’avoue. Mais oui vous avez raison, ce que j’ai voulu dire aussi aux enfants qui liront et écouteront ce carnaval des animaux, c’est que  dans cette société où le culte de l’apparence est si importante, le talent, quelque qui soit, et notamment artistique, l’emportera toujours sur les apparats physiques… C’est une nécessité pour moi de tenir ce discours aux jeunes générations.

Baz’art :

Un dernier mot sur  ce livre et sur les magnifiques illustrations de Pascale Bordet…Comment avez-vous fait appel à elle, et comment s’est passé votre collaboration ?

Éric-Emmanuel Schmitt :

En fait, c’est une rencontre un peu particulière puisque Pascale Bordet est selon moi la plus grande costumière de théâtre vivante (un reportage lui sera d’ailleurs bientôt consacré sur France 5), et je travaille avec elle pour mes pièces depuis de longues années.

Comme elle avait l’habitude de réaliser de très belles aquarelles pour ses modèles, je lui ai parlé de ce projet et de mon envie qu’elle illustre avec une quarantaine de ses aquarelles l’ouvrage, afin de révéler les différentes postures des animaux en fonction de la musique et de mon texte.

Bien qu’elle n’ait jamais vu ses aquarelles publiées, elle a accepté de me suivre, et je trouve son travail vraiment remarquable et j’en suis très fier.

Baz’art :

Une petite question subsidiaire  déconnectée de votre actualité: j’ai vu que, comme moi, vous adoriez le cinéma de Pedro Almodovar. Dans ce cas, seriez-vous présent la semaine prochaine au Festival Lumière vu que Pedro sera le héros de cette nouvelle édition  et que lyonnais d’origine, vous devez souvent être par chez nous?

Éric-Emmanuel Schmitt :

Non, malheureusement, mon emploi du temps sera trop chargé pour que je puisse redescendre sur Lyon cette semaine là, je le déplore amèrement… Car c’est vrai que j’adore le cinéma d’Almodovar, comme pour Woody Allen, je vais voir tous ces films, et même les moins bons me donnent envie d’y retourner en voir un autre de lui… C’est plus un cinéaste du scénario que de la mise en scène et c’est sans doute ce qui me plait en lui… Si je n’ai qu’un film d’Almodovar à vous conseiller, ca serait la Loi du désir (1987), un film qui rassemble déjà toutes ses obsessions et qui est d’une beauté à couper le souffle…

Ah ca tombe bien, "la Loi du Désir" passe justement au programme du Festival et moi je pense que j’aurais le temps de le voir (sourires). Merci énormément, Éric-Emmanuel pour ce très bel échange et très bonne continuation pour vos livres et vos pièces actuellement à l’affiche, en espérant vous revoir très vite sur Lyon !!

© des photographies d'Eric-Emmanuel Schmitt : Catherine Cabrol et Stéphane de Bourgies


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