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Castoriadis, les entreprises et l'autonomisation des travailleurs

Par Alaindependant

Castoriadis considère que l’on ne peut se résoudre et se satisfaire par ce qui est institué. Il montre toute l’importance de libérer les forces et formes instituantes, tout ce qui relève de la créativité, d’un bougé, d’une dynamique et qui va dans le sens d’une auto-organisation qui rende possible d’aller vers une démocratie plus directe, vers une prise en charge des citoyens par eux-mêmes.

Il a par exemple été passionné en 1973 par l’expérience autogestionnaire des ouvriers de chez Lip. Même s’il est conscient qu’on ne peut réunir tous les citoyens comme à l’époque de l’agora athénienne, il juge que les entreprises constituent, dans nos sociétés modernes, des lieux où pourrait s’effectuer cette autonomisation des travailleurs et des citoyens.

Dans le moment contemporain où l’on met sans cesse en avant le pouvoir de l’expertise et de la compétence technique, réduisant le rôle du citoyen à une place de spectateur désengagé et insatisfait, Castoriadis me semble donc être une ressource possible pour reconstruire un avenir démocratique.

L'on nous dit que Castoriadis n'était pas, ou ne se voulait pas marxiste...

Bien évidemment cela dépend de ce qu'on appelle « marxisme ».

Michel Peyret

François Dosse: «Maintenir une radicalité critique» en redécouvrant Castoriadis

22 SEPTEMBRE 2014 |  PAR JOSEPH CONFAVREUX

La lecture du philosophe Cornelius Castoriadis rappelle à quel point la gauche manque à la fois d’idées et de radicalité. Et à quel point elle dispose pourtant de ressources pour repenser un projet socialiste au-delà des échecs du communisme réel et à rebours du néolibéralisme dominant. Entretien avec l’historien François Dosse.

Convaincu que le travail du philosophe Cornelius Castoriadis (1922-1997) permet de renouer « avec un avenir forclos, non sur le mode périmé d'une utopie, mais sur celui d'un agir collectif et réflexif », l’historien François Dosse signe une biographie du créateur du groupe et de la revue Socialisme ou Barbarie. Après ses travaux sur l’écriture de l’histoire et ses portraits de Michel de Certeau, Paul Ricœur, Pierre Nora, Gilles Deleuze, Félix Guattari mais aussi d’éditeurs (Les Hommes de l’ombre, Perrin, 2014), François Dosse s’attaque à la vie et à l’œuvre labyrinthique de celui que Pierre Vidal-Naquet considérait comme un « génie » et qu’Edgar Morin désignait comme un « Aristote en chaleur ».

Cette lecture souligne la rupture entre la gauche de gouvernement et la pensée critique, pourtant condition d’une démocratie radicalisée et d’une gauche combative.

Après avoir notamment fait la biographie croisée de Félix Guattari et Gilles Deleuze, vous signez aujourd'hui celle de Cornelius Castoriadis. Cet intérêt pour des penseurs radicaux disparus dans les années 1980-1990 est-il le signe que la gauche n'arrive plus à penser qu'en se tournant vers le passé ?

Je n'avais pas prévu, en commençant cette biographie, l'état de catalepsie dans lequel nous serions et qui marque, au-delà d’une gauche complexée face à une droite décomplexée, une crise du futur et du devenir. Les modèles sous-jacents de la gauche ont abouti à des échecs et des désastres, et quand on pense au sort funeste de ce qu’a été le communisme réel, on ne peut pas porter cet héritage dans l’avenir, puisqu’il fait plutôt figure d’épouvantail.

Dans cette situation, les pensées de Deleuze, Guattari ou Castoriadis maintiennent une radicalité critique tout en permettant de ressourcer un horizon d’attente. Castoriadis et Lefort ont pris conscience de manière très précoce, dès 1946, que l’Union soviétique était dirigée par une classe exploitant les ouvriers et établissant une domination de fer. À cette époque, la gauche communiste bien sûr, mais également la gauche non communiste qui juge que l’URSS a permis de libérer l’Europe du joug nazi, sont derrière l’URSS.

Castoriadis et Lefort prêchent donc dans le désert. Ils constituent une tendance au sein de la section française de la IVeInternationale (le PCI) dès 1946 et rompent avec le trotskisme en fondant un nouveau groupe qui se dote d’une revue en 1949, Socialisme ou Barbarie. Certes, ils ne sont pas les seuls à dénoncer le totalitarisme soviétique, mais ils sont presque les seuls à le faire sans défendre pour autant les États-Unis et le capitalisme.

Ils tombent à gauche, préservant l’espoir d’un horizon socialiste. Le caractère novateur de leur posture sera plus tard effacé de la mémoire collective avec le succès médiatique remporté par ceux qui se sont érigés en « nouveaux philosophes » antitotalitaires à la fin des années 1970 et qui ont ramassé à leur profit les dividendes de cette critique. 

Socialisme ou Barbarie pose donc les bases d’une sortie du marxisme théorique, comme de la réalité soviétique, afin de reformuler un projet d'avenir pour les idéaux socialistes. Une des originalités de la pensée politique de Castoriadis, qui reste d’actualité pour éclairer la société d’aujourd’hui, est de déplacer l’opposition, que Marx voyait comme le moteur de l’Histoire, entre les détenteurs des moyens de production et ceux qui ne possèdent que leur force de travail, vers une coupure qui traverse toute la société, et pas seulement le monde industriel, entre dirigeants et exécutants, entre la culture d’expertise et les citoyens.

L’analyse conduite par Castoriadis s’applique évidemment à la sphère politique, mais aussi au monde de l’entreprise dont il est tant question aujourd’hui. Il y préconise en effet une socialisation des fonctions de direction. Pour Castoriadis, ni la planification, ni la collectivisation des moyens de production, ni la nationalisation ne déplacent les lignes de démarcation entre exécutants et dirigeants. Pour aller dans le sens de la résorption du fossé qui ne cesse de se creuser entre eux, la voie à emprunter est celle de l’autonomie et de l’autogestion. Si l'on considère que la démocratie est en panne, ce qui est manifestement le cas, Castoriadis nous offre donc une ressource qui peut devenir essentielle pour penser cette crise et une possible sortie de crise.

En quoi ?

Il nous rappelle tout d’abord l'étymologie du terme démocratie : demos (peuple), kratos(pouvoir), donc le pouvoir du peuple. Selon Castoriadis, la démocratie représentative, telle qu'elle fonctionne, n’est pas autre chose que le pouvoir d’une oligarchie. En fait, le peuple se dessaisit à échéances régulières du pouvoir qui est le sien de décider des choses de la cité en déléguant tous les cinq ans cette prérogative à ses mandants. Castoriadis entend tout au contraire favoriser toutes les formes de démocratie directe.

Mais il ne prône pas pour autant un retour à la démocratie athénienne, même si la référence à la Grèce antique est souvent présente dans ses écrits. Comment faire de ce passé un germe fécond, tant les situations des démocraties modernes et anciennes sont différentes ?

Castoriadis évoque Thucydide qui écrivait : « Il faut choisir : se reposer ou être libre. »S'occuper des choses de la cité est exigeant et il met constamment en avant l'importance de l'éducation et de la paideia. Mais il ne prône évidemment pas un retour à l’agora grecque du Ve siècle avant J.-C. Pour lui, la Grèce antique donne à penser et réfléchir comme un germe dont on doit s'inspirer, mais pas de manière linéaire. Il rompt avec le schéma téléologique que l’on retrouve par exemple chez le père de notre « évangile national », l’historien Ernest Lavisse. Selon ce dernier, notre berceau se trouve à Athènes et, à partir de là, la modernité s’est construite en filiation directe et continue selon les lignes du progrès de l’espèce humaine. Le modèle républicain et démocratique n’aurait cessé de s’améliorer en se déployant, de se peaufiner

Au contraire, Castoriadis s’intéresse aux brèches, aux événements, aux disruptions. Mai 68 – La Brèche est d’ailleurs le nom de l’ouvrage qu’il signe avec Claude Lefort et Edgar Morin pour désigner ce surgissement. La démocratie de Périclès constitue pour lui une brèche majeure dans l’avènement d’une société vraiment démocratique avec la réforme clisthénienne ; il en est de même avec l’essor des cités médiévales entre le Xe et le XIIIe siècles : elles rompent avec les États, les Empires et conquièrent une large autonomie de gestion.

Castoriadis considère que l’on ne peut se résoudre et se satisfaire par ce qui est institué. Il montre toute l’importance de libérer les forces et formes instituantes, tout ce qui relève de la créativité, d’un bougé, d’une dynamique et qui va dans le sens d’une auto-organisation qui rende possible d’aller vers une démocratie plus directe, vers une prise en charge des citoyens par eux-mêmes.

Il a par exemple été passionné en 1973 par l’expérience autogestionnaire des ouvriers de chez Lip. Même s’il est conscient qu’on ne peut réunir tous les citoyens comme à l’époque de l’agora athénienne, il juge que les entreprises constituent, dans nos sociétés modernes, des lieux où pourrait s’effectuer cette autonomisation des travailleurs et des citoyens.

Dans le moment contemporain où l’on met sans cesse en avant le pouvoir de l’expertise et de la compétence technique, réduisant le rôle du citoyen à une place de spectateur désengagé et insatisfait, Castoriadis me semble donc être une ressource possible pour reconstruire un avenir démocratique.

Il prône des procédures concrètes comme celle sur laquelle commencent à réfléchir certains politologues et philosophes du politique, par exemple le tirage au sort de citoyens pour assumer un certain nombre de fonctions, ou bien des pratiques référendaires et non plébiscitaires afin de redynamiser l’acte démocratique et le contrôle citoyen.

Pour Castoriadis, il s'agit moins de sortir du capitalisme, dans une perspective marxiste, que de sortir de « l'esprit du capitalisme ». Que signifie cette nuance ?  

Pour Castoriadis, le moteur de l'Histoire ne se situe plus dans la contradiction croissante entre le développement des forces productives et le maintien des rapports sociaux de production : il est dans l'imaginaire social, dans l’imagination sociale-historique. C’est cette dimension qui permet de nous projeter dans l’avenir en dessinant la possibilité d’une action d’émancipation, d’une praxis collective. Le recours à cette notion d’imaginaire permet à Castoriadis de prendre ses distances avec le marxisme et le structuralisme pour restituer au processus d’émergence du nouveau un rôle qui a souvent été enseveli sous le poids des structures. Il souligne aussi, de cette manière, la primauté de la sphère culturelle pour comprendre les processus historiques.

Castoriadis a aussi été un psychanalyste professionnel à partir de 1973 et il y a chez lui une connexion tout à fait fondamentale entre sa réflexion sur le collectif et le social d’un côté, et la psyché de l’autre, mais pas pour les fusionner dans une sorte de monstre à deux têtes qui réunirait Marx et Freud. Il montre au contraire le caractère irréductible de l’imaginaire radical chez chaque individu, depuis le stade du pictogramme que repère la psychanalyste qui fut son épouse de 1968 à 1977, Piera Aulagnier. Castoriadis tente d’articuler cet imaginaire radical individuel avec l’imagination sociale, collective, tout en évitant l’écueil qui consisterait à considérer ces deux dimensions comme le reflet l’une de l’autre ou en relation de causalité simple, l’une déterminant l’autre.

Son grand livre, L’Institution imaginaire de la société, est publié au Seuil en 1975 et donne toute sa place à l’imaginaire social. Sa pensée, comme celle de Deleuze et Guattari, possède un côté vitaliste. Elle est fondamentalement portée par un élan que Castoriadis appelle de ses vœux et qui doit conduire l’homme, les sociétés vers toujours plus de créativité.

Qu’est-ce qui constitue le « grand sommeil », et la « montée de l'insignifiance »pointés par Castoriadis ? Et dessine-t-il des pistes pour en sortir ?

Castoriadis dénonce « une société des hobbies et des lobbies ». Il stigmatise par là la perte de contrôle des sociétés humaines et des communautés politiques sur leur destin. Cette perte n’affecte d’ailleurs pas selon lui les seuls exécutants, elle atteint aussi les catégories dirigeantes qui sont de plus en plus réduites à l'impuissance. Il fait alors ce constat : « Superficialité, incohérence, stérilité des idées et versatilité des attitudes sont donc, à l'évidence, les traits caractéristiques des sociétés occidentales. »

Castoriadis diagnostique non pas la fin de l’Histoire comme Fukuyama, mais il considère que l’on traverse un moment historique qui est celui de la phase triomphante du projet de maîtrise rationnelle sans fin du réel à l’échelle mondiale et qui conduit au refoulement de la quête d’autonomie au profit d’une privatisation des individus, qui ont perdu tout sens du collectif.

Il pointe des choses justes, avec un regard très critique, sur la « basse époque » dont il est le contemporain, et qui peut rappeler le qualificatif, à la même époque, des « années d'hiver » décrites par Guattari. Je ne le suivrai cependant pas sur ce plan, parce que cela le rapproche d’un discours traditionaliste et passéiste.

Chaque époque possède ses discours de déploration. Fenêtre sur le chaos, son essai sur la culture et la création, n’est sans doute pas ce qu’il a fait de mieux. Cette déploration est sans doute liée à la posture héroïque de son ambition philosophique qui est prométhéenne, puisqu’il s’assigne le projet de penser « tout ce qui est pensable » et s’est doté d’un projet éditorial resté inachevé qui est de rendre compte de « la création humaine ».

Pour lui, une des causes de la montée de l'insignifiance est l'atténuation des clivages idéologiques. Pourquoi fait-il ce lien ?  

Castoriadis pointe une crise de la posture critique de l'intellectuel. On le voit notamment lors de son intervention pour défendre Pierre Vidal-Naquet contre Bernard-Henri Lévy. Il trouve dramatique que les nouveaux philosophes aient pu incarner le mode d’être de la pensée française parce que, selon lui, sans pensée critique, sans clivage idéologique, sans débats d’idées, il n’existe pas de démocratie. La naissance de la démocratie dans la Grèce du Ve siècle avant J.-C. est bien concomitante de la naissance de la philosophie et de l’histoire.

L'alternative « socialisme ou barbarie », pour reprendre le nom du groupe et de la revue animés par Castoriadis, vous paraît-elle être encore une alternative contemporaine.

Cela n’est plus du tout d'actualité par rapport aux décennies d'après guerre puisque ce qu'il y avait derrière, c'était la certitude qu’une troisième guerre mondiale était imminente. La conjoncture internationale n’est plus du tout la même. Mais ce courant reste néanmoins actuel dans la mesure où il suggère une alternative socialiste à ce qui existe, et qui n’est pas plombée par le destin funeste du communisme réel.

En cela, ce travail est essentiel pour affirmer, au moment où certains se contentent de revenir à un Marx seulement un peu dépoussiéré, qu’il y a un horizon possible de l’agir pour sortir de la crise que traversent nos sociétés oligarchiques. Pour cela, il ne suffit pas de brandir des icônes, mais il s'agit de procéder à une véritable remise à plat pour éviter de retomber dans les mêmes écueils qu’hier.

Comment expliquer que la pensée de celui que son ami Edgar Morin surnommait« Aristote en chaleur » ait longtemps été marginalisée ?

Il y a plusieurs raisons que l’on peut invoquer. Il a d’abord prêché dans un désert total. Ensuite, il a très tardivement écrit sous son vrai nom, utilisant du fait de sa nationalité grecque des pseudonymes. Il n’assume vraiment son nom propre qu’à partir de 1973, avec la publication de toute la série des 10/18, grâce à son éditeur Christian Bourgois. De son côté, Claude Lefort, qui n’a pas eu ce problème, a plus rapidement bénéficié des feux de la rampe.

Castoriadis me semble aussi avoir été handicapé par le caractère transversal et encyclopédique de son savoir, par le caractère prométhéen de son projet, par la difficulté à le situer. À cela, il faut ajouter le caractère inclassable d’un intellectuel qui est tout à la fois un philosophe du politique, un militant, un économiste professionnel à l’OCDE, un psychanalyste professionnel, un sociologue…

Par ailleurs, son œuvre n’est pas facile d’accès, si l’on veut bien se rappeler le titre qu’il utilise, Les Carrefours du labyrinthe, et il n’en a pas proposé de synthèse ou d’introduction. Rentrer dans un labyrinthe sans fil d’Ariane est toujours complexe. Il a un côté prolixe et polygraphe qui a longtemps découragé. Et la déshérence de la notion de Révolution à laquelle il est resté attaché jusqu’au bout tout en se démarquant radicalement du modèle bolchevik, a contribué à sa marginalisation.

Mais je remarque qu’aujourd’hui de plus en plus de personnes, et pas seulement en France, trouvent une ressource dans cette œuvre labyrinthique et considérable pour penser le présent et le devenir de manière innovante.


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