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Journal de bord période #3

Publié le 11 octobre 2014 par Romuald Le Peru @SwedishParrot

Dimanche 5 octobre

Toujours en état de léthargie flottante, un ukiyo-é qui n’a rien de japonais. Des moments où je me dis que la rancœur est un poison, tandis que la rancune est une source de vie… A condition de ne pas en consommer trop. Tout est affaire de mesure, de vide à remplir entre les interstices afin d’arriver à un certain équilibre.

Ne sachant comment me faire pervertir devant la télévision, j’opte pour un retour en arrière ; Chantons sous la pluie, de Gene Kelly. Standard, la prise de risque est minimale. Je ne sais pas pourquoi, j’étais persuadé que c’était Fred Astaire qui accompagnait Gene Kelly, mais je n’arrivais pas à le reconnaître avec sa tignasse rousse. Pour cause, c’est Donald O’Connor qui tient le rôle ; rien à voir. J’étais persuadé ne l’avoir jamais vu ce film, mais au fur et à mesure que je le regardais (d’un seul œil, il est vrai), je me suis souvenu précisément du soir où je l’avais regardé avec mes grands-parents, il y a des années de ça. C’est tout-de-même un film cruel pour le rôle de Lina Lamont, joué par Jean Hagen. C’est un film sur la médiocrité.

Lundi 6 octobre

Lire Les conquérants de Malraux tandis que Hong Kong s’embrase (modérément, il est vrai) n’est pas réellement anodin. Est-ce que je l’ai fait exprès ? Non, certes non.

Hongkong. L’île est là sur la carte, noire et nette, fermant comme un verrou cette rivière des Perles sur laquelle s’étend la masse grise de Canton, avec ses pointillés qui indiquent des faubourgs incertains, à quelques heures à peine des canons anglais. Des passagers, chaque jour, regardent sa petite tache noire comme s’ils en attendaient quelque révélation, inquiets d’abord, angoissés maintenant, et anxieux de deviner quelle sera la défense de ce lieu dont dépend leur vie — le plus riche rocher du monde.

André Malraux, Les conquérants, 1928

Rien au planning aujourd’hui, si ce n’est du temps pour répondre à l’appel à projet. Du temps, délayé dans l’espace, selon la loi de Parkinson.

Fin de journée, il pleut des vaches qui pissent, et le vent s’emmêle les pinceaux. Le retour de bâton de l’été indien est un peu rude.

Mardi 7 octobre

Mes mains s’engourdissent de froid, deviennent sèches comme des tranches de jambons à l’air libre, même si mes cicatrices ont laissé place à une nouvelle peau, plus lisse, plus ferme. Les travaux s’estompent, la peinture revient à l’honneur. Dans mes malles, j’ai accumulé tout un matériel que je n’arrive pas à utiliser ; les pastels et les godets d’aquarelle n’arrivent à pas sortir de leur gangue. Je deviens fainéant pour certaines choses et la tendance à l’éparpillement n’y est pas pour rien.

Je crois que la publicité est en train de tuer le site de Libération. Des bugs d’affichage empêchent l’affichage des articles. Le travail des médiaplanneurs et des publicitaires est en train de ronger l’espace public qui ne s’en rend même pas compte. Libé en difficulté est en train de mourir ; je n’ai plus envie. mais heureusement, les oiseaux se mettent à chanter, et l’État Islamique continue d’avancer. Je me demande quand-même pourquoi personne n’intervient, et surtout pourquoi cet enfoiré d’al Assad ne bouge pas le petit doigt. Qu’est-ce qui passe réellement ?

Pendant ce temps-là, Hong Kong s’essouffle, les manifestants rentrent chez eux dépités, les commerçants se plaignent du manque à gagner. La Chine ne bougera pas de sitôt.

Mercredi 8 octobre

Terminé Les conquérants de Malraux, dans une ultime suée, dans un ultime sursaut de chaleur moite, de chinoises ténèbres et d’ombres malsaines.

Nous traversons la rue : « bistrot Nam-long», c’est en face. Café silencieux, au plafond les petits lézards beiges font la sieste. Deux domestiques, portant des pipes à opium et des cubes de porcelaine sur lesquels les fumeurs posent leurs têtes, se croisent dans l’escalier ; devant nous les boys dorment, nus jusqu’à la ceinture, les cheveux dans le bras replié. Étendu, seul sur un banc de bois noir, un homme regarde devant lui, balançant doucement la tête. Lorsqu’il voit Gérard, il se lève. Je suis un peu étonné : j’attendais un personnage garibaldien ; c’est un petit homme sec, aux doigts noueux, aux cheveux plats déjà grisonnants coupés en rond, à tête de Guignol…

André Malraux, Les conquérants, 1928

D’une autre main, j’ai (re)commencé le livre d’Antoine Sfeir, L’islam contre l’islam, L’interminable guerre des sunnites et des chiites que j’avais commencé dans un moment d’ennui, dans le train, sans vraiment de conviction ; mais j’ai relevé la tête à l’évocation des premiers mots de son avant-propos :

Chaque fois que l’homme s’est senti supérieur à un autre, cela a abouti à une tragédie ; chaque fois qu’un clan, une tribu a convoité les biens et les richesses d’un autre clan ou d’une autre tribu, cela a fini par un massacre.
Chaque fois que la force s’est exprimée, elle l’a fait au détriment de l’individu, des peuples et du droit ; mais chaque fois que le droit a voulu s’imposer, il s’est montré impuissant face à la force.
Chaque fois que l’homme, dans l’histoire de l’humanité, s’est pris pour Dieu ou s’en est proclamé le porte-parole, ce fut la catastrophe.
Rien n’a changé au cours des siècles.

Antoine Sfeir, L’islam contre l’islam, L’interminable guerre des sunnites et des chiites, 2013

Il est déjà l’heure de partir. Une vie s’est déjà déroulée dans cette matinée.

Jeudi 9 octobre

Je regarde mes objets avec une certaine circonspection et finis par me demander depuis quand ils sont là ; un stylo, non un porte-mine en bois sur lequel il est écrit “Hardmuth”, acheté en Turquie, dans une petite rue d’Istanbul non loin de la Nuruosmaniye, repose sur ma table de nuit, innocemment. Je m’en sers pour prendre des notes dans les marges des livres lus pendant que la nuit se creuse, laissant les traces de mon passage bien visible. Une petite casserole en fer blanc, peinte couleur vermillon, un jouet qui vient du fond des âges, de mon âge, qui fait partie de mon enfance, de ma vie. Je la revois sur le bord de la baignoire chez ma mère, en sentant encore l’odeur du shampooing à la pomme, du plastique du rideau de douche ; c’est alors tout un monde qui se redéploie autour de ce petit objet qui a ensuite été propriété de mon fils et qui l’accompagnait aussi lors de ses bains ; puis elle a finit sur un balcon, à pourrir aux quatre vents, dans la terre et les pots de fleurs. Un coup de lave-vaisselle, un coup de papier de verre pour retirer l’oxydation qui s’est déposée au fond, et l’objet figure à nouveau sur mon bureau, en forme de petit vide-poche ; je trouverai bien de quoi mettre dedans… Un petit objet qui me rend heureux.

Retour à Paris ce soir, en petit comité. Jean-Jacques et Carole déjà assis à la table de la terrasse du café, des regards affectueux, aimants, le retour dans une ambiance protectrice et bienfaisante ; voilà ce que veux dire pour moi la fac. La contrainte est bien loin. Bien évidemment, il y a le travail à fournir, les bouquins à lire, justifier au bout d’un moment que ces bons moments passés à boire des jus de fruit ou des verres de vin en terrasse sont bel et bien la récompense et à la fois le moteur du travail effectué, et bientôt rendu. Soutenance en janvier, dans les tous premiers jours, une première version à rendre d’ici le mois prochain, ça commence à se préciser, à devenir assez tangible, et Jean-Jacques qui se tourne vers moi et me dit avec un air grave auquel je ne crois plus…

Après on peut faire plein de choses avec ce master recherche…. Continuer sur une écriture de thèse… ou bien intervenir à l’Université.

Pas tombé dans l’oreille d’un sourd, tiens…

Il fait bon ce soir, près de 20°C, je bois en terrasse un verre de Domaine Les Salices et un jus de tomate, rien à voir, je suis en plein dans la distance. Beaucoup de bruit, comme toujours, dans cette rue de Réaumur, mais il fait bon et en cette période de l’année, il vaut mieux en profiter pendant que c’est encore possible. On est encore dans le règne des possibles. Ce sont des petits moments de libération dans lequel je m’extrais de mon quotidien, un quotidien doux que je reconstruis au fil des jours. Un balade en scooter à Paris, des gens qui passent, pressés ou non, des intelligences et des parcours de vie avec des jambes, des êtres à qui on assignerait facilement des récits pour les enfermer dans nos propres représentations, une troupe de Maliens passent avec des instruments faits de bric et de broc, un balafon portatif en boîtes de conserve, une kora et des chants, de la joie et un arrêt sur images au croisement d’une rue qui ne cesse de s’agiter. Une parenthèse vitale, un morceau de minéral précieux extrait de la gangue de la montagne.

Vendredi 10 octobre

Moment d’écriture, la session d’hier soir m’a redonné du courage et je sais que mon écriture devient pertinente ; ce n’est plus qu’une question de jours, tout va aller très vite maintenant. Je convoque des auteurs canoniques, des auteurs dont on m’a donné la trace et dans les pas desquels je vais marcher, d’autres auteurs encore qui sont les miens, qui sont le fruit de mes recherches et que je compte introduire dans cet espace. J’ai carte blanche ; peu importe le chemin, pourvu que j’arrive quelque part. Je n’ai qu’une seule consigne ; être curieux, me débarrasser de oripeaux de la pensée convenue, sortir du chemin et marcher dans la marge, penser dans l’écart, dans les interstices et surtout ne pas me laisser enfermer dans des dialectiques auxquelles plus personne ne croit. En fait, la consigne, c’est moi-même qui me la suis donnée. Tout ceci n’est rendu possible que dans un contexte amoureux, il faut dégager de l’amour de tout ce travail. Ce n’est que l’amour qui rend possible ce travail, je le sais depuis le jour de ma soutenance de master pro.

Ce que je retiens pour l’instant de ma lecture d’Antoine Sfeir sur la Chi’a : ijtihâd (اِجْتِهاد, effort de réflexion), qu’on peut traduire par l’obligation d’interprétation des écrits et des paroles de l’islam.

J’ai failli acheter deux livres, celui d’Edwy Plenel (Pour les Musulmans) et un essai de paléopathologie (Médecin des morts de Philippe Charlier), mais j’en ai trouvé un troisième que j’ai préféré immédiatement aux deux autres, choix cornélien : Tympans et portails romans de Michel Pastoureau. Hop, dans ma besace.

Ma semaine se termine dans l’excitation intellectuelle.

Samedi 11 octobre

Poésie chinoise. François a envoyé une bouteille à la mer pour m’inviter à une belle soirée, dont je parlerai une fois qu’elle sera passée, pour des raisons qui me sont propres. Renouer avec lui, un vrai bonheur et ne plus m’enfoncer dans la honte. Il est temps pour moi de rebondir. Vivement ce jour de renaissance.

Photo d’en-tête © Joop Dorresteijn


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