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Marie Ndiaye, trois générations de femmes

Par Pmalgachie @pmalgachie
Marie Ndiaye, trois générations de femmes Ladivine, Malinka/Clarisse et Ladivine encore : trois générations de femmes, comme en écho aux Trois femmes puissantes de son précédent roman qui, prix Goncourt oblige, a modifié le statut de Marie Ndiaye. Seulement le statut, car rien d’autre n’a changé chez elle. Ni la manière qu’elle a de répondre aux questions avec précision mais sans assurance excessive. Ni son écriture singulière. Ni son ambition romanesque. Sur les deux premiers points, l’entretien ci-contre, réalisé le 7 février 2013, est éclairant. A propos du troisième, plongeons dans un livre qui, disons-le de suite, confirme l’étendue de son talent. La proposition de départ donne une (petite) idée d’une complexité qui ne cessera, par la suite, de s’approfondir, développant des rhizomes qui éveillent des échos entre les vies des trois personnages principaux. Clarisse Larivière, dont le prénom était Malinka quand elle vivait avec Ladivine, sa mère, retrouve celle-ci, en même temps que son ancienne identité, le premier mardi de chaque mois, pour une visite clandestine. Richard, le mari de Clarisse, ignore tout de l’existence de cette mère souvent appelée « la servante », ainsi que du passé de son épouse. Leur fille, Ladivine, porte donc le prénom d’une grand-mère dont elle ne sait rien. Entre les silences et les secrets s’écrit une histoire de culpabilités multiples. La ligne de fuite sera parfois la seule sortie vers un hypothétique salut. Ladivine, la seconde, est hantée, malgré elle, par des fantômes dont elle ne connaît pas les pouvoirs. Ni s’ils sont bénéfiques ou maléfiques, quand bien même ils semblent s’incarner dans les yeux d’un chien, lors de vacances lointaines chargées de signes contradictoires. Ladivine n’est en rien le fouillis inextricable qu’évoque peut-être cet article trop bref pour rendre compte des mécanismes subtils à l’œuvre dans le roman. On s’installe dans le livre, on se laisse porter par une écriture naturelle et savante à la fois, et les relations ambiguës entre les personnages se mettent en place avec évidence. Marie Ndiaye passe haut la main l’épreuve, difficile pour certains écrivains, du roman post-Goncourt. Vous vivez à Berlin. Cette distance par rapport à un pays où l’on parle français est-elle une aide pour l’écriture ? Je crois que ça ne fait rien du tout, ni dans un sens, ni dans un autre. Ce n’est pas une aide, parce que je n’ai jamais été gênée par le fait de vivre en France pour écrire en français. Ce n’est pas non plus un inconvénient. Il y a quand même une curieuse coïncidence. Trois des quatre derniers lauréats du prix Goncourt [de 2009 à 2012] vivent à l’étranger, ou au moins y vivaient. Vous-même en 2009, Michel Houellebecq en 2010 et Jérôme Ferrari l’année dernière. C’est curieux, non ? C’est vrai, oui. Il faudrait considérer que le fait d’être loin vous donne un regard plus acéré sur les choses, et je ne le crois pas du tout. J’ai l’impression d’écrire maintenant exactement dans le même esprit, avec le même regard que quand j’habitais, avant de venir à Berlin, un village reculé de Gironde. Du reste, le livre précédent, qui a eu le prix Goncourt, a été écrit en grande partie en France. Votre écriture est singulière. En avez-vous conscience ? Oui. Non seulement je le sais, mais j’y travaille. Si on tente de la décrire, ce qui n’est pas facile, on pourrait dire qu’elle est déhanchée. Est-ce que cela vous convient ? Oui, je trouve ça très joli, en plus. En même temps elle est enveloppante… Alors, c’est parfait : déhanchée et enveloppante, ça me va parfaitement. Cette écriture-là vous vient-elle naturellement, ou après beaucoup de travail ? Elle est vraiment naturelle. Après, dans le cadre de cette évidence, si j’ose dire, il y a quand même un travail très précis sur le choix des mots, surtout des adjectifs. Un travail sur les répétitions, sur la manière de faire tourner les phrases ? Oui, c’est très conscient, très intentionnel. Pratiquez-vous le même genre d’écriture dans le théâtre, pour lequel vous travaillez aussi ? Non. Au théâtre, ce serait difficile, je pense. L’écriture théâtrale est beaucoup plus directe, elle est moins ressassante, moins concentrique. Quel a été le déclic, le point de départ de Ladivine ? Le point de départ était l’image d’une famille très contemporaine, un couple et leurs deux jeunes enfants, qui réalise un rêve de vacances et dont le rêve se transforme en quelque chose d’infernal. C’était vraiment le point de départ : cette image de pauvres touristes égarés, désorientés et qui, finalement, après avoir mis tout ce qu’ils avaient d’économies et d’énergie dans un voyage important et lointain, se retrouvent profondément désillusionnés. Cette désillusion revient à plusieurs reprises, et sur d’autres plans, dans le roman. C’est devenu un thème récurrent dans Ladivine ? Par exemple, vous écrivez, à propos de cette famille : « elle les aimait tous les trois, mais non sans détresse. » De l’amour et de la détresse en même temps, cela correspond aussi à de la désillusion ? Oui, c’est vrai. Mais elle aime aussi avec détresse parce qu’elle a peur pour eux. Je crois qu’il est dit à un autre moment qu’elle a tellement peur pour ses enfants qu’elle souhaiterait presque les voir vieux très vite. C’est ça aussi, l’amour, c’est plein de peur, je crois : la peur de ce qu’il peut arriver à ceux qu’on aime. Et il en arrive, des choses : des gens disparaissent, d’autres meurent… C’est un livre tragique ? Je ne suis pas sûre, parce que j’ai l’impression quand même que ça finit sur une note d’espoir… Apaisée, plutôt ? Apaisée, oui. Malinka, qui change de prénom pour s’appeler Clarisse, a honte de sa vie d’avant, elle a honte de Ladivine et elle souffre de cette honte. Vos personnages sont pleins de souffrances… Oui, c’est vrai. Elle a honte de sa honte. Ce serait plus simple pour elle si elle avait simplement honte, et puis voilà. Mais sa situation est compliquée… Dans la première partie du livre, elle semble nommer sa mère plus souvent « la servante » que « ma mère ». Savez-vous si la fréquence du mot « servante » est plus élevée ? Je suis sûre, oui. Très souvent dans vos livres, une place est accordée au fantastique. Il fait partie de votre univers ? Il ne fait pas partie de ma vraie vie, je ne suis pas du tout sujette à ces croyances. En fait, il n’y a rien de surnaturel à quoi je crois. Je ne suis pas croyante, par exemple, dans le sens traditionnel du terme. Dans le roman, le fantastique se manifeste par la présence des chiens… Oui. Pourquoi les chiens ? Dans la partie famille en vacances, avec le chien qui guette les sorties de Ladivine, je me suis posée la question du choix de l’animal qui devait la surveiller ou la protéger. Il m’a paru évident que c’était un chien car, d’une certaine manière, il était impossible que ce soit autre chose. Dans les rues d’une grande ville, il n’y a qu’un chien qui puisse être là sans que ça semble bizarre. Les lieux sont importants : Bordeaux, Langon, Berlin, les vacances allemandes, les vacances dans un pays qui n’est pas nommé mais qui semble être un pays africain anglophone… Est-ce que vous avez pensé à ce livre d’une manière géographique ? Oui, bien sûr. Chaque lieu donne-t-il une tonalité différente ? Je pense, oui. Les avez-vous choisis rapidement ou ont-ils surgi en cours d’écriture ? Je les ai choisis très rapidement, parce que j’ai du mal à parler de lieux où je ne suis jamais allée. Langon, c’est là où je vivais avant. Berlin, j’y vis. Annecy, je connais. Et l’endroit indéterminé, probablement d’Afrique, ça pourrait être le Ghana, où je suis allée. C’est là où vous avez puisé les images ? Oui. Ce livre paraît relativement longtemps, trois ans et demi, après Trois femmes puissantes. Il est vrai que vous avez aussi écrit pour le théâtre entretemps. Travaillez-vous tout le temps à un roman ou y a-t-il des périodes de relâche ? Après chaque roman, je laisse passer plus d’un an avant de me remettre à un autre roman. Entretemps, j’écris des choses plus brèves, mais je ne commence jamais le roman suivant avant qu’il ne se soit écoulé de nombreux mois. Pendant ces mois, ça mûrit sans que vous vous en rendiez compte, ou avez-vous conscience que quelque chose est en train de naître ? J’en ai conscience, je réfléchis presque chaque jour à ce que sera le roman suivant, mais sans écrire. Comment vivez-vous ce séjour parisien ? Vous n’êtes là que trois jours et vous devez avoir dix mille interviews au programme… Je serai contente de rentrer tout à l’heure !

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