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Elle accouche dans le train Paris-Clermont

Publié le 14 octobre 2014 par Dubruel

d'après EN WAGON de Maupassant

En cette fin de matinée-là,

Trois dames discutaient.

Sur un banc du parc de Royat,

Les vacances scolaires commençaient.

Et une grave affaire les tourmentait.

Il s’agissait

De faire venir à Royat leurs fils,

Pensionnaires à Paris chez les Dominicains.

Ces dames n’avaient aucune envie

De faire un long voyage en train

Pour aller chercher leurs jeunes enfants

Et elles ne connaissaient personne pouvant

Se charger de cette mission.

Leur embarras augmentait du fait

Qu’un horrible crime sexuel

Venait de se produire dans un wagon

Du Paris-Vichy. (Durant les mois d’été,

C’est bien connu, des femmes indignes,

Empruntent, pour raison professionnelle,

Cette maudite ligne.)

Alors, que faire pour leurs enfants ?

Il était hors de question

Que Roger Besson,

Âgé de quinze ans,

Gontran de Mirepoux, treize ans,

Et Roland de Linière, onze ans

Tous trois fils d’honnêtes bourgeois

Puissent, dans leur compartiment,

Être au contact de ces filles de joie.

La situation semblait sans issue

Quand leur amie, Mme Delarue,

Rejoignait les trois mères dans l’embarras :

-« Mais…je vais vous prêter l’abbé Duprat

Je peux m’en passer pour une si courte durée.

L’éducation de ma petite Andrée

N’en sera pas compromise pour autant.

Il ira, si vous voulez, chercher vos enfants. »

Il fut convenu que l’abbé,

Un jeune prêtre fort instruit,

Précepteur de la jeune Andrée,

Partirait samedi

Pour récupérer les trois gamins

Dimanche matin.

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L’esprit hanté

Par toutes les recommandations

Des dames Mirepoux, Linière et Besson,

L’abbé arpentait le quai,

Suivi des trois collégiens,

Telle une poule et ses poussins,

En quête d’un compartiment

Qui ne serait occupé

Que par deux ou trois voyageurs présentant

Le respectable aspect désiré.

La petite troupe prit finalement place

À côté d’une vieille dame au port altier

Et en face

D’une jeune femme distinguée.

Lors de la réunion dans le parc de Royat,

Il avait été aussi convenu

Que Mme Delarue

Autorisait l’abbé Duprat

À donner quelques répétitions

Aux trois garçons.

L’ecclésiastique voulut profiter

De ce long trajet en train

Pour sonder

Les caractères de chacun

Des trois enfants :

Roger parlait lentement.

Gontran de Mirepoux

Se moquait de tout.

Et Roland avait l’air d’un crétin.

Il ne s’intéressait à rien.

Ensuite, l’abbé les a informés

Sur la méthode qu’il emploierait.

Mais son discours fut interrompu

Par un petit cri aigu

Lancé par la jeune voisine, assise en face d’eux.

Ses joues étaient devenues pâles et ses yeux

Demeuraient fixes. Puis elle jeta

Un nouveau cri, un ’’ah !’’

Comme si elle souffrait.

-« Vous sentez-vous indisposée ? »

Demanda l’abbé. -« Non, ce n’est rien.

Les trépidations du train.

C’est tout. »

-« Si je puis faire quelque chose pour vous… »

-« Oh ! Non, M. l’abbé, je vous remercie. »

Le prêtre reprit sa causerie,

Préparant les trois enfants

À son prochain enseignement.

Une heure après,

La jeune voyageuse s’allongeait.

Crispée, elle répéta : -« Oh ! Mon Dieu !

Oh ! Mon Dieu ! »

L’abbé s’élança : -« Madame…madame…

Qu’avez-vous, madame ?

Dans une clameur affolée, elle a balbutié :

-« Je…je…crois que…que je vais accoucher. »

Le prêtre, éperdu, ne savait

Que faire, que dire, que tenter.

On l’entendit murmurer :

-« Mon Dieu, si je savais… ! »

La femme se tordait de douleur

L’abbé pensa : ’’Elle meurt ! ’’

Et lui dit d’une voix déterminée :

-« Je vais vous aider comme je pourrai. »

Puis aux trois gamins, il ordonna :

-« Passez vos têtes sous le rideau de la portière

Et ne vous retournez pas

Sinon vous me copierez mille vers ! »

Oh ! Que la future maman gémissait !

L’abbé s’approcha pour la réconforter

Et l’assister.

Les gamins, eux, coulaient

Des regards furtifs, vite détournés.

-« M. de Mirepoux, vous me copierez

Le verbe ‘désobéir’ cent fois.

Et pour vous, M. de Linière,

Je demanderai à Madame votre mère

De vous priver de dessert pendant un mois. »

Soudain un léger miaulement

Fit, d’un seul élan,

Retourner les trois collégiens.

L’abbé tenait le bébé dans ses mains.

Il le regardait

Avec des yeux effarés

Et déclara : -« C’est un garçon !

Monsieur de Besson,

Veuillez me passer la bouteille d’eau

Qui est là-haut

Dans le filet. »

Il versa un peu d’eau sur le front du bébé

Et dit : -« Je te baptise, au nom du Père, du Fils,

Et du Saint-Esprit. »

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Quand le train entra

En gare de Royat.

Mmes de Linières et Besson

Apparurent dans le couloir.

L’abbé leur présenta le nourrisson :

-« C’est madame qui vient d’avoir

Un petit accident dans le wagon.

Les enfants n’ont rien vu, j’en réponds. »

Pour fêter l’arrivée de leurs enfants,

Les trois familles étaient rassemblées pour diner.

Tout à coup, le plus jeune, Roland,

A demandé : -« Dis, maman, le petit garçon,

Où M. l’abbé l’a-t-il trouvé ? »

-« Laisse-nous tranquilles avec tes questions. »


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