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une femme aimée ...et sa fille

Publié le 20 octobre 2014 par Dubruel

d'après FINI de Maupassant

On venait d’apporter une lettre

Au comte Julien de Maîstre.

’’ Mon cher ami,

Quand je vous ai dit adieu, je quittais Paris

Pour suivre, en province, mon mari.

Le baron de Valmore, mon vieux mari.

Vous m’avez oubliée sûrement

Car nous ne nous sommes pas revus

Depuis vingt-cinq ans.

Et je ne vous ai pas écrit non plus.

Mon mari est mort, voici cinq ans.

Et je reviens à Paris pour marier ma fille.

C’est un grand évènement.

Elle a dix-neuf ans, ma fille.

Si vous vous rappelez encore

De moi, votre jeune Isabelle,

Venez diner ce soir avec elle.

La vieille baronne de Valmore,

Votre fidèle amie,

Un peu émue et contente aussi

Vous tendra la main,

Mon cher Julien,

Une main qu’il faudra serrer

Et non plus baiser.’’

Oui, Julien de Maîstre l’avait aimée

Et avait été aimé.

Quel charmant amour

Ce fut ! Délicat mais si court,

Trop vite fini,

Coupé net par son baron de mari

Qui l’avait enlevée

Et qui ne l’avait jamais plus montrée.

Toute la journée, Julien pensa à elle !

Comment était-elle ?

Se retrouver après vingt-cinq ans !

La reconnaitrait-il seulement ?

À huit heures, quand il est entré

Dans le salon d’Isabelle, il vit

Posé sur la commode le portrait

De sa vieille amie, un cliché jauni

Joliment encadré d’argent,

Datant de ses jours triomphants.

Julien s’assit et attendit.

Une porte s’ouvrit derrière lui ;

Il se dressa brusquement

Et, se retournant,

Aperçut une dame aux cheveux blancs

Qui lui tendait les deux mains en tremblant.

Il se leva, les saisit,

Les baisa l’une après l’autre, longuement.

Puis se relevant,

Il regarda son amie.

Elle avait envie de pleurer

Mais cependant souriait.

Il murmura : -« C’est vous, Isa ? »

-« Oui, c’est moi.

C’est bien moi.

Vous ne me reconnaissez pas ?

J’ai eu tant de chagrin…

Tant de chagrin.

Asseyez-vous, nous allons causer

Puis j’appellerai ma fille,

Ma grande fille

Qui va se marier. Vous verrez.

Elle est toute pareille à moi… autrefois. »

De quoi pouvaient-ils parler ?

De l’autrefois ?

Comme ils demeuraient troublés, gênés,

Elle appela : -« Renée ! »

-« Oui, maman, j’arrive, me voici ! »

Se tournant vers la baronne, Julien lui dit :

-« Oh ! C’est vous, tout à fait !... »

C’était elle en effet,

L’Isabelle disparue

…Et revenue !

Il la retrouvait

Telle qu’on la lui avait enlevée

Il y a vingt-cinq ans.

Renée était plus fraîche, plus enfant.

Il avait une envie folle d’ouvrir ses bras

Et de lui dire ’’ Bonjour, Isa ! ’’

Quand un domestique vint annoncer :

-« Madame est servie ! »

Ils entrèrent dans la salle à manger.

En les regardant,

Julien eut une pensée qui touchait à la folie,

Une idée malade de dément :

’’ Laquelle est la vraie ? ’’

La mère souriait :

-« Vous en souvient-il ? »

Et dans les yeux clairs de la jeune fille

Julien retrouvait ses souvenirs.

Il voulut ouvrir la bouche pour lui dire :

’’ Vous rappelez-vous, Isa…? ’’, en oubliant

La baronne aux cheveux blancs

Qui l’observait d’un œil attendri.

Julien dut faire maints efforts d’esprit

Pour effacer de sa pensée

Ce qu’avait perdu la ressuscitée

Et se souvenir de sa jeune amie.

La baronne interrompit

Sa réflexion quand elle lui dit : -« Julien,

Vous avez, semble-t-il, perdu votre entrain. »

-« Il y a bien d’autres choses que j’ai perdues ! »

Julien ressentait en lui son amour ancien

Comme une bête qui l’aurait mordu.

La jeune fille bavardait

Et parfois, des intonations retrouvées,

Des mots familiers à sa mère,

Toute une manière

De dire et de penser,

Et bien sûr, la ressemblance, secouaient

Julien de la tête aux pieds.

Dans sa passion rouverte, tout lui faisait plaie.

C’est d’Isabelle cependant

Que Julien souhaitait redevenir l’amant.

Le souvenir lui brisant le cœur,

Il se sauva de bonne heure.

Rentré chez lui,

Il se regarda

Dans la glace, de haut en bas

Et vit un homme à cheveux gris.

Accablé, il s’assit

Et murmura : ’’ Oui Julien, c’est fini ! ’’


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