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Peut-on comprendre totalement une autre culture ?

Par Alaindependant

La psychanalyse repose sur la même idée, cette idée que Joseph Conrad nous livre dans Lord Jim au chapitre 7 : « Nul homme ne comprend jamais tout à fait ses propres esquives et ruses pour échapper à l’ombre sinistre de la connaissance de soi ».

Aveuglement sur soi, et si toute culture était cet immense jeu de fictions, de représentations, nous permettant ,en obéissant à des normes communes, de trouver du sens, de donner une direction à nos vies, de nous sentir proches de ceux dont nous partageons les montages culturels ? Mais c’est en même temps ce qui nous empêche de rencontrer d’autres cultures, de parvenir à une « connaissance réciproque » ; nous restons prisonniers et inconscients de nos œillères, de nos certitudes, de nos valeurs que nous ne parvenons pas à questionner sauf à percevoir dans le regard étonné ou effaré de l’autre le reflet de notre identité...

Poursuivons avec Anne Carvallo...

Michel Peyret

Un dialogue entre les cultures est-il possible ?

25/12/2012 | par Anne Carvallo | dans Monde | 

Lorsque nous entrons au Musée du Quai Branly, dénommé aussi, Musée des « Arts Premiers », nous lisons, « Musée du dialogue entre les cultures ». Rentrons dans le Musée, y percevons-nous les conditions d’un dialogue ?

Ici, les objets sont exposés, présentés et décrits dans toute leur magnificence, mais séparés de ce qui leur donnait du sens dans leur culture d’origine, objets inertes et morts, offerts à la curiosité gourmande ou blasée du visiteur occidental, soucieux d’accroître sa « culture », mais inconscient du meurtre accompli et de la pauvreté de ce qu’il en retire ; il « consomme » de la culture, et reste intégralement dans la sienne. Ceci pourrait nous faire penser au personnage d’Italo Calvino, dans Les vacances de Monsieur Palomar ; monsieur Palomar se rend au Mexique en vacances et, visitant les pyramides de Teotihuacan près de Mexico, il entend un touriste européen, qui, nourri de lectures savantes sur le sujet, se croit autorisé à délivrer l’interprétation, incontestable selon lui, de toutes ces sculptures qui ornent les édifices, alors qu’un jeune instituteur autochtone qui accompagne ses élèves, ne donne, lui, que des bribes d’explication et clôt ses discours par : « sur ce point, on ne sait rien », faisant surgir chez ses jeunes auditeurs tout le mystère de ces civilisations disparues.

Il ne s’agit pas de nier l’importance et la fécondité des savoirs que l’Europe élabore depuis si longtemps sur les autres cultures mais, comme le souligne Marc Bloch, à propos de l’histoire, s’ils nous proposent des explications, nous permettent-ils vraiment de comprendre ces sociétés ? et où réside l’obstacle à cette compréhension ? est-ce dans un manque de traces, de documents et témoignages sur ces sociétés ? peut-être en partie, mais ne faudrait-il pas aussi que celui qui cherche à connaître une autre culture se demande si ce n’est pas en lui que se trouve l’obstacle le plus grand à cette connaissance ; son regard qu’il croit neuf et libre porte les traces de toute la culture à laquelle il appartient, et sa soif de connaissances, sa prétention à la vérité n’est peut-être qu’un des masques de sa volonté de domination, un autre visage de la conquête.

De même qu’il est dérisoire de prétendre connaître parfaitement autrui, peut-on résoudre l’énigme du sens des sociétés, et prétendre les connaître intégralement. Ces discours savants, si l’on pense qu’ils peuvent nous permettre de comprendre totalement une culture, ne finissent-ils pas par étouffer en nous toute possibilité d’interrogation sur ce qui constitue sans doute le fond de toute culture, à savoir l’énigme de l’homme, de la vie et de la mort ?

Ces discours prétendent qu’avec les progrès des connaissances, il n’y a plus de place pour ces zones obscures qui irisent le savoir, et pourtant n’est-ce pas là le moteur de la pensée : l’inconnu, et peut-être l’inconnaissable, moteur de toutes les grandes aventures et explorations, que celles-ci soient géographiques, intellectuelles ou artistiques ?

Toute culture est transculturelle

Certes, il est incontestable qu’il existe des cultures qui ont une identité propre à peu près repérable : la culture chinoise, la culture indienne, ou occidentale etc. ; mais, si l’on se penche sur chacune de ces grandes entités, nous voyons qu’elles se fractionnent en une grande diversité de « mondes , (tout comme Proust dans La Recherche, nous montre comment la langue française se démultiplie en des manières de parler si différentes selon le milieu social des interlocuteurs ).

Nous pouvons dire que toute culture est « transculturelle », c’est-à-dire résulte de rencontres, d’échanges, de métissages multiples. Ces échanges ont pu prendre la forme de conquêtes, de guerres coloniales, de commerce… Marco Polo et son père pensent tout d’abord au négoce lorsqu’ils prennent la route de Pékin, et , au Quattrocento lorsque les marchands qui sillonnent l’Europe emportent des tableaux d’Italie aux Pays-Bas, ce qui circule, ce ne sont pas seulement des tableaux, de l’argent et des tissus, mais aussi des manières de peindre, de voir, de vivre.

Matteo Ricci, lui, lorsqu’il part vivre en Chine à partir de 1582 est un jésuite missionnaire soucieux de l’expansion de cette Eglise « catholique », c’est-à-dire à visée universelle, à laquelle il appartient. Il deviendra astronome et mathématicien de l’empereur et adoptera une attitude syncrétique qui sera plus tard à l’origine de la querelle des rites chinois, mais qui montre qu’il s’était avancé très loin dans la connaissance intime de la culture chinoise même si ses liens avec sa propre culture, et principalement avec l’Eglise catholique et Rome, avaient fini par l’emporter.

Ainsi toute culture est « transculturelle », car son identité n’est pas figée, donnée depuis ses commencements immémoriaux ; cette identité s’est construite dans le temps, elle est un résultat, en recomposition permanente, avec des moments douloureux, voire tragiques dans lesquels elle a éprouvé le risque de la mort. Pensons à la culture grecque, à l’empire romain, à ces moments où la rencontre entre deux cultures devient une question de vie ou de mort pour l’une des cultures.
Dans l’histoire de la pensée, mêmes rencontres, mêmes assimilations et mêmes pertes, ou disparitions.

Paul Ricœur, dans Finitude et culpabilité souligne cette « transculturalité » de la philosophie : « Notre philosophie est grecque de naissance. Son intention et sa prétention d’universalité sont situées ; le philosophe ne parle pas de nulle part, mais du fond de sa mémoire grecque… La rencontre de la source juive avec l’origine grecque est l’intersection fondamentale et fondatrice de notre culture ; la source juive est le premier « autre » de la philosophie, son autre le plus « proche » ; le fait abstraitement contingent de cette rencontre est le destin même de notre existence occidentale. Puisque nous existons à partir d’elle, cette rencontre est devenue nécessaire, en ce sens qu’elle est le présupposé de notre irrécusable réalité ».

Les obstacles au dialogue

Comment s’effectuent ces rencontres ? Nous avons vu qu’elles pouvaient être conflictuelles dans les guerres et les rivalités économiques, ou plus pacifiques comme le commerce des biens ou des idées l’exige .

Cependant dans les domaines apparemment plus rationnels de la sociologie et de l’anthropologie, ou bien encore dans celui apparemment inoffensif du tourisme moderne , le dialogue se noue-t-il plus facilement ?

Dans ces approches, bien différentes, il est vrai, un même péril : nous croyons rencontrer l’autre mais, bien souvent, ce n’est que parce que nous l’avons ramené, ou plutôt réduit, à quelque chose de semblable à nous-même ; nous projetons nos schémas, nos modèles, nos savoirs, notre imaginaire occidental sur l’autre, refusant inconsciemment d’accepter l’autre réellement c’est-à-dire avec (et non malgré) sa différence.

Le tourisme moderne sait bien exploiter cette résistance aux différences et propose des « paradis » qui, sous d’autres latitudes il est vrai, ne perturbent en rien nos manières de penser et de vivre.

N’y aurait-il pas une sorte d’inaptitude au dialogue chez chacun de nous ? Prisonniers de notre regard et de nos savoirs, nous sommes inconscients de tous nos présupposés, et de tous les montages aussi bien intellectuels qu’institutionnels qui façonnent nos esprits, nos sensibilités, et , à notre insu, ferment toute possibilité de dialogue avec d’autres cultures que la nôtre. Nous retrouvons notre question initiale : où est l’obstacle principal à la connaissance d’une autre culture ? est-ce dans l’objet à connaître ou dans le sujet ?

« Ce que l’Occident ne voit pas de l’Occident »

Nous reprenons ici le titre d’une conférence prononcée par Pierre Legendre au Japon en 2004 (ed. Mille et Une Nuits). Ce titre nous installe, de suite, dans cette idée essentielle : aucune société ne peut être transparente à elle-même , car toute culture est prisonnière de sa propre genèse, dans la langue d’abord qui structure dès sa naissance le rapport des individus au réel, à la nature, à autrui comme à soi-même, dans les institutions ensuite à l’intérieur desquelles le sujet construit son identité, la fabrique. Pierre Legendre parle de « la fabrique de l’homme occidental ».
Ces institutions, qu’il s’agisse de la famille, de l’Etat, de tous les domaines du droit, des religions mises en scène par les Eglises, de tous les codes sociaux , sont le nœud où s’articulent l’individu et la société, où se met en place et se consolide donc le lien social ; tout ceci nous « fait tenir debout » pourrait-on dire, comme nous le reconnaissons lorsque nous déplorons la « perte des repères » d’un individu : il s’agit bien de repères culturels qui donnent du sens à nos vies en nous disant comment vivre, en élaborant des normes de conduites.

Cependant nous ignorons ces processus, infatués de nous-mêmes que nous sommes et facilement auto-convaincus que nous sommes les auteurs absolus de nos pensées, de purs commencements ! Notre vision moderne de l’histoire nous pousse à cette illusion : l’utilité de notre connaissance du passé nous semble surtout résider dans ses capacités de prospective, tournée vers l’avenir, cette « page blanche » que nous avons à écrire ; c’est à une toute autre conception de l’histoire que nous invite P. Legendre : une histoire pensée sur le modèle de la géologie, chaque époque laisse des sédiments qui, même recouverts par la suite, n’en sont pas moins actifs sous la croûte superficielle qui les masque ;
La psychanalyse repose sur la même idée, cette idée que Joseph Conrad nous livre dans Lord Jim au chapitre 7 : « Nul homme ne comprend jamais tout à fait ses propres esquives et ruses pour échapper à l’ombre sinistre de la connaissance de soi ».

Aveuglement sur soi, et si toute culture était cet immense jeu de fictions, de représentations, nous permettant ,en obéissant à des normes communes, de trouver du sens, de donner une direction à nos vies, de nous sentir proches de ceux dont nous partageons les montages culturels ? Mais c’est en même temps ce qui nous empêche de rencontrer d’autres cultures, de parvenir à une « connaissance réciproque » ; nous restons prisonniers et inconscients de nos œillères, de nos certitudes, de nos valeurs que nous ne parvenons pas à questionner sauf à percevoir dans le regard étonné ou effaré de l’autre le reflet de notre identité. La nouvelle de Jorge Luis Borges « La forme de l’épée » ( in Fictions) met en scène un personnage : « Une balafre rancunière lui sillonnait le visage » rappelant à tout jamais la conduite honteuse qu’il avait eue bien des années auparavant ; impossible de l’effacer, ni même de l’oublier tellement toute rencontre lui faisait croiser le regard dégoûté de ceux qu’il était amené à fréquenter ; nous portons tous des balafres, signes indélébiles de notre appartenance à une culture ; grâce au regard de l’autre, nous pouvons en prendre conscience et parvenir à une connaissance réciproque dans laquelle les différences ne sont pas escamotées mais reconnues et acceptées.

Alors, nous pouvons dire qu’un dialogue entre les cultures est possible, à condition que chacun renonce à vouloir dominer l’autre d’une manière ou d’une autre, que chacun tente, à l’aide du regard de l’autre, de se connaître. La vérité n’est plus possédée par l’un ou l’autre, mais se joue dans la rencontre entre les deux.

Anne Carvallo

Professeur agrégée en philosophie, Anne Carvallo a enseigné en classes préparatoires au Lycée Louis-le-grand jusqu'en 2010. Elle est membre du Conseil scientifique et du Conseil d'administration de l’Institut Transcultura, réseau universitaire international créé par Umberto Eco et Alain le Pichon en 1988. Relié à de nombreuses universités en Asie, en Afrique et en Europe, il vise à répondre à l’exigence croissante de connaissance réciproque entre les cultures européennes et non-européennes


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