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Le Japon, une illustration de la théorie marxiste ?

Par Alaindependant

C'est Emmanuel Fournier qui, là, nous parle de Pierre François Souyri et donc du Japon. Pierre-François Souyri, nous dit-il, «  a en effet très tôt constaté que l’histoire du Japon présentait des similitudes étonnantes avec certaines séquences de l’histoire européenne. Comment ne pas voir, derrière les samouraïs du Japon médiéval, l’ombre des chevaliers de l’An Mil ? Dès ses premiers travaux sur le Moyen Age japonais, il n’a eu de cesse de lire et de relire, en même temps que les travaux des historiens japonais, ceux de Georges Duby ou de Jacques Le Goff, qui ont été pour lui une source d’inspiration inépuisable. Depuis, il s’est fait historien de la longue durée, avec en particulier une Nouvelle histoire du Japon publiée chez Perrin en 2010 qui retrace l’histoire de l’archipel des premiers peuplements, il y a quarante-cinq mille ans, jusqu’à la crise des années 1990. Mais cette plongée dans le passé lointain du Japon ne lui a pas fait perdre de vue l’histoire de l’Europe. Elle apparaît en filigrane dans la réflexion qu’il mène actuellement sur le mouvement des idées dans le Japon contemporain. »

Bien évidemment, chacun d'entre-nous, a entendu parler du Japon. Ce pays a d'ailleurs, par divers aspects, fait la une de l'actualité, et quelques films, voire clichés, sont bien connus.

Mais il y a connaissance et connaissance. Et même si l'on connaît...

Michel Peyret


PORTRAITS

Pierre-François Souyri à l'école du Japon

Portraits - 01/05/2011 par Emmanuel Fournier Journaliste dans mensuel n°364 à la page 18 | Gratuit

Ce distingué médiéviste s’est donné un objectif : sortir le Japon des stéréotypes. Et démontrer qu’on peut être moderne sans être occidental.

De son propre aveu, jamais en trente ans de carrière il n’avait rencontré autant de journalistes. Il aura fallu un séisme et une catastrophe nucléaire sans précédent pour que, d’historien du Japon, Pierre-François Souyri devienne l’un de ces experts que les médias s’arrachent. Il ne semble pas regretter que cette parenthèse se soit déjà refermée. C’est un homme jovial, à l’enthousiasme communicatif, qui nous reçoit à son bureau de l’université de Genève. Un bureau dans lequel il paraît bien à l’étroit. Il se lève, se rassoit, s’agite sur sa chaise avant de jeter un regard vers la fenêtre : « Que diriez-vous de poursuivre cet entretien à la terrasse d’un café ? » Le professeur Souyri est ainsi : aussi peu protocolaire que possible.

C’est avec la même simplicité qu’il évoque sa découverte du Japon, alors qu’il était encore adolescent. Ce pays, il l’a rêvé avant de l’étudier. C’est le cinéma, celui en particulier d’Akira Kurosawa, qui a éveillé sa curiosité. A cette époque, le Japon était pourtant loin de jouir, dans l’imaginaire estudiantin, du même prestige que la Chine : « La Chine et à un moindre degré le Vietnam étaient les deux pays d’Asie qui pour la plupart des gens de ma génération paraissaient dignes d’intérêt. Pour des raisons politiques évidentes : c’était là que survivait l’esprit de la révolution. »

Nous sommes alors en 1969. En choisissant d’étudier, parallèlement à l’histoire, le japonais plutôt que le chinois, Pierre-François Souyri étonne ses camarades de Nanterre. Il dispose pourtant d’un argument de poids : « Le Japon avait connu une accélération de son économie qui ne s’était vue dans aucun autre pays au monde. Il était tentant d’y trouver une illustration de la théorie marxiste selon laquelle les contradictions du féodalisme menaient au capitalisme. » Cette théorie de la transition du féodalisme au capitalisme, il la retrouvera souvent par la suite, lors de ses nombreux séjours au Japon, discutée là-bas aussi par les historiens marxistes.

Dès le départ, Pierre-François Souyri sait que ces années d’apprentissage ne sont qu’une étape. Il devra bientôt partir se former auprès des historiens japonais. Il se rend à Tokyo pour la première fois en 1974. Il y reste un an, le temps de rédiger un mémoire de maîtrise consacré à la diffusion de l’idéologie nationaliste au travers des enseignements d’histoire. Ce séjour est également l’occasion d’une rencontre marquante. Il fait la connaissance à Tokyo d’un historien, médiéviste réputé, Abe Takeshi, qui le convainc que pour être comprise l’histoire du Japon doit être appréhendée dans la longue durée. Cela suppose de se former à la langue classique, qu’il se propose de lui enseigner.

Durant plusieurs mois, ils se retrouvent régulièrement autour de textes médiévaux. Progressivement, cette langue, le « kanbun », perd une part de son mystère : Pierre-François Souyri parvient à déchiffrer des documents d’époque. L’amitié qu’il noue avec cet historien lui permet également de se familiariser avec un univers qu’il ne connaissait jusqu’à présent que par le cinéma. Ces échanges seront déterminants : c’est à la société dans le Japon médiéval qu’il consacrera sa thèse de doctorat quelques années plus tard.

A son retour en France, en 1984, Pierre-François Souyri est vite recruté par l’Institut national des langues et civilisations orientales Inalco. Il partage son temps entre l’enseignement et la poursuite de ses recherches en histoire médiévale. Mais à ces deux activités vient s’en greffer une troisième qui devient vite extrêmement chronophage : l’édition. En l’espace de quelques années, il participe à la fondation de Cipango , première publication francophone dédiée aux études sur le Japon, dirige la rédaction des Annales , avant d’être appelé par Denys Lombard pour rejoindre l’École française d’Extrême-Orient en qualité de directeur des études. Les manuscrits s’entassent sur son bureau plus vite qu’il ne peut les lire. Sa production s’en ressent : « Il m’arrive de me dire que cette activité d’édition m’a bien coûté un ou deux livres sur le Japon. Mais ces années n’ont pas été complètement inutiles non plus. Mon passage aux Annales , en particulier, m’a permis d’approfondir ma connaissance du milieu des historiens et je n’oublie jamais cela aujourd’hui encore, dans les recherches que je mène sur le Japon. »

Pierre-François Souyri a en effet très tôt constaté que l’histoire du Japon présentait des similitudes étonnantes avec certaines séquences de l’histoire européenne. Comment ne pas voir, derrière les samouraïs du Japon médiéval, l’ombre des chevaliers de l’An Mil ? Dès ses premiers travaux sur le Moyen Age japonais, il n’a eu de cesse de lire et de relire, en même temps que les travaux des historiens japonais, ceux de Georges Duby ou de Jacques Le Goff, qui ont été pour lui une source d’inspiration inépuisable. Depuis, il s’est fait historien de la longue durée, avec en particulier une Nouvelle histoire du Japon publiée chez Perrin en 2010 qui retrace l’histoire de l’archipel des premiers peuplements, il y a quarante-cinq mille ans, jusqu’à la crise des années 1990. Mais cette plongée dans le passé lointain du Japon ne lui a pas fait perdre de vue l’histoire de l’Europe. Elle apparaît en filigrane dans la réflexion qu’il mène actuellement sur le mouvement des idées dans le Japon contemporain.

Depuis quelques années, Pierre-François Souyri s’est beaucoup intéressé en effet à ces intellectuels de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, qui, à la manière de ceux que la France a connus à la même époque, se sont définis par leur engagement comme le démocrate Yoshino Sakuzo. Certains d’entre eux, comme Tanaka Shozo ont inventé, dès les années 1890, une forme de pensée écologique teintée de bouddhisme et de shintoïsme. D’autres, à partir des mêmes références culturelles, ont posé les bases d’un socialisme pétri à ses origines de confucianisme. Pierre-François Souyri a même croisé un courant féministe des années 1930 qu’il qualifie en souriant d’ « anarcho-shintoïste » !

La plupart des grands courants de la modernité occidentale ont eu leur équivalent au Japon, sans pour autant qu’il y ait eu appropriation ou mimétisme. « C’est quelque chose de tout à fait fascinant : voir une société développer des discours qui nous sont familiers, que l’on pourrait croire importés d’Occident, et qui pourtant sont le fruit d’un développement endogène, puisant ses racines dans la culture la plus ancienne. Les Japonais n’ont pas toujours eu à s’occidentaliser pour devenir modernes. Ils ont souvent trouvé dans leur passé les références leur permettant de mieux comprendre leur présent. » Pierre-François Souyri espère pouvoir bientôt publier le grand livre qu’appelle un tel sujet, convaincu que le Japon a beaucoup à nous apprendre, en tant qu’Européens, mais aussi en tant que Modernes.

Par Emmanuel Fournier Journaliste


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