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Photo trouvée #3

Publié le 03 novembre 2014 par Collectifaquatre

Fallait-il qu’elle eut une conscience aiguisée de la réalité, fallait-il encore que cette dernière soit assortie d’une acuité sans complaisance quant à leur situation ; une mauvaise passe, une poisse dont ils arriveraient à s’extraire encore un fois. Elle en savait long sur la crasse mélasse d’une vie besogneuse pour laquelle on eut échangé son âme contre un whisky frelaté, des haricots en boite, du lait et un peu de tabac. Une putain de vie sous le sceau de la crise. La crise elle était née avec et elle crèverait avec, comme tous, mais pas de la même manière, en attendant il fallait bien survivre.  Le petit  matin l’avait cueilli une fois encore après une nuit blanche, elle était sortie marcher emportée par une colère sourde,  un désespoir noyé dans la poussière des bétaillères roulant à tombeau ouvert, les cons pensaient-elle, ce qui les attend ces gros plein de fric et de graisse, c’est pas l’abattoir, c’est le fauteuil roulant et l’odeur de la merde quand ils se chieront dessus !

Ce matin elle pétait les plombs. Elle était une ombre perdue dans les panaches de poussières dorés par la lumière matinale. En partant elle avait fourré  à la hâte la lettre dans la poche de son gilet.  Elle était arrivée dans leur boîte quatre jours auparavant,  une belle enveloppe blanche avec  dessus son nom précédé de « Madame » dans une écriture fine et élégante, c’était surtout ça qui l’avait sidéré, ce « Madame » tout en boucles, impeccable, elle s’était sentie importante,  propulsée au cœur d’une histoire qui lui aurait donné un certain pouvoir sur les hommes, une séduction dévastatrice, une verve brillante, de l’argent.  Elle était restée longtemps sur la galerie, absorbée à ce petit jeu, se donnant du « Madame » tout en tournant et retournant l’enveloppe sans l’ouvrir, reportant le plus longtemps possible le moment où il faudrait tailler dans le pli. Si elle avait pu deviner son contenu, prévoir la réaction en chaîne,  elle ne l’aurait probablement jamais ouverte,  retenant prisonnière la fantastique sentence et lui assurant encore un peu du prestige et de déférence dans son nouveau rôle de grande Dame.

Il eut suffi qu’elle la planque et l’oublie au-dessus du buffet. Il n’y aurait jamais eu cette triste mise en scène. Ils voulaient faire de nous leurs jouets, leur pantins ? Eh bien nous les avions pris au mot.  Les choses auraient pu en rester là, sur les quelques marches montant à la galerie. À con…. con et demi. Sauf que quelqu’un était venu prendre une photo et que cette dernière  avait été publiée dans le torchon local, provoquant en même temps que la triste gloire de son auteur un quiproquo aux répercussions fatales. Connerie d’image. Terrible trahison faisant d’elle encore un nouvel objet entre leurs mains, une autre possibilité de jeu infâme, quel terrible malentendu. Elle ressassait  tout en marchant sur le bas côté de la route, le vent chargé des chaumes  cramés par le soleil, comment en étaient-ils tous arrivés là ? Il lui fallait chercher la vérité, au risque de se perdre, de rentrer bredouille. Pendant que le monde s’agiterait  en vain sur sa propre représentation se diluant, elle reviendrait en grande dame pour enfin les retrouver et les regarder droit dans les yeux.

Philippe Leroux

Photo trouvée de Anne Karthaus


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