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la maison close ...est fermée

Publié le 04 novembre 2014 par Dubruel

d'après LA MAISON TELLIER de Maupassant

Ils se retrouvaient là, le soir vers neuf heures,

À six ou huit. Commerçants,

Bourgeois et employés un peu noceurs,

Tous étaient des honnêtes gens.

Ils buvaient en lutinant les filles,

Causaient avec Madame, respectueusement

Et vers minuit, ils rentraient se coucher.

Madame, issue d’une riche famille

De fermiers du département,

Dirigeait le harem hérité

De son mari, François Tellier,

Prématurément décédé.

Si on appelait sa maison

Par son vrai nom,

Madame se révoltait.

Ses pensionnaires s’appelaient

Fernande,

Presqu’obèse et très grande ;

Rosa la Rosse qui chantait

De grivois couplets d’une voix éraillée.

Raphaëlle, une marseillaise aux cheveux noirs

Dont le nez arqué tombait sur une mâchoire

Composée seulement

De deux dents.

Louise, surnommée Cocote

Parce qu’elle avait les cheveux carotte;

Et Flora, dite Balançoire, car elle boitait.

Flora ne cessait de parler que pour manger

Et n’arrêtait de manger que pour parler,

Quand les clients se rencontraient dans la journée

Pour traiter de leurs affaires, ils se quittaient

En disant : -« À ce soir, où vous savez »

Comme s’ils avaient dit : « Après le dîner,

On se retrouve au café. »

Or, un soir, vers la fin du mois de mai,

M. Poulin devait trouver

La porte du café, verrouillée.

Sur le mur, un panneau était cloué :

Fermé pour cause de communion.

Il s’était éloigné

Sans trop se poser de question.

C’est que Madame avait un frère à Virville.

Et elle était la marraine de sa fille

Qui faisait sa communion le 26 mai.

Madame, n’ayant personne pour la remplacer,

Emmena sa maisonnée à la cérémonie.

Après la messe, le festin fut servi à midi.

Au dessert, Mme Tellier regarda l’heure :

Il ne fallait pas rater le train de trois heures.

Et Madame ne se laissait pas distraire

Quand il s’agissait des affaires.

Elle ordonna à ses pensionnaires

De se préparer bien vite

Puis dit, en se tournant vers son frère, :

-« Toi, vas atteler, tout de suite. »

Les filles dormirent jusqu’à l’arrivée.

Rentrées au logis, elles se sont rafraichies

Et commencèrent leur besogne de chaque nuit.

La petite lanterne allumée

Indiquait aux passants

Que le troupeau était de retour à la bergerie.

En un clin d’œil, la nouvelle se répandit.

M. Philippe, commerçant, Prévint Balmet,

Patron-saleur, par un mot ainsi rédigé :

’’Chargement de morues retrouvé.

Venez vite, navire entré au port.’’

Et le saleur dit à sa femme : « Je sors. »

L’établissement Tellier avait un air de fête

Flora buvait avec un banquier à la retraite.

Dès neuf heures, le cénacle du premier

Était au complet.

M. Lecam, juge des tutelles,

Le soupirant de Madame, causait avec elle.

M. Poulan tenait Rosa sur ses genoux

Et caressait les frisettes de son cou.

La grande Fernande avait posé ses pieds

Sur le gros ventre de M. Vallier.

Raphaëlle, en pourparlers avec M. Durance,

L’agent d’assurances,

Mettait fin à l’entretien :

-« Oui, mon chat, ce soir, je veux bien. »

Rosa, qui avait allumé M. Poulan,

Tirait doucement sur ses favoris

Et lui susurrait : « Toi, tu es mon chéri. »

Louise demandait à M. Doucet

De la faire danser.

Flora enlaçait

Le percepteur, M. Corame

Et Madame s’abandonnait

Dans les bras de M. Lecam.

M. Durance reparut, satisfait, soulagé :

« Je ne sais ce qu’avait ce soir Raphaëlle…

Mais ce fut parfait !

Merci à elle. »

À minuit encore, on dansait.

Parfois une des filles disparaissait

Et quand on la cherchait, on s’apercevait

Qu’aussi un des clients manquait.


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