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Ibn Khaldoun, point culminant de la culture islamique médiévale.

Par Alaindependant

Pour Yves Lacoste, « chose particulière, alors qu’Avicenne ou Averroes ont été étudiés, commentés, interprétés par de nombreux philosophes contemporains, la bibliographie des ouvrages sur Ibn KHALDOUN est fort réduite : Bien que E. F. Gauthier ait réclamé la place d’ Ibn KHALDOUN parmi les grands hommes, « face au Panthéon », l’oeuvre de l’historien arabe n’est à peu près connue que des spécialistes de l’histoire nord-africaine. C’est que Ibn KHALDOUN a fait oeuvre d’historien et de sociologue et que ces deux sciences sont réputées « dangereuses ». Ibn KHALDOUN est d’autant plus passé sous silence qu’il se révèle être un des précurseurs du matérialisme historique et du matérialisme dialectique. De plus, son oeuvre si originale, fondatrice de tant de sciences, point culminant de la culture islamique médiévale, risque de détruire le mythe, soigneusement entretenu, de la civilisation arabe, sans originalité propre, uniquement syncrétique, assimilant et transmettant l’héritage antique ou extrême-oriental. »

On comprend sans mal les raisons pour lesquelles le silence se prolonge concernant l'oeuvre de Ibn Khaldoun.

Michel Peyret


Les prolégomènes d'Ibn Khaldoun

Publié le 26 Janvier 2010

Progrès n°2 avril mai 1953

Yves Lacoste

La récente célébration du millième anniversaire d’Avicenne vient de placer à l’ordre du jour les problèmes de la science, de la philosophie et, en général, de la civilisation musulmane, d’expression arabe.

Trop d’intellectuels méconnaissent l’importance de cette civilisation, car trop de puissances ont intérêt à la minimiser et à l’amoindrir.

Outre, pour les Algériens, l’intérêt de son origine nord-africaine, Ibn KHALDOUN présente une importance toute particulière : c’est en effet un des derniers grands penseurs arabes du Moyen Age.

Son oeuvre est la base essentielle de toute étude historique de l’Afrique du Nord. Enfin, on s’accorde à penser qu’il est sans doute le génie le plus puissant et le plus original qui ait illustré la civilisation arabe. Ibn KHALDOUN est le fondateur de la science historique dans sa conception moderne et de nombreuses autres sciences de l’homme, telles la sociologie et la géographie humaine.

Chose particulière, alors qu’Avicenne ou Averroes ont été étudiés, commentés, interprétés par de nombreux philosophes contemporains, la bibliographie des ouvrages sur Ibn KHALDOUN est fort réduite : Bien que E. F. Gauthier ait réclamé la place d’ Ibn KHALDOUN parmi les grands hommes, « face au Panthéon », l’oeuvre de l’historien arabe n’est à peu près connue que des spécialistes de l’histoire nord-africaine. C’est que Ibn KHALDOUN a fait oeuvre d’historien et de sociologue et que ces deux sciences sont réputées « dangereuses ».

Ibn KHALDOUN est d’autant plus passé sous silence qu’il se révèle être un des précurseurs du matérialisme historique et du matérialisme dialectique. De plus, son oeuvre si originale, fondatrice de tant de sciences, point culminant de la culture islamique médiévale, risque de détruire le mythe, soigneusement entretenu, de la civilisation arabe, sans originalité propre, uniquement syncrétique, assimilant et transmettant l’héritage antique ou extrême-oriental.

LA COMPLEXITE ET LA DIVERSITE DE L'OEUVRE

Le premier caractère de l’oeuvre de Ibn KHALDOUN est sa diversité et sa complexité. Elle comprend, outre des études proprement philosophiques, une « Histoire Universelle » précédée de sa capitale introduction : « les Prolégomènes ».

Si l’histoire universelle ne se différencie pas profondément, par la méthode ou le contenu, des oeuvres des autres historiens arabes, les Prolégomènes par contre contiennent l’essentiel de la pensée Ibn KHALDOUN et sont « un des ouvrages les plus substantiels et les plus intéressants qu’ai produit l’esprit humain » (G. Marçais). C’est donc plus particulièrement à ces Prolégomènes que nous nous attacherons.

L’importance de cette oeuvre apparaît nettement lorsqu’on pense qu’elle comprend : une cosmographie, une description géographique détaillée de la terre connue à cette époque, une politique, un traité d’économie, une classification rationnelle des sciences, une pédagogie suivie d’une rhétorique et d’une poétique.

Outre cela, des éléments d’alchimie, de magie, de physique, d’algèbre, d’agriculture, de médecine, d’architecture, d’urbanisme, d’esthétique, de droit de théologie et d’art militaire. Tout cela est rangé logiquement et forme une véritable encyclopédie.

Enfin, l’essentiel des Prolégomènes est constitué par un essai de critiquehistorique, une explication générale des phénomènes sociaux et économiques, une étude des lois de l’évolution sociale et politique.

Par le fait même de cette diversité, cette oeuvre est particulièrement complexe.

De plus, l’état économique, social et politique de l’époque où vivait Ibn KHALDOUN, la personnalité de l’auteur ne font qu’accentuer ce caractère de complexité.

Cela peut même atteindre la contradiction : C’est ainsi que les Prolégomènes débutent par un passage véritablement précurseur du « Discours de la Méthode » : Le but poursuivi est d’établir une règle sûre pour distinguer dans les récits la vérité de l’erreur… Le lecteur ne se trouvant plus dans l’obligation de croire aveuglément aux récits qui lui sont présentés, pourra maintenant bien connaître l’histoire… et sera même capable de prévoir les événements qui peuvent surgir de l’avenir. »

Mais les Prolégomènes se terminent par une réfutation des « égarements » des grands philosophes Avicenne et Averroes, et par ces phrases pour le moins antiscientifiques et obscurantistes : « L’univers est trop étendu pour être embrassé par l’esprit humain, car Dieu crée ce que vous ne savez pas… Nous ne devons pas nous occuper de telles matières parce qu’elles rentrent dans la catégorie des choses dont l’examen nous est défendu par cette maxime : Le vrai croyant doit s’abstenir de ce qui ne le regarde pas ».

Ces contradictions se retrouvent encore dans bien d’autres cas. Doit-on se borner à ne mettre en valeur qu’un des aspects de la pensée d’ Ibn KHALDOUN et tenir le reste comme négligeable ?

Il ne le semble pas, car c’est ainsi que certains commentateurs, interprétant l’oeuvre d’ Ibn KHALDOUN, ont tenté d’étayer des jugements sur la civilisation arabe « fataliste » et l’esprit « oriental » privé du sens du réel.

Au contraire, il semble nécessaire d’envisager la pensée d’ Ibn KHALDOUN dans toute sa complexité, ses contradictions internes. Il ne faut pas diviser en deux parts l’oeuvre d’ Ibn KHALDOUN, d’un côté les « erreurs », les « superstitions » et négliger d’autre part les vérités constructives. Selon la méthode dialectique, vérité et erreur, tout en luttant âprement l’une contre l’autre, se mêlent intimement. Tel Descartes, Ibn KHALDOUN découvre une « méthode » qui permet d’atteindre la vérité ; mais voulant prolonger sa connaissance trop avant, « rebâtissant » le monde, il ne s’aperçoit pas qu’il compromet sa méthode scientifique.

Ces contradictions sont révélatrices de la nature même de l’auteur et de son oeuvre. Il importe de ne pas étudier ces contradictions, cette oeuvre par l’intérieur, selon la « logique pure » des idées, d’une manière abstraite, mais bien au contraire de replacer cette oeuvre dans son contexte historique, économique et social. Toute doctrine, toute personnalité est le fruit de rapports sociaux.

L'OEUVRE D’IBN KHALDOUN EST LE FRUIT DE LA CIVILISATION ARABE

Fait capital, l’oeuvre d’ Ibn KHALDOUN se place dans la deuxième partie du XIVeme siècle, c'est-à-dire dans ce qu’on appelle la période de déclin de la civilisation musulmane d’expression arabe.

Cependant, il est indispensable d’examiner les grands traits de cette civilisation dans sa période de croissance et d’apogée. Car si les phénomènes de déclin de la civilisation explique une partie de l’oeuvre d’ Ibn KHALDOUN, les conséquences intellectuelles d’une société croissante quelques siècles plus tôt,expliquent des aspects de l’oeuvre tout aussi importants.

Roger GARAUDY, entre autres, a montré la nature et l’importance de la conquête arabe destructrice de la féodalité, du cloisonnement féodal et des formes sociales qui en découlaient.

Cette conquête arabe impulsée, pour une grande partie, par la bourgeoisie marchande des villes d’Arabie, ce capital carrefour commercial, amène l’établissement d’une aire unifiée d’échange de marchandises, d’hommes et d’idées.

« Les conquêtes de l’Islam, écrit l’historien belge J. PIRENNE, furent suivies d’un véritable renouveau de l’économie universelle… Sur toutes les côtes de l’Asie, depuis la Syrie, par l’Arabie, les Indes, l’Insulinde jusqu’à Canton et jusqu’au Japon, l’économie maritime prenait un caractère nettement universel »

Les échanges internationaux développent une grande bourgeoisie commerçante, font disparaître les régimes féodaux, substituent au servage la liberté individuelle, brisent les cadres des groupes locaux pour les entraîner dans le mouvement d’une économie universelle, et créer une civilisation largement ouverte sur le dehors.

Cette civilisation urbaine, maritime et marchande, cette bourgeoisie entreprenante, ouverte et progressive, s’engage dans la voie de la pensée, du rationalisme et de la méthode scientifique.

Après une période d’assimilation des oeuvres de l’antiquité, après cet âge des « traductions », stade auquel certains auteurs actuels voudraient la borner, la civilisation arabe dépasse les anciens, fait faire un bond considérable à toutes les sciences.

L’essentiel de l’oeuvre d’ Ibn KHALDOUN est conditionné par ce grand développement, original, du VIIIe au IXe siècle. Cela est attesté entre autres par l’importance qu’ Ibn KHALDOUN donne dans son « Autobiographie » ses études, par sa soif de connaissance jamais tarie, par cette quête à travers l’Afrique du Nord, de Tunis à Fès, des enseignements des professeurs les plus célèbres.

La méthode scientifique qu’il emploie, annonçant le « Discours de la Méthode »,dépassant même Descartes par sa conception dialectique de l’évolution du monde, précédant de 4 siècles Montesquieu, dépassant Machiavel pour l’étude de l’évolution politique de l’Etat, est le fruit et le couronnement de la civilisation arabe médiévale.

Beaucoup d’auteurs, obligés de reconnaître l’originalité évidente des Prolégomènes, ont tenté d’opposer un Ibn KHALDOUN « occidental » donc pouvant être créateur, à la civilisation arabe « orientale » fataliste, syncrétique.

Mais l’oeuvre d’Ibn KHALDOUN ne peut se comprendre qu’en faisant la liaison avec celles, entre autres, d’Ibn BATOUTAH pour les descriptions géographiques, d’Avicenne et d’Averroes ou du grand historien MASOUDI.

Ne considérer, comme d’autres historiens, Ibn KHALDOUN que comme le penseur d’une période de déclin, revient à masquer tout ce qu’il y a de constructif et de progressif dans son oeuvre. L’essentiel de la pensée d’Ibn KHALDOUN est conditionné par la civilisation musulmane du VIIIe au IXe siècles, il en est la continuation et un des derniers éclats.

LE DECLIN DE L’AFRIQUE DU NORD

Cependant, Ibn KHALDOUN a vécu au XIVe siècle, en Afrique du Nord, région particulièrement touchée par le déclin de la civilisation musulmane. Nous atteignons par là le deuxième aspect de l’oeuvre d’Ibn KHALDOUN.

Quelles sont donc les causes de ce déclin et plus particulièrement en Afrique du Nord ?

Ces causes sont à la fois, semble-t-il, internes et externes.

Le fait essentiel est que la bourgeoisie commerçante et urbaine a manqué de force, n’a pas eu les moyens d’écraser la féodalité renaissante.

Cela est dû à une certaine lenteur des progrès techniques, à la persistance de l’esclavage freinant ainsi la naissance du machinisme, à l’absence de propriété foncière privée.

Les conditions climatiques du Sud de la Méditerranée imposent à l’agriculture des difficultés n’existant pas dans les régions plus septentrionales : érosion des sols, nécessité d’irrigation, etc.… L’agriculture méditerranéenne sera donc plus vulnérable et la vie pastorale et nomade de la steppe sera amenée à s’étendre pendant les périodes de malaises agricoles, bien moins facilement réparables qu’en Europe en climat plus humide.

J. PIRENNE a montré la liaison étroite, par le commerce maritime s’étendant d’Arabie en Chine, entre les mondes arabe, indien et chinois. Il semble, qu’ente autres, une crise intérieure chinoise (désordres dynastiques, invasions mongoles) en diminuant le commerce extérieur de ce pays, entraîna le déclin de la bourgeoisie marchande arabe et le morcellement du khalifat. Cette réduction des transactions commerciales pousse les pays vers un régime d’économie fermée, brise les grands axes de circulation.

Les capitaux de la bourgeoisie s’investissent alors de préférence dans l’agriculture. Ainsi, peu à peu, cette bourgeoisie décline au profit des féodaux, ou se transforme dans un sens féodal.

Les villes marchandes, les ports, abandonnent le commerce pour la piraterie, la guerre devient le moyen d’enrichissement qui se substitue au commerce international.

Cette féodalité renaissante et guerrière ayant besoin d’hommes d’armes mercenaires, fait appel aux nomades, contingents mobiles en bordure du désert. Et ce sont les fameuses « invasions » nomades que l’on considère comme la cause essentielle du déclin de l’Afrique du Nord en particulier.

En fait, comme le montre G. Marçais, ces Arabes hilaliens ou maqils ne s’étendent pas en Afrique du Nord comme des conquérants, sous leur propre impulsion, mais au contraire appelés, achetés, par les féodaux locaux qui les ont à leur solde, ou mieux encore, déportés après avoir été battus comme au Maroc.

Les invasions nomades ne semblent pas être une cause de la décadence, mais une conséquence de la féodalisation.

Les historiens russes (GREKOV et IAKOUBOWSKI : « La Horde d’Or ») ont montré également que toute poussée de la steppe et des nomades a comme préface un changement de structure des sociétés, qui passent à des formes féodales. Le développement des luttes féodales est aggravé par l’arrivée de nobles (comme la famille KHALDOUN de Séville) refoulés d’Espagne par la poussée de la féodalité chrétienne. Ceux-ci cherchent à se « recaser » en Afrique du Nord au prix de maintes luttes, intrigues et recrutement de mercenaires nomades.

Le processus de féodalisation s’accentue quand après avoir payé en argent le mercenaire nomade, les princes le paient en « iqta », c'est-à-dire une portion des biens de la couronne (territoire, perception d’impôts) que le souverain concède. L’iqta est en somme très comparable au fief féodal européen.

Les guerres, l’insécurité, les perceptions d’impôts par razzia, entraînent l’abandon des terres par les fellahs qui, soit se réfugient dans les montagnes, soit abandonnent la culture pour ne se consacrer qu’à leur troupeau, richesse périssable, et venir grossir le contingent des nomades.

Ces nomades abandonnent leurs fonctions de convoyeurs de caravanes au profit des villes marchandes, pour devenir guerriers, mercenaires et pillards.

En résumé, dans une économie devenue fermée, repliée sur elle-même, cloisonnée, où la grande production et le grand commerce disparaissent, la bourgeoisie urbaine décline devant la féodalité incarnée essentiellement par le nomade.

Dans ces conditions, la libre pensée arabe rationaliste et scientifique faisant partie de la superstructure de l’empire marchand, décline. A la réaction féodale,correspond dans le monde intellectuel un retour à l’orthodoxie religieuse et au développement des « madrasas » où les religieux orthodoxes forment des fonctionnaires orthodoxes et bannissent les recherches étrangères à la tradition.


Claude CAHEN a récemment étudié (« La Pensée », n° 45) cette alliance du « sabre et de la madrasa ».


LES CONTRADICTIONS INTERNES D’ IBN KHALDOUN ET DE SON OEUVRE

Cette très grave évolution de la société n’a pas été sans influencer l’oeuvre d’Ibn KHALDOUN.

Après avoir montré les rapports de classe dominants au XIVe siècle, il faut répondre à une question fondamentale de la méthode scientifique en histoire : dans quelle mesure l’oeuvre d’ Ibn KHALDOUN relève-t-elle qu’il a eu conscience de cette situation et de ces rapports de classe ?


Il est indéniable qu’ Ibn KHALDOUN s’est parfaitement rendu compte qu’il vivait à une période de déclin et de désorganisation. Plusieurs passages de son oeuvre en font foi.

De plus, Ibn KHALDOUN a eu conscience, au fond, de l’opposition de classe fondamentale de son époque : la bourgeoisie urbaine et la féodalité appuyée sur les nomades. En effet, tout son système politique, économique et social est en grande partie basée sur l’opposition du citadin et du nomade. Ceci, en fait, correspond à l’opposition des deux classes : la bourgeoisie et le fait urbain, ou le nomade et la féodalité ; Ibn KHALDOUN cependant prend un des attributs de ces classes pour en faire l’opposition essentielle.

La méthode scientifique historique oblige à répondre enfin à une troisième question : de quelle classe ou de quelle fraction de classe Ibn KHALDOUN est-il le porte-parole ?

La réponse doit être, semble-t-il, beaucoup plus complexe. Nous retrouvons l’aspect de contradiction dialectique signalé précédemment, révélateur destransformations de la société à cette époque.

Ibn KHALDOUN est, en effet, un personnage double.

D’une part, c’est l’étudiant assoiffé de sciences et de connaissance, le grand penseur qui en imposa au farouche Tamerlan, c’est le continuateur des grands philosophes et savants de la civilisation arabe à son apogée.

D’autre part, Ibn KHALDOUN est un grand féodal. En effet, Ibn KHALDOUN n’est pas seulement « le philosophe cheminant sur sa mule », comme le montre G. Marçais, c’est aussi l’intrigant de cour trempant dans bien des conspirations, le descendant d’une grande famille musulmane chassée d’Espagne et cherchant à se refaire une place en Afrique.

Ibn KHALDOUN est le premier ministre du Royaume de Bougie, le grand propriétaire foncier de la riche plaine de Grenade ou des alentours de Tunis.


Enfin, Ibn KHALDOUN est,précurseur de la Renaissance italienne, un « condottiere » chargé par les princes de recruter parmi les nomades des mercenaires, de mener au combat, à la razzia, la farouche tribu nomade des Daouwida.

Ibn KHALDOUN c’est le chevaucheur des bordures du désert à la tête de ses cavaliers, ou le razzieur sous prétexte de perception d’impôt dans les montagnes de Kabylie.

Le caractère féodal de la personnalité d’ Ibn KHALDOUN explique certains aspects de son oeuvre, ses contradictions : le dénigrement d’Avicenne ou d’Averroes, ou cette préférence sans cesse affirmée pour le nomade, le mépris du citadin.

Il n’est pas étonnant que certains auteurs bourgeois aient particulièrement insisté sur les aspects réactionnaires des Prolégomènes, tout en minimisant la part très importante de cette oeuvre qui est progressiste.

Cette dualité de la personnalité et de l’oeuvre d’ Ibn KHALDOUN, ces contradictions, semblent s’éclairer si l’on considère que l’ensemble des rapports de production de la société arabe marchande a constitué la base sur laquelle s’est élevée une superstructure politique, religieuse, artistique, philosophique. Cette superstructure était caractérisée, entre autres, par la libre pensée rationaliste et scientifique et un grand développement intellectuel.

Or, « la superstructure, engendrée par la base, se modifie (donc) selon les transformations de cette base ». Mais « La superstructure ne reflète pas les changements survenus au niveau des forces productives d’une façon immédiate ni directe… », dit Staline dans son ouvrage « A propos du Marxisme en Linguistique ».

Il reste maintenant à examiner les principaux aspects des « Prolégomènes ».

Il serait ridicule de vouloir faire entrer dans le cadre restreint d’un article ce monde divers et complexe qu’est l’oeuvre d’ Ibn KHALDOUN.

Nous nous bornerons à en esquisser les points les plus importants, c'est-à-dire non pas tant le détail complexe des théories, la description minutieuse des processus d’évolution, mais bien plutôt les grandes conceptions qui ont guidé, structuré, l’oeuvre toute entière.

L’ESSAI DE CRITIQUE HISTORIQUE

Les « Prolégomènes » débutent par un essai de critique historique. Ce que l’on pourrait considérer comme assez normal à notre époque, revêt, au XIVe siècle une importance toute particulière, et éclaire l’ensemble de l’ouvrage.

Ibn KHALDOUN, après avoir constaté le peu de vérité contenu dans la grandemajorité des ouvrages historiques arabes, en vient à dresser un bilan des causes d’erreurs ou de falsification. C’est d’abord, dit Ibn KHALDOUN : « l’attachement des hommes à certaines opinions et à certaines doctrines ».

Ceci prend une particulière importance quand on songe à cette véritable « Dictature d’Aristote » (P. Rousseau) qui s’exerça sur toute la vie intellectuelle médiévale.

Ibn KHALDOUN considère comme autre cause d’erreur : « la confiance que l’on met dans la parole des personnes qui transmettent les récits ». Ibn KHALDOUN s’attaque au grand procédé de recherche historique d’alors « la justification » : l’honorabilité du témoin étant la cause nécessaire et suffisante à l’authenticité d’un fait.

Pour Ibn KHALDOUN l’erreur est due enfin à «la facilité de l’esprit humain à croire qu’il tient la vérité », à « l’ignorance du but que les acteurs dans les grands événements avaient en vue… l’ignorance des rapports qui existent entre les événements et les circonstances qui les accompagnent… »

« Le penchant des hommes à gagner la faveur des personnages illustres et élevés en dignité et à employer l’éloge et la flatterie », « le goût du merveilleux » et enfin «l’ignorance de la nature des choses qui naissent de la civilisation ». C'est-à-dire que l’historien doit vivre avec le réel, connaître la réalité des faits, les principes de gouvernement et non pas travailler par la seule méditation abstraite.

Pour lutter contre ces causes d’erreurs décelées et dénoncées, que propose Ibn KHALDOUN ?

« Le but poursuivi est d’établir une règle sûre pour distinguer la vérité de l’erreur » et pour cela l’historien doit s’en rapporter « à la balance de son propre jugement… », « étant donné que toute vérité peut être conçue par l’intelligence ».

Ibn KHALDOUN propose un certain nombre de règles ou de lois : La loi de causalité et, recherchant les extrêmes conséquences d’un fait, il déclare : « Si nous contemplons ce monde…nous y reconnaissons une ordonnance parfaite, un système régulier, une liaison de cause à effet ».

Et Ibn KHALDOUN, par ailleurs, pose avec une netteté que retrouvera 4 siècles plus tard Spinoza, la toute puissance de la causalité.

Parlant des opérations militaires et de la victoire, il écrit : « La victoire est une affaire de chance et de hasard, mais je vais expliquer ce que j’entends par ces mots…

La victoire tient à des causes cachées et c’est là ce qu’on désigne par le mot de hasard ». Partant en guerre contre les multiples fables et histoires merveilleuses qui truffent les ouvrages historiques,

Ibn KHALDOUN pose comme seconde règle la loi de similitude : « Si l’on ne juge pas de ce qui est loin par ce qui est sous les yeux, si l’on ne compare pas le passé avec le présent, on ne pourra guère éviter de s’égarer ».

Cependant, Ibn KHALDOUN corrige cette loi de similitude pouvant mener à une conception fixiste du monde, par ce que l’on pourrait appeler la loi de dissemblance, ou d’évolution.

Si « le passé et l’avenir se ressemblent comme deux gouttes d’eau… » « l’état du monde et des peuples ne subsiste pas d’une manière uniforme et dans une position invariable. C’est une suite de vicissitudes qui persistent pendant des temps une transition d’un état dans un autre ».

Autrement dit, Ibn KHALDOUN ne veut accepter un fait que s’il le juge « possible » et de plus, « possible à l’époque où il se place ». En un mot, l’historien doit connaître à fond les causes de chaque événement et les sources de chaque renseignement. Alors, il pourra comparer les narrations qu’on lui a transmises avec les principes et les règles qu’il tient à sa disposition.

Cependant, ce souci de l’exactitude, ce sentiment semblable à celui de Descartes, cette idée qu’il suffit d’une « méthode » qui permette de bien appliquer son esprit, pour obtenir la vérité, n’aboutit pas, chez Ibn KHALDOUN, au culte de la Raison, au rationalisme philosophique. Il y a là, en effet, une de ces contradictions qui ont déjà été notées. Ibn KHALDOUN dans son livre III des « Prolégomènes » va combattre violemment les philosophes tels Averroes ou Avicenne dont les raisonnements mènent à cette théorie que l’homme par la vigueur même de sa raison peut acquérir toutes connaissances.

Pour Ibn KHALDOUN la connaissance totale du monde est impossible parce que « l’univers est trop étendu pour l’esprit humain et Dieu crée ce que l’on ne sait pas ».

Pour Ibn KHALDOUN il n’y a pas d’identité entre ce que l’homme perçoit par ses sens et la réalité. « Les sciences nuisent à la religion et par conséquent nous ne devons pas nous occuper de telles matières, parce qu’elles rentrent dans la catégorie des choses qui nous sont défendues.»

Ibn KHALDOUN enfin, abandonne toutes les règles logiques qu’il avait établies pour la découverte de la vérité et pour lui, la connaissance ne peut être le fruit que de la révélation divine que l’on doit solliciter.

Malgré cela, il reste que la méthode, même considérée par lui comme une simple introduction technique à son ouvrage, élaborée par Ibn KHALDOUN est un grand pas en avant.

Ce souci de l’exactitude, cette prépondérance de l’observation sur le

raisonnement abstrait, cette lutte raisonnée contre l’erreur, suffirait à distinguer la méthode historique d’ Ibn KHALDOUN.

CARACTERES DE L’HISTOIRE JUSQU'A IBN KHALDOUN

Passons rapidement en revue les conceptions de l’histoire précédant Ibn KHALDOUN ou contemporaine d’ Ibn KHALDOUN et nous verrons l’importance de son oeuvre. Depuis Hérodote et surtout Thucydide, qui n’avaient poussé le souci historique que dans la recherche de témoins oculaires et sincères, sans armer leur critique comme le fait Ibn KHALDOUN de règles précises, rares étaient ceux qui avaient rejeté les histoires, douteuses, mais brillantes ou moralisatrices.

Tite-Live, chantre de la grandeur romaine, fût-elle « basée sur des légendes belles et poétiques », Tacite, Plutarque, plus moralistes qu’historiens, inventent des discours frappants « pour préserver la vertu de l’oubli et attacher aux actions perverses la crainte et l’infamie ».

Plus tard, les chroniqueurs médiévaux, plus ou moins contemporains d’Ibn KHALDOUN, tels Joinville, Froissart et Commynes sont également à la recherche de « belles histoires ».

Ce souci de vérité appuyé sur de solides règles logiques qui n’apparaît véritablement qu’avec l’oeuvre d’ Ibn KHALDOUN, ne constitue seulement qu’une partie de celle-ci. Plus importante encore est sa construction de l’histoire. Jusqu’à Ibn KHALDOUN, l’histoire n’avait été, soit qu’un genre littéraire trouvant son inspiration dans de merveilleux récits, soit un moyen mis à la disposition du moraliste pour trouver d’évidents exemples de vice et de vertu.

Le plus souvent, cela se mêle à la biographie qui tourne facilement à l’Hagiographie : tels sont Quinte Curce, Plutarque, l’essentiel de l’oeuvre de Tacite ou de César célébrant son propre génie militaire, ou de Tite-Live, magnifiant, sur commande d’Auguste, l’impérialisme romain.

L’Hagiographie est le genre prédominant du Moyen-Age : EGINHARD célèbre son maître Charlemagne ; Joinville son roi SAINT LOUIS…

Outre cela, un autre caractère frappant de l’histoire, à cette époque, c’est l’absence à peu près totale de liens entre l’histoire et la sociologie. En effet, les penseurs qui ont étudié la société ne la décrivent pas telle qu’elle est mais telle qu’elle devrait être, selon des principes abstraits posés à priori. Ils bâtissent dans l’abstraitla société idéale et se proposent d’y faire coïncider la société réelle. Tels sont « La République » de Platon ou « La Politique » d’Aristote, bien que ce dernier soit beaucoup plus observateur.

Une autre forme de sociologie est purement descriptive, aucunement explicative : les récits des voyageurs Hérodote, Edrisi, Ibn Batoutah, Marco Polo.

La grande originalité, le modernisme de l’oeuvre d’ Ibn KHALDOUN est d’avoirassocié, s’expliquant l’une l’autre, l’histoire et la Sociologie. Il construit une sociologie qui n’est pas bâtie à priori dans l’abstrait et une histoire solide, appuyée sur les mécanismes sociaux.

Ibn KHALDOUN a pourtant deux précurseurs : Thucydide qui, le premier, dans sa « Guerre du Péloponnèse » ne se borne pas à raconter, mais à expliquer. Mais ces explications sont surtout basées sur le caractère des hommes.

Cet essai n’est donc que très embryonnaire. L’association de la sociologie et de l’histoire est surtout faite par SAINT AUGUSTIN (354-430). Sa « Cité de Dieu » contient une synthèse de la civilisation antique et une vue d’ensemble sur l’histoire de Rome. Cependant, loin d’expliquer l’histoire par l’état et l’évolution de la société, Saint Augustin fait intervenir un 3ème élément : « La Providence divine ». Chaque événement historique n’est pas lié à une cause sociale ou économique mais aux vues de la divinité.


LA PHILOSOPHIE DE L ’HISTOIRE D’IBN KHALDOUN


L’oeuvre d’ Ibn KHALDOUN, au contraire, montre la liaison réelle de l’histoire et de la sociologie et ainsi on peut le considérer comme le fondateur de ces deux sciences qui ne sont sciences que dans la mesure où elles ne se bornent pas à décrire ou à raconter mais où elles expliquent.

La conception d’ Ibn KHALDOUN est scientifique parce que il part de données matérielles concrètes, réelles et qu’il aboutit au fur et à mesure de son explication, à la découverte des lois du développement de la société.

« L’histoire, écrit Ibn KHALDOUN, a pour véritable objet de nous faire comprendre l’état social de l’homme, c'est-à-dire la civilisation, et de nous apprendre les phénomènes qui s’y rattachent naturellement, à savoir la vie sauvage, l’adoucissement des moeurs, l’esprit de famille et de tribu, les divergences de supériorité que les peuples obtiennent sur les autres et qui amènent la puissance des empires et des dynasties. »

Cette unité de l’histoire et de la sociologie est caractérisée par la vue globale synthétique qu’ Ibn KHALDOUN a du monde. « Ce livre assigne aux événements politiques leurs causes, leurs origines… Pour ce qui concerne l’origine des peuples et des empires , les synchronismes des nations anciennes, pour tout ce qui tient à la civilisation comme à la souveraineté, la religion,l’accroissement de la population, sa diminution, les sciences… »

L’on comprend mieux alors le caractère encyclopédique de l’oeuvre d’ Ibn KHALDOUN qui n’est pas dû à ce trait de dilettantisme si commun aux savants du Moyen-Age et de la Renaissance, mais au fait que pour Ibn KHALDOUN, tout est lié et tout doit être étudié. Cela est illustré par cette phrase : « Il y a plusieurs choses qui ont entre elles des rapports intimes tels que l’état de l’empire, le nombre de la population, la grandeur de la capitale, l’aisance et la richesse du peuple.

Ces rapports existent parce que la dynastie et l’empire servent de forme à la nation et à la civilisation et que tout ce qui se rattache à l’état, sujets, villes, lui sert de matière. »

Ibn KHALDOUN ne regarde pas le monde comme une accumulation accidentelle d’objets et de phénomènes isolés, mais comme un tout cohérent où les phénomènes sont liés organiquement entre eux, dépendant les uns des autres et se conditionnant réciproquement.

De plus, Ibn KHALDOUN ne considère pas cet ensemble complexe comme statique mais, au contraire, comme en plein état de mouvement. « L’état du monde et des peuples, leurs usages, leurs opinions, ne subsistent pas d’une manière uniforme et dans une position invariable.

C’est au contraire une suite de vicissitudes qui persistent pendant la succession des temps, une transition continuelle d’un état à l’autre… » « Les empires ainsi que les hommes ont leur vie propre. Ils grandissent jusqu’à l’âge de la maturité, puis commencent à décliner… » « Ces accidents sont naturels et rien ne peut les empêcher… »

Si Ibn KHALDOUN insiste nettement sur ces deux éléments propres à la dialectique, il ne montre que beaucoup plus vaguement la notion de transformation qualitative brutale, après une suite de changements quantitatifs. Néanmoins, cette notion se trouve dans le schéma d’évolution des empires conçu par Ibn KHALDOUN.

L’empire, dès sa création, porte le germe de sa destruction. Ce germe grandit peu à peu et brusquement l’empire s’effondre. Pour Ibn KHALDOUN, l’évolution de la vie urbaine aboutit à son effondrement et son remplacement par son opposé, la vie nomade. La croissance de l’empire est indissolublement liée au développement des germes de son déclin. Pour Ibn KHALDOUN, chaque aspect de la société, agriculture, commerce, art, puissance de l’Etat, ne peut être considéré que par rapport à l’ensemble et en replaçant toujours chaque élément dans le stade d’évolution considéré.

Entre ces divers éléments examinés, quels sont les rapports qu’Ibn KHALDOUNenvisage : l’idéalisme ? les idées à priori commandant l’ensemble de la vie économique ?

Bien au contraire, Ibn KHALDOUN est un précurseur du matérialisme historique.

Pour Ibn KHALDOUN, « le caractère de l’homme dépend des usages et des habitudes et non pas de la nature ou du tempérament. Les différences qu’on remarque dans les usages et les institutions des divers peuples dépendent de la manière dont chacun d’eux pourvoit à sa subsistance. »

Ibn KHALDOUN donne une grande place aux caractères économiques que présentent ces deux groupes sociaux ou ces deux sociétés (se montrant même le précurseur de la théorie de la valeur formulée par Marx)1.

Mais il n’a pas décelé l’opposition réelle existant entre ces deux groupes, l’importance des rapports de production. Ibn KHALDOUN n’a pas une claire conception de la classe sociale qui, pour lui, est le résultat d’un état que peuvent prendre des hommes sans essentielles différences entre eux.

Cependant, tout en constatant l’importance extraordinaire à l’époque, des conceptions d’Ibn KHALDOUN, il ne s’agit pas d’en faire un marxiste. Ibn KHALDOUN a pressenti, sans le formuler, certaines lois. La science marxiste en a découvert le contenu réel.

Il est à remarquer qu’Ibn KHALDOUN a pu atteindre une grande précision quant à la dialectique. Mais ses conceptions du matérialisme historique sont beaucoup moins solides,

Malgré cela, les théories d’Ibn KHALDOUN, si on les compare comme on l’a fait précédemment, à celles ayant cours à son époque, sont extraordinairement en avance sur leur temps.

Cette énorme avance que montre Ibn KHALDOUN est le fruit d’une civilisation marchande bourgeoise brusquement interrompue. Les conceptions d’Ibn KHALDOUN ne seront retrouvées et dépassées qu’aux XVIIIe et XIXe siècles, lorsque la civilisation marchande sera arrivée au même degré de développement que la civilisation arabe du Xe – XIe siécles.

Et encore, les philosophes du XVIIIe siècle, s’ils sont matérialistes en ce qui concerne leur conception de la nature, sont idéalistes en ce qui concerne l’histoire.

Finalement, on peut dire qu’Ibn KHALDOUN ne sera dépassé qu’au XIXe siècle et particulièrement par les oeuvres de Marx et de d’Engels.

(A suivre)

Yves LACOSTE, Agrégé de l’Université.

Les Prolégomènes d’Ibn Khaldoun (II)

Progrès n° 3-Juin-juillet 1953


L’EVOLUTION SOCIALE ET POLITIQUE SELON IBN KHALDOUN

La fondation d’un Etat, d’un empire, entraîne deux séries de phénomènes simultanés :

D’une part, le chef de la tribu la plus puissante s’arroge l’autorité absolue, la « souveraineté » selon Ibn KHALDOUN, refuse de continuer le partage de l’autorité et des revenus de l’Etat entre les chefs des différentes tribus qui ont contribué à la prise du pouvoir. Voulant le pouvoir absolu, le souverain en vient à écarter, exiler ou même supprimer ses chefs rivaux et les membres de sa propre famille susceptibles de le détrôner.

La fondation d’un Etat entraîne d’autre part, la création de villes, « ce à quoi on se laisse porter par amour du bien-être et du repos », dit Ibn KHALDOUN, pour profiter des revenus abondants des impôts et perfectionner la civilisation rudimentaire de la vie nomade. Il se développe des arts de plus en plus raffinés afin de procurer des jouissances nouvelles.

Dans ces villes afflueront les gens riches des campagnes pour jouir de leur fortune. Les dures conditions de vie imposées par le désert ayant disparu, la solidarité, l’esprit de corps disparaissent. « Le citadin individualiste, dit Ibn KHALDOUN, est incapable de se défendre et de pourvoir à ses propres besoins. Son caractère formé sous l’influence de la vie sédentaire et du luxe étant lui-même le mal personnifié. »

L’empire s’affaiblissant militairement par le refoulement des anciens chefs de tribus et par cet amollissement des citadins, le souverain doit faire appel à des mercenaires. Aux soldes de ses troupes s’ajoutent les dépenses accrues occasionnées par le développement du luxe dans les palais du souverain et de ses courtisans.

Pour subvenir à ces dépenses, les impôts sont augmentés tant sur les terres que sur les transactions commerciales. Cela ralentit la vie économique toute entière d’où diminution du rendement des impôts. Voulant à toute force accroître ses finances, le souverain monopolise certains produits, certains commerces, s’empare de terres.

La ruine, le chômage, la misère dans les villes et les campagnes suscitent des troubles dont profitent les prétendants au trône. La répression de ces mouvements nécessite l’enrôlement d’un nombre croissant de mercenaires, donc, besoin croissant d’argent pour la solde de ces troupes. La masse des impôts s’accroît, ainsi que la misère et ses révoltes. Tant et si bien que l’empire entre en pleine décadence et qu’il tombe sous les coups d’une nouvelle tribu nomade.

Celle-ci fonde un nouvel Etat soumis inéluctablement à la même évolution et destiné à la même fin. Pour Ibn KHALDOUN, la disparition de « l’esprit de corps » fruit de la rude et vertueuse vie nomade, sous la corruption croissante des villes, est le début du déclin.


LE CARACTERE DE CETTE CONCEPTION

Devant ce schéma d’évolution sur lequel Ibn KHALDOUN base l’étude de tous les éléments de la civilisation qu’il replace toujours dans le cadre dynamique, il est nécessaire de faire certaines remarques :

Ibn KHALDOUN marque très nettement sa préférence pour le nomade et sa« rudimentaire mais vertueuse » civilisation, dont le maintien correspond à la phase croissante et saine de la vie d’un empire.

Ibn KHALDOUN ne cache pas son mépris par contre, pour le citadin incapable, dans son individualisme, d’assurer sa défense, corrompu par la recherche du bien-être et l’influence de la civilisation urbaine. On voit nettement apparaître ici l’influence féodale sur le caractère d’ Ibn KHALDOUN, déjà attestée par certaines positions philosophiques.

Ibn KHALDOUN, et l’historien égyptien Taha Hussein s’en est aperçu, minimise le rôle de la ville, des citadins et ce que leur oeuvre pouvait avoir de constructif.

Ibn KHALDOUN a posé que la ville était liée totalement à l’empire dont elle est le fruit, disparaissant avec lui. Cependant, il a passé sous silence la prospérité permanente de certaines villes, comme Le Caire, malgré les vicissitudes politiques.

Ibn KHALDOUN ne voit dans la ville et sa civilisation, que « ce à quoi on se laisse porter par amour du bien-être et du repos ». Cependant, la création des villes est la conséquence de nécessités économiques, d’un commerce et d’une industrie créatrice, toutes autres que cet appétit de jouissances.

Ibn KHALDOUN ne mentionne pas le rôle de convoyeur de caravanes commerciales que joue le nomade. Le nomade pur et farouche d’ Ibn KHALDOUN doit être l’opposé complet du citadin jouisseur et commerçant.

A la décharge d’ Ibn KHALDOUN, il faut dire que la situation économique et sociale extraordinairement complexe de son époque, pouvait prêter à bien des erreurs d’interprétation. Ibn KHALDOUN, déjà orienté par son origine et son milieu féodal, a été amené à minimiser le rôle des villes, par le fait même que celles-ci ne présentaient plus l’aspect créateur et constructif qu’elles avaient quelques siècles plus tôt.

Au lieu d’être des lieux d’échanges actifs et de grandes industries (à l’échelle de l’époque), ces villes, comme le montre Ibn KHALDOUN, sont le refuge des gens riches, fuyant les campagnes troublées, pour jouir dans le luxe de leur fortune, que la stagnation économique empêche d’employer dans le grand commerce.

Ce même aspect des villes commerçantes se transformant en villes où les fortunes se consomment en plaisirs, s’offrait récemment en Chine, par exemple. (B. LASKER : « Les peuples d’Asie en marche »).

Cette sorte de « faillite de la bourgeoisie » (F. BRANDEL) due à la stagnation économique, voue à l’échec les tentatives de création d’empire. C’est en effet sur la bourgeoisie urbaine et commerçante qu’à la fin du Moyen-Age et à la Renaissance, les rois des Etats européens vont s’appuyer pour lutter contre le particularisme des féodaux. En Afrique du Nord, le resserrement de la vie économique paralyse la bourgeoisie (et en l’occurrence, dans le schéma d’ Ibn KHALDOUN son argent) qui ne peut apporter son aide au souverain centralisateur et unificateur, lorsque celui-ci en arrive à l’épreuve de force contre les féodaux particularistes.

Ibn KHALDOUN, de même que DESCARTES (comme l’a montré H. LEFEBVRE), ayant découvert une méthode, un instrument de connaissance, « s’est élancé vers l’erreur, croyant y trouver une vérité plus grande ».

Parce qu’il venait de découvrir sa méthode dialectique extraordinairement progressiste pour son temps, Ibn KHALDOUN en étendit la zone d’application hors de toutes limites, ne s’apercevant pas qu’il tombait ainsi dans l’erreur spéculative et métaphysique.

Ibn KHALDOUN reconstruit un système opposant métaphysiquement, et il faut bien le dire, à priori, le nomade et le citadin. (C'est-à-dire à l’inverse de la méthode générale de l’histoire).


L’ « UTILISATION » D’ IBN KHALDOUN


Il est curieux de remarquer que le plus souvent, c’est à ce schéma de l’évolution sociale et politique d’ Ibn KHALDOUN, que les historiens et sociologues s’attachent plus particulièrement, laissant dans l’ombre la conception de l’histoire et l’essai de critique historique, les deux autres grands éléments des « Prolégomènes ». Chose plus grave encore, c’est que l’on cherche à utiliser cette partie, coupée du reste de l’oeuvre, en se gardant bien, de plus, de la replacer dans les conditions économiques et sociales del’époque où elle fut conçue.

C’est ainsi que la démonstration par Ibn KHALDOUN de l’évolution inéluctable d’un Etat dans une conjoncture historique bien précise, aujourd’hui disparue, est traduite comme une preuve de l’esprit fataliste d’ Ibn KHALDOUN et de « l’arabe » de toujours.

« Si l’on essaie de dégager ce qui nous choque dans cette façon de sentir inverse de la nôtre (à nous « occidentaux »), c’est l’absence de notre notion d’évolution progressive indéfinie… Ibn KHALDOUN ne conçoit qu’une perpétuelle série d’écroulements, suivis de recommencements, au bout desquels, « Dieu est l’héritier de la terre et de tout ce qu’elle porte », écrit E. F. Gauthier dans « Le passé de l’Afrique du Nord » (page 12).

Il est assez curieux d’opposer ce jugement à l’étude d’ Ibn KHALDOUN sur les famines où il montre qu’elles ne sont pas dues essentiellement au climat, comme un fatalisme inhérent pourrait l’inspirer, mais à un malaise social. Cette phrase encore, d’ Ibn KHALDOUN s’oppose en tous points à celle citée par Gauthier:« Dans ses révolutions, le monde va changer de nature afin de subir une nouvelle création ».

Le souci d’ Ibn KHALDOUN de n’étudier et de ne décrire que les choses réelles, d’éviter de faire oeuvre de moraliste, de juriste ou de théologien, et de proposer des solutions abstraites comme l’a fait Platon, est interprété comme une épreuve de l’impossibilité de l’esprit musulman à concevoir certaines formes évoluées ou démocratiques de gouvernement. Il n’y a que le « despotisme oriental ».

« Ibn KHALDOUN n’a jamais vu et par conséquent n’imagine pas notre gouvernement occidental à base toujours plus ou moins démocratique, même quand nous l’appelons monarchie… Il n’y a pas de case dans son cerveau qui corresponde à cela », écrit E.Gauthier (id. page 111). « Pour Ibn KHALDOUN, le despotisme est la règle » (Bouthoul).

Enfin, le fait que l’histoire médiévale de l’Afrique du Nord ait montré, pour des causes précises, une série d’échecs dans les tentatives d’unification politique, qu’ Ibn KHALDOUN ait proposé une explication à ces échecs successifs, est interprété comme une preuve d’éternelle instabilité, « d’une tare d’individualiste incurable » du caractère nord-africain (ceci est à première vue d’ailleurs, curieusement incompatible avec le fameux « despotisme »).

E.Gauthier écrit (id. page 92) : « L’instabilité n’est pas la marque particulière de notre homme (Ibn KHALDOUN) mais de sa race et de la société où il vit. En Berbérie, et d’ailleurs dans tout l’Islam, la fidélité est quelque chose d’éternellement incompréhensible … On peut admettre qu’il y ait là une tare individualiste incurable. »

Le sursaut médiéval du féodalisme nomade a mené E. F. Gauthier, en 1937, à tenter de prouver que « l’Oriental a, du passé humain, de l’histoire, une conception biologique et nous géographique… L’Arabe a l’orgueil de sa famille, de son clan, un « orgueil de race » ; on voit bien la différence avec notre patriotisme ; une patrie est un pays géographique… et l’amour de ce sol est un sentiment sédentaire ». L’Arabe, le « Nomade » n’a donc pas le droit d’avoir du patriotisme. « C.Q.F.D. »

Et E.F.Gauthier poursuit:« si l’on cherchait à disséquer la psychologie de l’oriental… on trouverait probablement que le fait le plus frappant est l’absence de toute base sentimentale sur laquelle on puisse édifier la solidarité nationale ».

On retrouve plus ou moins ces idées dans le livre « Ibn KHALDOUN, sa philosophie sociale », de G. Bouthoul. « L’instabilité » et la présence du nomade « apatride » amène pour lui cette conclusion : « Ce trait explique en grande partie la décadence progressive de l’Afrique du Nord qui avait été en grande partie dans l’antiquité un pays riche et prospère (du temps de Rome).

« Les seuls gouvernements qui avaient joui d’une stabilité suffisante étaient ceux qui pouvaient s’appuyer sur l’aide effective d’un Etat étranger puissant…

Mais toutes les fois que l’Afrique du Nord fut livrée à elle-même, elle retrouva ses mêmes vicissitudes » (p. 50 et 51) et Bouthoul pose le dilemme « liberté et barbarie ou civilisation et servitude ».

On voit donc quelle utilisation certains ont fait de l’oeuvre d’ Ibn KHALDOUN.

Après en avoir célébré l’importance d’ailleurs sans en montrer les causes réelles (la préfiguration du rationalisme moderne), l’oeuvre est extraite des conditions économiques et sociales existant lors de son élaboration, placée dans l’abstrait.

Seuls les caractères réactionnaires qu’elle contient sont mis en valeur, pour justifier les faits réactionnaires actuels.


IBN KHALDOUN, ET LES PERSPECTIVES D’UNE CULTURE NOUVEL LE

Nous espérons avoir montré l’importance extraordinaire des « Prolégomènes » d’ Ibn KHALDOUN.

Ecrits lors de la période de déclin de la civilisation arabe, mais

continuant et couronnant la science arabe, les Prolégomènes peuvent à juste titre être considérés comme un des ouvrages les plus importants qu’ait produit l’esprit humain.

Ibn KHALDOUN est un des fondateurs de la science historique et sociologique, un précurseur de la méthode scientifique en histoire. Mais alors… et le fameux « esprit foncièrement métaphysique des Arabes » ?

Si Ibn KHALDOUN est un créateur de l’Histoire et de la Sociologie, comment justifier des conceptions de ce genre : « les Arabes et après eux les Musulmans, n’ont rien apporté dans le monde civilisé de spécifiquement neuf » (J. Pirenne). « Il n’y a pas de science arabe » (cité par P. Rousseau in « Histoire de la science »).

Le livre d’ Ibn KHALDOUN détruit la théorie de la civilisation arabe purement syncrétique. C’est pourquoi, tout en dissimulant le plus possible les causes réelles de l’importance d’ Ibn KHALDOUN, certains ont essayé de tourner le problème.

Certes, disent-ils, Ibn KHALDOUN est un grand homme, un génie, un créateur, on réclame sa place parmi les plus grands penseurs de l’humanité, « il est unique, il écrase tout, il est génial » (E. F. Gauthier). Mais on s’arrange pour frustrer la civilisation musulmane de ce grand penseur. Ibn KHALDOUN est à part, il n’est pas « oriental » arabe, mais « occidental ».

Et l’on cherche à prouver que « l’esprit oriental est au rebours du nôtre » (p.79 id. E. F. Gauthier) privé de sens critique, irrationnel. Cet esprit oriental n’a pas le sens du réel « il y a un abîme entre les façons de penser et de sentir orientales et occidentales » (p. 103 E.F.Gauthier). C’est ce qui permet à E. F. Gauthier de conclure : « Ibn KHALDOUN veut comprendre, voila qui est bien occidental pour un musulman ».

« Cet oriental a un vif esprit critique, cela revient à dire qu’il a une conception occidentale de l’histoire » (E. F. Gauthier, p. 95). « les occidentaux, depuis Hérodote, font de l’histoire comme Monsieur Jourdain faisait de la prose… Mais la civilisation musulmane est frappée d’une curieuse paralysie du sens historique ».

L’examen de cette histoire occidentale faite aussi facilement montrerait bien au contraire le retard extraordinaire de l’Europe par rapport à Ibn KHALDOUN.


Enfin, Gauthier a esquissé une curieuse gymnastique chronologique : « Le rationalisme au parfum de renaissance » d’ Ibn KHALDOUN ; son oeuvre n’est certes pas, contrairement à ce que l’on pourrait penser, continuatrice d’efforts scientifiques antérieurs, donc arabes. Non, c’est une « bouffée de notre renaissance occidentale ».

Or celle-ci, en 1374-78, années pendant lesquelles ont été écrits les « Prolégomènes », n’était pas encore commencée (la France est en pleine guerre de 100 ans). Il est curieux de constater qu’après avoir considéré Ibn KHALDOUN comme le révélateur de l’esprit oriental fataliste « individualiste », pour les besoins de la cause, on le transforme en occidental.

En fait, il n’existe pas de barrière entre un prétendu esprit « oriental » et un esprit « occidental ». L’oeuvre d’ Ibn KHALDOUN fait partie du patrimoine scientifique de l’humanité. L’oeuvre d’ Ibn KHALDOUN, prolongation et couronnement provisoire de la civilisation arabe est une des preuves irréfutables de son caractère original et créateur comme toutes les autres civilisations au monde. Précédant de huit siècles le développement des sciences humaines en Europe, les Prolégomènes sont un des meilleurs gages des possibilités d’épanouissement de la culture dans notre pays, culture qui ne sera pas seulement la résurrection pure et simple de la civilisation musulmane médiévale, mais sera sans aucun doute à l’image de la jeune nation algérienne en voie de formation, mêlant harmonieusement aux sources nationales les grands courants de la pensée contemporaine, en particulier de la pensée marxiste dont Ibn KHALDOUN a su entrevoir des rudiments.


Yves LACOSTE

Agrégé de l’Université.


1 Ibn KHALDOUN oppose en effet la valeur d’usage d’un produit qu’il appelle « Bénéfice » et la valeur marchande. Cette dernière est appelée « gain » ou « acquisition » par Ibn KHALDOUN qui la fait provenir uniquement du travail. « Tout bénéfice provient de Dieu, tout ce qui est acquisition ne provient que du travail de l’homme ». Trad. Slane.


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