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Apparences [Atelier d’écriture #4]

Par Vudemeslunettes @Vudemeslunettes

Nouvelle semaine, nouvelle photo, nouvel atelier d’écriture !

Si chaque semaine je prends plaisir à découvrir la photo sélectionnée par Leiloona, je prends encore plus de plaisir à découvrir les différents textes qu’elle inspire. Et c’est avec beaucoup d’émotions que je lis vos commentaires concernant mon propre texte !

Merci,
Et bonne lecture.

2014-11-10. Apparences [Atelier d’ecriture #4]

© Romaric Cazaux 

APPARENCES

Jeudi, 11h48. Fidèle à son habitude, elle entre, me salue et va s’installer. Je lui apporte le menu même si je la soupçonne de le connaître par cœur. Je retourne derrière le bar. Elle, c’est Jacqueline, 72 ans, énergique, dynamique, toujours souriante. Chaque après-midi elle se rend à l’hôpital voir son mari. Il y a quelques semaines elle m’a avoué qu’il la prenait plus souvent pour une infirmière que pour sa femme.

La porte de la brasserie s’ouvre à nouveau. Je jette un œil à l’horloge. 11h55. Sans regarder, je sais que c’est lui. Il est toujours à l’heure. Lui ? Henri, 75 ans, veuf.

J’ai toujours aimé les gens, les observer, les voir évoluer, les voir heureux, être disponible pour écouter leurs doutes, leurs souffrances. Et découvrir ce qu’ils cachent derrière de nombreuses apparences. C’est pour être proche des gens que j’ai ouvert cette brasserie. Et chaque jeudi, je me lève avec le sourire car je sais que le bonheur va s’inviter au déjeuner.

J’apporte le menu à Henri. Il est assis à la table voisine de celle de Jacqueline. En décalé. Nous échangeons quelques mots, il parle de la météo, me demande des nouvelles de mes enfants.

Pendant qu’ils choisissent leurs plats, je les observe discrètement. Plongés dans leurs menus, ils échangent regards et sourires. Ils reposent les menus au même moment. Je vais prendre leur commande, je n’aime pas les faire attendre.

En cuisine, le chef se met aux fourneaux. Dans la salle les autres clients, habitués ou de passage, s’installent. Les voix et les éclats de rires investissent la brasserie. Dans leur coin, Jacqueline et Henri profitent du brouhaha pour échanger quelques paroles.

Ils se détournent l’un de l’autre quand j’apporte leurs plats. Mais à peine reparti, je les entend se souhaiter un bon appétit.

Ils déjeunent tranquillement. Personne ne remarque leur manège, mais depuis le temps que je les connais et les observe, j’ai tout compris moi !

Jacqueline et Henri, ils s’aiment. Ils se sont rencontrés ici, il y a 10 ans, c’était un jeudi. Henri revenait de l’hôpital. Jacqueline se préparait à y aller. Ils déjeunaient aux mêmes tables qu’aujourd’hui. En décalé, comme aujourd’hui. Et depuis, chaque semaine ils se retrouvent.

Ils n’avoueront pas mais je connais ces regards, ces sourires. Ils ont peut-être plus de 70 ans, mais ils ressemblent des ados timides. En 20 ans de métier, je vous assure que j’ai appris à reconnaître l’amour !

Ils ne veulent pas trahir leurs engagements. Ils sont mariés.

Elle n’existe plus vraiment pour son mari. Il est veuf. Alors ils pourraient s’aimer et se montrer librement. Mais dans leurs mœurs, je crois que ça ne marche pas comme ça. Ils doivent avoir l’impression d’être infidèles, alors pour se rassurer, ils ne se montrent pas, ils restent cachés, comme si cet amour n’existait pas.

Ils s’aiment à leur manière. En décalé. Chaque jeudi.


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