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[entretien] "Un Dictionnaire des revues littéraires au XX° siècle", Bruno Curatolo et Alain Paire

Par Florence Trocmé

Viennent de paraître chez Honoré Champion les deux tomes du Dictionnaire des revues littéraires au XX° siècle. Alain Paire a envoyé par mail, au directeur de cette publication, Bruno Curatolo, quelques questions. Voici ses réponses  
 
 
 
1. Bruno Curatolo, vous êtes enseignant-chercheur à l'université de Franche-Comté Besançon. Votre bibliographie qui figure sur ce lien mentionne des titres à propos de Raymond Guérin ou de Paul Gadenne, une édition critique de la correspondance André Beucler / Léon-Paul Fargue, des publications à propos de l'imaginaire des philosophes ainsi que la co-direction d'un colloque sur la Revie littéraire des romanciers oubliés. 
  
Avec votre ami Jacques Poirier, vous aviez publié en 2002 aux Editions universitaires de Dijon un premier ensemble, les actes d'un autre colloque, "Les revues littéraires au XX° siècle". Avant d'aborder le grand travail que vous avez coordonné, voulez-vous nous dire de quand procède votre intérêt pour les revues ? Quel espace occupent-elles dans vos propres recherches, voire dans vos "loisirs" personnels. Quelles sont les revues que vous préférez, en êtes-vous collectionneur ? 
 
Mon intérêt pour les revues littéraires est lié à mon travail de chercheur depuis le milieu des années 80 : m’étant fait une spécialité des auteurs oubliés ou méconnus, la ressource première pour accéder aux textes est la revue, quand tout ou presque tout est épuisé en librairie et même sur le marché de l’occasion. Le début de mes recherches a coïncidé avec la remise à l’honneur de l’histoire littéraire à l’université, sous l’impulsion notamment d’Antoine Compagnon et Michel Murat (Paris-Sorbonne) : un livre, publié aux PUPS en 2013, « L’histoire littéraire des écrivains », où j’ai consacré un chapitre aux revues, fait la synthèse de ces presque trente années d’effort pour retrouver l’histoire dans le champ des études littéraires. 
 
Il est évident que les revues accompagnent tout mon travail de recherche, à titre principal ou secondaire, mais il faut préciser que l’accessibilité des collections, en France, n’est pas simple : c’est pourquoi j’ai beaucoup fréquenté la Bibliothèque Cantonale et Universitaire de Lausanne où tout un étage est dédié aux revues, en collection intégrale et en accès direct. À titre de loisir, je lis des revues d’associations d’auteurs auxquelles j’adhère, sans souci professionnel. Pour le passé, mes revues préférées sont Le Divan, La NRF, bien sûr, Commerce, La Table ronde, La Parisienne ; aujourd’hui, j’aime toujours Europe et sais gré à Jean-Baptiste Para pour son dévouement, Roman 20/50, revue universitaire publiée à Lille, de très grande qualité, les Cahiers Valery Larbaud, édités à Clermont-Ferrand, les Cahiers du Temps qu’il fait de notre ami Georges Monti (le dernier, paru cette année, est consacré à Jean-Loup Trassard),Capharnaüm aux Editions Finitude à Bordeaux, Théodore Balmoral, j’en oublie… J’aimais beaucoup Plein Chant, qui a paru aux éditions du même nom pendant une trentaine d’années jusqu’en 2008. 
 
On ne peut pas dire que je sois véritablement collectionneur (les revues tiennent beaucoup de place !) mais, d’aventure j’achète un ou deux numéros des revues disparues ; j’ai ainsi trois livraisons de Commerce, qui sont de véritables ouvrages pour bibliophiles et que j’ai fait relier ! 
  
  
2. Deux volumes, un total de 1352 pages, plus de 120 contributeurs et 350 titres étudiés... L'entreprise est colossale. Dans votre Dictionnaire des revues littéraires au XX° siècle on découvre une foultitude de renseignements,  d'amples et précises notices à propos de publications de longue durée comme Esprit, Le Mercure de France, La Nouvelle Revue Française et Les Temps Modernes,des synthèses à propos de titres qui ont marqué les mémoires comme Bifur, Les Cahiers du Chemin, Commerce, Documents, Le Minotaure, Nord-Sud, La Révolution Surréaliste, des livraisons moins connues comme Banana Split, Digraphe, Inquisitions, L'Arbalète ou Manomètre. Vous avez su faire la part belle à des revues francophones publiées en Suisse, au Québec ou en Wallonnie. À quoi s'ajoutent des titres énigmatiques à propos desquels personnellement, je ne savais rien. L'éventail est large, vous comblez remarquablement nos ignorances.  
Voulez-vous nous raconter comment vous avez procédé pour obtenir des contributions ? Quelles étaient les consignes que vous aviez transmises aux auteurs ? Combien d'années de travail et de concertation furent nécessaires pour aboutir à cette publication ? 
 
Le projet est né en 2009, à l’initiative de mon collègue Jean-Yves Guérin, professeur à la Sorbonne Nouvelle et directeur de collection chez Champion : il savait, par mes travaux, mon intérêt pour les revues et m’a demandé de diriger ce dictionnaire dont l’entreprise m’effrayait et m’exaltait à la fois ; je me suis donc laissé convaincre et ai commencé par dresser des inventaires, recensant des centaines de titres, sans exhaustivité possible. J’ai ensuite fait appel à des collègues, le plus souvent des amis, pour leur confier des « domaines » : fin-de-siècle (1880-1910), dada-surréalisme, roman contemporain, poésie, littérature québécoise, romande, wallonne, etc. Ce furent mes « rabatteurs » ; parallèlement, j’ai fait jouer mon réseau de connaissances universitaires pour rédiger telle ou telle notice, un tel ouvrage ne pouvant se concevoir sans une approche fine à la fois du titre et de l’auteur, mon ambition étant de ne pas dresser un répertoire froid et sec mais de faire (re)vivre les revues à travers la sensibilité de chaque contributeur. Aussi les consignes furent-elles assez libérales – longueur fixée entre 3500 et 35000 signes –, exigence de précision chronologique et bibliographique selon les normes académiques mais j’ai laissé plutôt carte blanche comme l’a fait, à mon égard, Jean Pruvost, le directeur littéraire de Champion : ce qui a abouti à ce « monstre » que vous évoquez. 
 
Cinq années de travail donc, les trois premières consacrées à la collecte des notices, leur relecture et correction au fur et à mesure, la quatrième à la mise en forme du volume pour la disposition alphabétique des entrées (question quasi insoluble pour les articles mais j’ai adopté une règle qui me semble la plus respectueuse des titres) et la dernière à l’établissement de l’index, énorme et fastidieux travail mais indispensable si l’on veut qu’un « usuel » soit utile ; puis les derniers ajustements avec l’éditeur, que je remercie pour sa générosité. 
 
 
3. À la fin de votre préface, vous écrivez que votre ambition était de "donner à voir comment les revues, à des degrés divers, ont contribué - et contribuent encore - à façonner la vie littéraire, à en écrire l'histoire et à constituer un champ spécifique du savoir". Que diriez-vous d'autre pour souligner l'importance jouée par les revues pendant tout le vingtième siècle ? 
 
Le premier rôle d’une revue est de faire connaître des auteurs qui débutent, même si parfois c’est autour d’écrivains connus que se fondent des titres devenus des institutions : la Revue blanche avec Mallarmé, La Nouvelle Revue française avec Gide, Claudel, Valéry, La Table ronde avec François Mauriac… Combien de jeunes écrivains ont-ils été révélés par des revues, soit de façon individuelle soit collective quand il s’est agi de revues-manifestes ? Je pense aux revues surréalistes, par exemple, mais aussi dans les années soixante aux Lettres nouvelles ou à Tel Quel
 
La deuxième mission d’une revue, c’est d’assurer la continuité de la vie littéraire, au fil des mois, en misant autant sur la nouveauté de la création que sur la mémoire des œuvres : il est bien rare qu’une revue ne s’inscrive sous l’égide de tel écrivain exemplaire, non pas tant sur le mode de la révérence que dans une communauté d’esprit ; on l’a bien vu sous l’Occupation où les poètes de la résistance allaient chercher leurs modèles dans un passé parfois très lointain, je pense, entre autres, à Aragon renouant avec la « matière de Bretagne » pour des publications clandestines. 
 
Enfin, je l’ai dit plus haut, sans les revues, on ne saurait écrire une histoire de la littérature digne de ce nom : au-delà des schématisations inévitables des manuels scolaires et/ou universitaires, des stéréotypes véhiculés par toutes sortes d’ouvrages, la plongée dans les sommaires des livraisons donne le vertige mais de manière salutaire ; rien de tel pour prendre conscience de la complexité et de la richesse de la vie littéraire, non seulement en termes de création mais de débat, de controverse, de conflit, voire de « guerre », comme j’ai essayé de le montrer dans quelques-uns de mes articles. 
 
 
4. À votre sens, quelle est aujourd'hui la situation des revues ? Je vous interroge aujourd'hui à partir d'un site-internet. Poezibao publiera votre réponse. À votre sens, une édition électronique est-elle l'unique avenir pour l'activité des revuistes ? 
 
Non, quelle que soit la commodité offerte par l’édition électronique, et sa possibilité de très large diffusion – à quoi je suis entièrement favorable –, la revue littéraire, sous forme matérielle, a encore de beaux jours devant elle ; j’en veux pour preuve deux très beaux titres, Triages (n°26, 2°trimestre 2014, éditions Tarabuste) et les Cahiers Benjamin Péret (n°2, septembre 2013), dont la facture est remarquable, associant textes et illustrations dans un « dialogue » que seul le papier permet ; et puis, il y a ce plaisir physique, comme pour tout livre, d’avoir en main un objet qui tient plus de l’art que de la technique. 
 
Quant à la situation des revues, tout le monde s’accordera à dire que la belle et grande époque où des titres comme la Revue des Deux Mondes ou La NRF avaient des centaines de milliers d’abonnés est révolue, les modes de lecture ont changé, la réputation de la littérature française à l’étranger, malgré les prix Nobel, n’a plus rien à voir avec cette période où les Cahiers du Sud se lisaient sur les paquebots en partance pour l’Amérique ! Les instances de légitimation, selon le vocabulaire à la mode, ont également évolué, les suppléments littéraires aux journaux, les magazines, les émissions radiophoniques ayant pris le relais de l’activité revuiste pour ce qui est de la recension, hormis les publications scientifiques. L’avenir des revues me semble davantage lié aux bulletins, cahiers… des associations, sociétés, amis d’auteurs ou publications universitaires, les unes et les autres pouvant faire cause commune, plutôt qu’aux activités purement créatrices : le déclin de La NRF en est le signe face à de vivaces recueils comme Feuille de routes, Bulletin de l’Association Internationale Blaise Cendrars (n°52, septembre 2014) ou Ludions, Bulletin de La Société des Lecteurs de Léon-Paul Fargue (n°14, octobre 2014) ; le « Salon de la Revue », tenu à Paris les 11-12 octobre derniers l’a manifesté, la majorité des stands étant occupés par ces militants de la revue monotype (Beucler, Bosco, Giono, Malaquais, Prévost, etc.) 
Je dois ajouter que c’est précisément ces publications que j’avais décidé d’exclure du Dictionnaire parce qu’elles ne me paraissaient pas relever de ce qu’au vingtième siècle, on a pu appeler la revue littéraire dans sa pleine dimension : le cahier de création, la section théorique, les comptes rendus, dans le grand brassage de toute la vie éditoriale. À moins de me tromper, il me semble que par Internet, il n’est pas très difficile d’avoir accès à ces titres. 
 
 
5. Le prix de revient d'un Dictionnaire comme celui-là est forcément élevé. Personnellement j'admets tout de même très difficilement que cette publication de deux tomes brochés ait pour prix public, 275 euros. De grandes bibliothèques vont rechigner pour verser cette somme. Dans ces conditions, comment voyez-vous l'avenir de ce Dictionnaire ? 
 
Je l’ai précisé, cet ouvrage était une commande des éditions Champion, je n’ai pas eu à négocier avec un autre éditeur ; le projet initial était certes moins ambitieux du côté de l’éditeur qui s’attendait à un volume de 500 pages, ce qui pour un dictionnaire des revues eût été un reader’digest… Je ne veux pas entrer dans le détail des négociations financières, assez compliquées, qui ont abouti à cette publication, certes fort chère mais qui ne me paraît pas démesurée par rapport à n’importe quel dictionnaire digne de ce nom : un Grand Robert, un Grand Larousse, en plusieurs volumes, c’est un investissement pour un particulier ou une bibliothèque mais c’est fait pour servir des années durant. Mon souhait est que cet ouvrage devienne un « usuel » dans les bibliothèques publiques et universitaires : je sais d’ailleurs que plusieurs commandes ont déjà été passées. 
Pour autant, je ne désespère pas de convaincre Champion, dans ces prochaines années, de transférer le Dictionnaire en version électronique de façon à le faire évoluer vers une sorte de work in progress
  
 
Mardi 4 novembre 2014, échange de courriels entre Bruno Curaloto et Alain Paire. 
 


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