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Agaat

Publié le 10 novembre 2014 par Lecteur34000

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« Agaat »

VAN NIEKERK Marlene

(Gallimard)

Prodigieux, somptueux roman ! Un monument qui en un peu plus de 700 pages fait revivre l’Afrique du Sud des années cinquante au lendemain de l’Apartheid. Les tumultes d’un pays qui se concentrent, pour l’essentiel, dans une ferme, vaste et riche exploitation proche du Cap. Autour de ce qui pourrait ressembler à une cellule familiale : Milla, riche héritière du domaine, Jak, son époux, et Jakkie, leur fils unique. Et puis Agaat. Agaat qui accompagne Milla au crépuscule de l’existence de celle qui régna sur le domaine. Agaat que Milla avait adopté après l’avoir recueillie dans une baraque infâme où l’enfant subissait de la part de son père les pires violences. Une petite métisse que Milla installe à sa périphérie, lui concédant au terme d’une phase « d’adaptation » les bases d’un certain savoir puis en lui abandonnant petit à petit des prérogatives normalement étrangères à celle qui était destinée à n’être qu’une servante ou une domestique. Une mise en place qui exaspère Jak figé, lui, dans une stricte observance des us et coutumes qui prévalent dans la bonne société des Afrikaners. Mais Agaat sera celle qui accompagnera Milla au moment de la naissance de Jakkie. C’est elle qui accomplira, sous les ordres de la parturiente, les gestes qui sauveront la vie du garçon et de sa mère.

C’est la lente évolution des relations entre les deux femmes que narrent, pour l’essentiel, les deux femmes, cette sorte de transfert des pouvoirs de l’une vers l’autre. Les récits se chevauchent. Celui de Milla qui chemine paisiblement vers la mort, Milla paralysée, Milla confinée sur un lit médicalisé, Milla incapable de s’exprimer autrement que par des clignements de paupière que seule Agaat est capable de traduire. Chacune à sa façon, et même si la part la plus importante de la narration appartient à Milla, décrit les longs et douloureux parcours empruntés par deux femmes que tout, au départ, opposait. Jak n’est en effet qu’un spectateur aigri de cette étrange relation. Violent, brutal, il ne parvient que sous l’emprise de l’alcool à exprimer ses sentiments. Rejeté à la marge, il se réfugie dans des pratiques sportives extrêmes qui lui servent d’exutoire. Quant à Jakkie, après avoir partagé ces années d’enfance avec Agaat et parvenu à l’âge d’homme, il effectue son service militaire en ces années où l’Afrique du Sud mène une guerre de substitution contre la jeune nation angolaise assistée par l’armée cubaine. Jakkie qui donne alors à son père l’illusion de s’être conformé à la tradition mais qui finira par déserter et à s’exiler au Canada.

Le Lecteur est conscient qu’il y a quelque chose d’arbitraire dans cette (vaine ?) tentative de résumer en quelques lignes le contenu d’un roman si dense, si riche, si foisonnant. C’est que, tout bêtement, Il a envie de vous transférer le désir de le découvrir. Le souffle qui l’irrigue est d’une rare puissance. Sans jamais rien de mélodramatique, quoi que puisse laisser penser les pauvres mots dont le Lecteur vient de faire usage dans son résumé, y compris dans la fantastique scène de l’accouchement.

« Respire, respire, disait Agaat, respire, pousse.

Tu sentais sa petite main sur ton ventre, là, tout en bas, sa petite main qui pétrissait la bosse de ton ventre comme une spatule sur une boule de pâte, appuyait doucement en dessous du nombril et te caressait le bas-ventre, une fois, puis deux, puis trois. Comme tu lui avais appris à faire avec les animaux, pour savoir si l’agneau est couché en travers ou si le veau se présente par le siège.

Pousse, répétait Agaat, il est bien placé, la tête est déjà engagée, je la sens.

Regarde-moi qui voilà ! chantait-elle en reprenant son souffle.

Inspire, pousse, expire, expire, expire !

Son autre main était à l’intérieur de toi, tu la sentais, sa main valide, elle te vidangeait comme on vidange une conduite… »

Voilà donc un roman d’exception, un roman qui rayonne d’une humanité flamboyante, sans jamais taire les contradictions, explorant l’âme des deux principaux protagonistes, laissant entrevoir les failles, n’ignorant rien de la violence des rapports de classes. Une œuvre forte dont le Lecteur s’étonne qu’elle fut si peu mise en valeur.


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