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Deerhoof – La Isla Bonita

Publié le 11 novembre 2014 par Hartzine

Deerhoof, paradigme de l’identité musicale de l’indé DIY. Après avoir traversé une double décennie de mélodies bordéliques, on ne serait pas loin du consensus et de l’exemple à suivre pour une génération de fac-similés trente- ou quadragénaires dont une bonne partie peine à se libérer de ses propres carcans une fois un ou deux albums plus ou moins bien établis. Mais Deerhoof ne représentent qu’eux-mêmes, et c’est déjà assez emblématique, et trop proche du mainstream pour leur faire l’affront de les ériger en modèles. Au gré de leurs sorties, les californiens n’ont eu de cesse de bidouiller leurs formations, leurs influences et leurs compositions dans une quête absolue du renouvellement pour le renouvellement, sans cesse menacés par cet immuable péril qui nous colle la flippe à chaque release: on risque de se faire chier, lassés par une prise de risque qui devient logique, presque prévisible dans un panorama musical qui, aussi riche soit-il, érige la répétition et les ruptures rythmiques et mélodiques en apostolats de leur style inclassable. Pourtant, on y revient toujours, on est présents à chaque simple ou long, prêts à se faire un peu mal à la nostalgie, parce que la possibilité de se heurter à la déception éveille nos bêtes pulsions maso et qu’à moins d’avoir le cortex reptilien dans le cul, on est tous un peu comme ça. Et puis on aime que les autres se remettent en question pour nous. Surtout quand eux y arrivent.

Deerhoof ont traversé les saisons et les courants musicaux armés d’une fausse désinvolture, d’un semblant de mépris pour leur propre esthétisme, d’une certaine suffisance à l’égard du projet précédent, basculant avec une trompeuse facilité du noise au art rock, exsudant des références pop, free jazz, electronica, bossa nova, d’autres encore, travaillant la matière jusqu’à la négation, jusqu’à l’absorption de leurs inspirations à l’instant T, dynamisant la no wave, se réappropriant le punk. En 2002, Reveille, qui porte le double flambeau d’une nouvelle formation et d’une nouvelle approche, fait décoller le groupe et ses albums suivants dans la stratosphère de l’inconstruction théâtrale, orchestrée… Étudiée? Le DIY quoi, avec ses inégalités séduisantes, son approximation revendicatrice, sa géniale insouciance mais aussi cette petite saveur prétentieuse qui voudrait masquer la réalité: il y a en fait un paquet d’heures de boulot derrière tout ça, même si ça finit par être enregistré en deux jours dans le sous-sol de maman. C’est espiègle, ça frise l’outrage à l’adulescent qui squatte notre hippocampe calé pour l’éternité dans son sofa avec des potes et un pack de binouzes, et on en redemandera jusqu’à ce que six pieds de terre et une centaine de lombrics ne détachent définitivement notre corps impur de notre âme souillée par les pesantes conventions sociales. Pfiou.

deerhoof

2014. Deerhoof nous vendent du rêve, une promesse liberté, ils nous amènent La Isla Bonita. Quel drôle de titre… À moins de chercher à capter une partie du public égaré de la Ciccone. C’est un album qui se veut ensoleillé et accessible, sans doute l’un des plus accessibles jamais produits par le quartet. Satomi, qui chante toujours comme une écolière, a complètement délaissé le japonais, épisodiquement présent dans les albums depuis Green Cosmos, pour farcir l’ambiance pseudo-tropicale d’un peu de melting pot consensuel, intelligible et très ricain. Sans doute qu’ils ont passé de bonnes vacances et sont contents de nous le faire savoir. Mais les élargissements culturels perçus dans un titre pourtant sémantiquement clair s’arrêtent là. Ironique? Évidemment, comme l’ensemble de l’album. Mirror Monster appuie ses accords doux et apaisants sur un texte fataliste et désabusé tandis que les lyrics de Paradise Girls éclatent le parangon machiste de la bimbo en monokini: ‘Girls who play the bass guitar / Girls who are smarts’. Oui, nous on écoute Deerhoof, on aime les meufs intellos, encore plus si elles jouent dans un groupe (chérie please, dépoussière ta gratte). Tiny Bubbles, derrière son intro americana et son esprit funky, distille une problématique punk sur la société de consommation et Doom est carrément une invitation à s’expatrier sur une ambiance qui ne tombe pas loin de ce que pourrait donner une troupe de mariachis qui auraient troqué leurs cuivres contre quelques cordes de plus. Allez, payons-nous un aller simple vers nulle part en dansant le merengue, c’est cool c’est frais.

En fait, La Ilsa Bonita est un album qui se lit bien, d’une traite et même plusieurs fois de suite, sans grosse surprise, pas même dans ce retour nostalgique à l’esthétique rock qui a fait leur succès et bâti leur identité, délaissée un temps au profit de l’electronica du génial Breakup Song ou des expérimentations téméraires de Deerhoof vs. Evil. La Ilsa Bonita n’est pas un album de la prise de risque, c’est un album de la crise, du genre qui rassure en s’appuyant sur des valeurs et références accessibles et éprouvées. Big House Waltz pullule d’influences au charme aguicheur, c’est agréable, ça colle à l’époque sans être épique et Black Pitch flirte avec la sensiblerie en nous étouffant de chœurs câlinants. C’est un album cocon. Qu’on ne s’y trompe pas, Deerhoof n’y ont toujours pas gagné une syntaxe musicale cohérente ou consensuelle, ils continuent à dominer la faune musicale contemporaine par leur appétit pour l’auto-dérision, l’ironie de répétition et l’absence de construction narrative, et des titres comme Mirror Monster, sans doute l’un des plus beaux morceaux du groupe, et Oh Bummer, qui conclut brillamment les neuf premiers tracks par son approche art rock, sont là pour nous rappeler que Deerhoof restent pleinement conscients de leurs choix pendant une prod, et les assument. Au moins jusqu’à la prod suivante.

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