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"Le Vaisseau ardent" de Jean-Claude Marguerite

Par Leblogdesbouquins @BlogDesBouquins

JB et moi discutions récemment du plaisir que ressent celui qui lit pour la première fois L’Île au Trésor de Robert Louis Stevenson. Ainsi que du pouvoir démultiplicateur qu’ont sur cette émotion enfance et adolescence. Car si l’imagination ne diminue probablement pas avec l’âge, la vie « d’adultes » nous impose nombre de « filtres » qui altèrent inévitablement nos capacités à rêver et à nous émerveiller. Surtout, Stevenson a véritablement créé dans son roman un personnage de légende, un archétype, celui du Pirate avec un P aussi grand que sa gueule, ce boucanier amasseur de trésor, ce Long John Silver dont tous les pirates que nous connaissons aujourd’hui, du capitaine Crochet à Jack Sparrow, en passant par ceux qui pullulent dans les tavernes de Monkey Island, sont au mieux des cousins, et le plus souvent des frères. Légende, imagination, enfance, pirates. Pirates, légendes, enfance, imaginaire… Quatre ingrédients que l’on peut mélanger à volonté, et qui semblent offrir une infinité de combinaisons. Pour preuve, Jean-Claude Marguerite (JCM) en a tiré 1562 pages (version Folio SF).
Lecture proposée par les éditions Gallimard
L’avis d’Emmanuel
Du Pirate sans Nom au Vaisseau ArdentOutre son obésité, ce qui frappe quand on plonge dans le Vaisseau ardent, c’est l’originalité de sa forme. Rares sont en effet les pages (un petit quart du livre maximum) qui narrent comme on en a l’habitude les aventures vécues par les protagonistes de manière directe. JCM préfère apparemment nous raconter comment tel ou tel personnage nous rapporte l’histoire de tel autre. Et force est de constater que ça fonctionne.Durant toute la première moitié du roman, l’Ivrogne, bouffon savant qui a noyé chagrins et échecs dans le rhum de contrebande, conte chaque nuit au jeune Anton et à son ami Jak l’histoire qui l’a mené sur les traces du Pirate sans Nom, ce gentilhomme de fortune demeuré anonyme mais dont le palmarès aurait, l’eu t-il connu, sans nul doute poussé le célèbre Barbe-Noire au suicide. Le lecteur, à l’unisson des deux garçons se précipite sur les quais du port de Sarajevo le soir venu pour découvrir la suite de l’histoire, respire au rythme des conjectures de l’Ivrogne et se désespère de ses imprécisions et des pans d’obscurités qu’il ne sera pas capable de lever sur la vie et l’œuvre du Pirate au Pavillon Blanc. Dans une seconde partie, la rencontre d’Anton, devenu le plus grand aventurier de l’époque moderne, avec Nathalie, petite fille de l’égérie secrète de l’Ivrogne, lui apportera les clés de la quête du Pirate sans Nom, celle du Vaisseau Ardent, navire légendaire associé à la naissance du monde et à la sauvegarde de l’espèce humaine. Et nous de suivre, encore une fois, le périple de Nathalie et ses comparses, en apparence personnages secondaires, qui se sont engagé sur les traces d’Anton, qui a rapidement disparu dans les glaces de l’Antarctique…
Faits historiques, effets légendairesPour nous conter cette grande épopée, Jean-Claude Marguerite a recours à tous les artifices : récit d’aventure, journal intime, fable mythologique, pièce de théâtre… Il tisse et assemble patiemment les fils et pièces d’une histoire ambitieuse et gigantesque, pleinement assumée, pour tenter de laisser à son tour à la postérité, du moins est-ce mon impression, une légende. Celle du Vaisseau Ardent, garant du renouveau de l’humanité, dont l’extraordinaire pouvoir suffit à résoudre au silence deux des plus grands aventuriers que la Mer ait portés : le Pirate sans Nom et le commandant Petrack. Et il y parvient en grande partie, par la qualité de sa plume, fluide autant que travaillée, de son imagination (l’île Noire, les facéties de l’Ivrogne, les titres et occupations des enfants du Vaisseau Ardent…), la subtile intégration de ses références (Stevenson, Barrie, Wagner…) et le caractère total de son récit.
Légende humainePour autant, le tableau n’est pas aussi turquoise qu’un lagon des Caraïbes. D’abord, je ne pense pas, comme cela semble être le cas de JCM, que l’accès à une légende impose pour le lecteur une épreuve physique. Je peux pourtant vous assurer que la lecture de ce pavé de 1500+ pages et 1,2 kg en est une et non des moindres. J’adore les gros romans d’aventures, mais suis également amateur de concision et de pertinence. Et il faut bien avouer que le Vaisseau Ardent ne flamboie guère sur cet aspect, tant il recèle de passages introspectifs philosophico-métaphysiques, qui ne me semblent pas apporter grand-chose à la construction globale du roman et dont je me serais donc volontiers passé. Ensuite, le dénouement de cette grande fresque est quelque peu abscons et laisse un assez fort sentiment d’incompréhension, qui confinerait presque au « tout ça pour ça ». Malgré tout, la valeur du cheminement, c’est-à-dire de la découverte progressive des différents pans de la légende s’impose au lecteur de manière évidente. De plus, nulle légende ne livre d’emblée l’ensemble de ses secrets. Il est donc tout à fait acceptable, et peut-être même souhaitable, sur le principe, de ne pas avoir tout compris en première lecture. Le problème majeur étant d’avoir le courage (l’inconscience) de se lancer dans une relecture compte-tenu des caractéristiques soulignées ci-avant.
A lire ou pas ?Si vous en avez le courage, informés des difficultés qu’il vous faudra braver, je n’hésiterai pas à dire un grand oui. Pour le plaisir de se laisser pousser la barbe et de chausser une jambe de bois. Pour un plongeon dans les richesses de la caverne aux trésors de l’île noire. Pour la gouaille de l’Ivrogne, la profondeur du Pirate sans nom dans son journal intime, la gaité des enfants du Vaisseau Ardent. Pour le souffle d’aventure et de légende qui traverse la globalité du roman.
« Le pirate est un paria. Un aventurier ? Comme vous et moi, matelots, dans ses rêves d’homme libre qui croît trouver plus de liberté encore, alors qu’il s’interdit à tout jamais d’être autre chose qu’un pirate. Un misérable, oui. Avec panache, parfois, peut-être. Et beaucoup de barbarie, aussi par inclination personnelle ou par effet de réciprocité. Un homme seul, toujours. »

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