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[Feuilleton] « La poésie multilingue » de Jean-René Lassalle, 6/7

Par Florence Trocmé


L‘autotraduction comme création  
 
Parmi les encore rares auteurs qui se traduisent eux-mêmes – puisque en principe cela nécessite l’effort de retravailler dans une deuxième langue à maitriser pour seulement se répéter -, Samuel Beckett ne voulait pas reproduire exactement le même texte. Raymond Federman, un auteur américain parlant de « l’horreur de l’autotraduction » qu’il aime pratiquer, se sent enrichi par son bilinguisme anglais-français et dit de Beckett : « il est hors de propos de demander quel texte fut écrit en premier. Ses textes jumeaux – que ce soit en français/anglais ou en anglais/français – ne doivent pas être lus comme des traductions ou des substituts l’un pour l’autre. Ils sont complémentaires l’un de l’autre. » 
 
Les poètes sont plus sensibles aux passages de traduction dans les aires où langages et/ou dialectes s’opposent ou se complètent. L’Italie, un pays où les dialectes sont particulièrement vivants, possède une tradition de poètes qui s’autotraduisent. Michele Sovente dans Bradisismo (Garzanti, 2008) se traduit en trois langues qui accentuent trois niveaux temporels liés dans une même réflexion : l’italien pour une pensée abstraite contemporaine, puis sa langue maternelle proche du dialecte napolitain remémorant des souvenirs d’enfant inquiet et de simples objets concrets, et enfin un latin reconstruit décrivant des ruines antiques. Ce trilinguisme pourrait être qualifié d’artificiel, étant donné que le latin n’est plus parlé, mais il sert les poèmes quand il évoque un passé italien qui résonne encore dans le présent. 
 
L’Alsacien André Weckmann propose dans Ixidigar (bf, 2002) trois versions de ses poèmes dans le même livre, avec de claires variantes de ton, si pas toujours de sens, pour chaque langue. Débutant avec l’alsacien qu’il a reçu en premier, il passe au français appris à l’école, et il termine par l’allemand qu’il s’est enseigné lui-même, encourageant un trilinguisme en partie utopique dans une région qui a appartenu à la France et à l’Allemagne, afin de soigner certaines blessures que la guerre entre ces deux pays a laissées. Ce trilinguisme pourrait être appelé « réel » car Weckmann peut parler ces trois langues dans son environnement, avec des personnes bilingues ou trilingues. 
 
D’autres poètes utilisent l’autotraduction pour publier dans un deuxième pays, le résultat y apparaissant souvent seulement dans la langue de destination. La Japonaise Ryoko Sekiguchi réécrit en français ses livres déjà parus au Japon, afin de les éditer en France, où elle habite. Pour elle, l’autotraduction est « une création de versions » (dans la revue Po&Sie n°100), et ces nouveaux textes poétiques acquièrent une vie propre, quittant les idéogrammes asiatiques pour entrer dans un alphabet européen.  
 
Dans son ouvrage Triling (éditions Cynthia 3000), l’auteur de cet article a composé des poèmes en triptyques (français, anglais, allemand) dont chaque facette n’est pas tant variation que métamorphose, se transmutant par autotraduction dans chaque langue suivante puis bouclant le cercle en revenant modeler le texte original qui disparait pour privilégier un mouvement circulaire de lecture trilingue sans les aspects source ou cible de la traduction traditionnelle, comme des hologrammes trilingues déracinés tournant lentement sur eux-mêmes. Un deuxième ouvrage d’autotraduction poétique, Rêve : Mèng, enclenche caractères chinois polysémiques et français monosyllabique (inédit, extrait dans La Feuille n°2, Editions Disdill, Genève). 
 
Pour clore ce chapitre rendons hommage à un poète argentin récemment décédé, Juan Gelman, qui écrivit son Dibaxu (Seix Barral, Buenos Aires 1994) en deux langues en 1985 pendant son exil en Europe ; une troisième langue vient s’y apposer selon le pays de l’édition et son traducteur. Dans l’émouvant Dibaxu Gelman assemble une suite de petits poèmes d’amour pour quelqu’un (un membre de sa famille enlevé par la dictature qu’il a lui-même fuie ? une poète qui l’inspira ?) ou quelque chose (la langue « ladino » sépharade des Juifs d’Espagne expulsés pendant la Reconquista ? mais qui n’étaient pas ses ancêtres puisque ceux-ci avaient émigré de la branche askhénaze d’Ukraine), disparus. Juan Gelman écrit directement en judéo-espagnol du 15e siècle dont les voyelles légèrement autres résonnent dans son identité (Juif hispanophone d’Amérique du Sud à l’exil démultiplié), puis s’autotraduit en espagnol moderne. L’idée ne semble pas être ici de transformer le texte mais de le répéter avec une musique signifiante à la fine différence, modulant subtilement la nostalgie d’une complexe absence. 
 
(judéo-espagnol) : 
 
Dibaxu XVII 
 
un vienti di separadas/
di bezus que no mus diéramus/
acama il trigu di tu ventre/
sus asusenas cun sol/ 
 
veni/ 
o querré no aver nasidu/
trayi tu agua clara/
las ramas floreserán/ 
 
mira istu: 
soy un niniu rompidu/
timblu nila nochi
qui cayi di mí/ 
 
 
(espagnol) : 
 
Debajo XVII 
 
un viento de separados/
de besos que no nos dimos/
doblega al trigo de tu vientre/
sus azucenas con sol/ 
 
ven/ 
o querré no haber nacido/
trae tu agua clara/
las ramas florecerán/ 
 
mira esto:
soy un niño roto/
tiemblo en la noche
que cae de mí/ 
 
 
(traduction pour Poezibao) : 
 
Dessous XVII 
 
un vent de séparés/ 
de baisers que ne nous donnâmes pas/ 
courbe le blé de ton ventre/ 
ses lys solaires/ 
 
viens/ 
ou je n’aurais pas voulu être né/ 
apporte ton eau claire/ 
les rameaux fleuriront/ 
 
regarde juste : 
je suis un enfant rompu/ 
et tremble dans la nuit/ 
qui tombe de moi/ 
 
 
Suite et fin lundi 17 novembre - ©Jean-René Lassalle 
 
épisodes précédents :  
feuilleton la Poésie multilingue :  1234, 5 
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