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Je vais à Auschwitz-les-Bains

Par Mickabenda @judaicine
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Alors que son nouveau film A la vie, sort en France le 26 novembre, nous publions ici un entretien avec Jean-Jacques Zilbermann. C’est l’histoire en 1960 de trois femmes, anciennes déportées d’Auschwitz qui ne s’étaient pas revues depuis la guerre, se retrouvent à Berck-Plage. Dans cette parenthèse de quelques jours, tout est une première fois pour Hélène, Rose et Lili : leur premier vrai repas ensemble, leur première glace, leur premier bain de mer… Une semaine de rires, de chansons mais aussi de disputes et d’histoires d’amour et d’amitié…

Chaque année, ma mère nous annonçait : « Je vais à Auschwitz-les-Bains. » Et cela nous faisait rire.

Comment s’étaient-elles exactement retrouvées ?

Par petites annonces dans les journaux yiddish, par jeu de croisement, l’une retrouvant l’autre, puis la deuxième retrouvant la troisième… À partir de ces premières retrouvailles, elles ont décidé de se revoir tous les ans. Au bord de la mer…

Comment traiter un sujet aussi fort ?
Je savais que c’était un film à responsabilité grave, d’autant que, jusque-là, j’avais plutôt fait des films à responsabilité limitée ! Il fallait que je me documente à nouveau, que je vérifie tout. Quand ma mère est décédée, j’ai dû vider l’appartement et j’ai ressorti tous ses livres : dix caisses de bouquins sur la déportation ! J’ai tout lu et relu avec Danièle d’Antoni, ma co-scénariste. Je ne prétendais pas faire un film historique, mais je tenais à ce que chaque détail concernant la déportation soit vrai.

Comment filmer un sujet aussi intime ?
Mes deux parents ont été déportés à Auschwitz et j’ai baigné dans cette atmosphère toute mon enfance. À treize ans, je pensais avoir tout compris de la déportation de ma mère. Et là, elle m’a dit : « Tu sais, ce que j’ai vécu, ce n’est rien en comparaison du drame de ton père. » Ils étaient deux sortes de survivants. Mon père, c’était le traumatisme, les cauchemars la nuit, et ma mère la rage de vivre, la militante communiste. Mon père ne parlait jamais des camps, et ma mère en parlait tout le temps ! C’est le souvenir de ses « bavardages » et de ceux qu’elle avait avec ses deux amies, ainsi que leurs témoignages dans mon documentaire, IRÈNE ET SES SŒURS, qui m’ont inspiré les dialogues, et même la trame du film. Quand elles parlaient de leur expérience du camp, elles le faisaient avec plein de petits détails quotidiens et intimes. Et, même, parfois, avec humour…

Vous êtes-vous donné des limites dans la comédie ?
Aucune ! J’ai gardé l’humour, et la mélancolie joyeuse, que ces trois femmes avaient dans la vie, comme lorsque Lili demande à Hélène : « Dis donc, chérie, tu n’as pas un peu grossi ? ». Ou quand Hélène voit descendre Rose du bus : « Toi, je ne te parle pas, tu es morte ! ». L’humour des survivants… Un humour qu’Hippolyte Girardot a traduit très justement : après tant de souffrance, son personnage ne peut plus s’exprimer qu’à travers des blagues juives.

Un écueil, tout de même, à éviter ?
Je ne voulais pas qu’elles semblent expliquer leur déportation au spectateur. Simplement qu’elles parlent entre elles. Il fallait que ce soit comme lorsque des gens se retrouvent en vacances dans la vraie vie : au début, ils ne se livrent pas, puis prétendent avoir une vie merveilleuse et donnent le meilleur aspect d’eux-mêmes, et puis, au bout de deux jours, les confidences naissent, et chacun se met à révéler ses blessures… Mon plus grand plaisir, d’ailleurs, a été d’écrire les dialogues avec Danièle d’Antoni. Avec un tel sujet, tout prend une valeur symbolique. Et chacun des gestes des trois amies est inaugural : le premier repas ensemble, la première glace, ou quand Hélène masse le dos de Rose. Ce corps qui a tant souffert… La seule chose que nous nous sommes interdits formellement était de tomber dans le mélo. Le mélodrame est un genre que j’adore, mais là, il y avait suffisamment de drame pour ne pas y ajouter du mélo. J’ai juste ouvert le film sur l’évacuation du camp, le 17 janvier 1945. J’ai beaucoup hésité à filmer cette séquence, mais sans elle, leurs retrouvailles à Berck en 1960 auraient été trop abstraites.

Comment avez-vous choisi vos comédiennes ?
Je voulais trois comédiennes aux silhouettes différentes. J’aime Julie depuis toujours en tant qu’actrice. Je tenais à elle pour incarner ma mère, car, comme elle, elle est à la fois fragile et forte. J’avais revu UN SECRET de Claude Miller et elle m’avait paru évidente pour le rôle quand elle parlait en yiddish. Pour Johanna et Suzanne, j’ai juste suivi la réalité autobiographique : Paulette s’était installée au Canada après la guerre, et Annie était Hollandaise. J’ai donc cherché une actrice canadienne et une actrice hollandaise. Suzanne m’avait emballé dans LAURENCE ANYWAYS. Elle ne ressemble à personne. J’avais vu Johanna dans J’ENTENDS PLUS LA GUITARE de Philippe Garrel, et j’avais lu qu’elle avait été choisie par Kubrick pour jouer le rôle principal dans Aryan Papers, un film qu’il avait finalement abandonné au moment de la sortie de LA LISTE DE SCHINDLER. Quand je l’ai rencontrée à Amsterdam avec la vraie fille de Lili (Annie), elle ressemblait parfaitement au personnage que j’avais écrit. Nous avons commencé le travail avec les chants yiddish. Sous la houlette d’Éric Slabiak, le compositeur de film, Julie et Johanna en ont appris six en entier (il n’en reste que trois dans le film !). C’était une manière de les faire entrer dans le film, de façon plus légère qu’en leur faisant lire des livres sur la Shoah.

La musique est très importante dans votre film.
C’est la deuxième fois que je travaille avec Éric Slabiak qui a créé le groupe Les yeux noirs, et qui connaît parfaitement ma sensibilité. C’était d’autant plus crucial sur ce film. Il a composé une valse qui a balayé d’un coup toutes les maquettes de musique qui étaient dans ma tête : une valse en doux crescendo, une valse de la vie. Puis, ma monteuse, Joële van Effenterre, a fait un travail de brodeuse.
L’esthétique du film est très douce et colorée.
À partir des photos de l’époque, avec ma décoratrice Valérie Graal et mon costumier Olivier Bériot, nous avons reconstitué Berck comme elle était en 1960 : le bord de mer à l’identique, avec les boutiques (le Cornet d’amour !), les voitures, le club Mickey… La reconstitution n’aurait pas été aussi réussie sans le concours précieux des figurants – tous des Berckois ! – qui ont su recréer l’atmosphère de l’époque.

Comment voudriez-vous que le film soit reçu ?
La génération des déportés a quasiment disparu. Mais la Shoah est un traumatisme héréditaire ! Disons que le film est mon témoignage, très personnel, de la deuxième génération.

A la vie

Un film de  Jean-Jacques Zilbermann

Avec Julie DEPARDIEU, Johanna TER STEEGE, Suzanne CLEMENT et Hippolyte GIRARDOT

Alors que son nouveau film A la vie, sort en France le 26 novembre, nous publions ici un entretien avec Jean-Jacques Zilbermann. C’est l’histoire en 1960 de trois femmes, anciennes déportées d’Auschwitz qui ne s’étaient pas revues depuis la guerre, se retrouvent à Berck-Plage. Dans cette parenthèse de quelques jours, tout est une première fois pour Hélène, Rose et Lili : leur premier vrai repas ensemble, leur première glace, leur premier bain de mer… Une semaine de rires, de chansons mais aussi de disputes et d’histoires d’amour et d’amitié…

Chaque année, ma mère nous annonçait : « Je vais à Auschwitz-les-Bains. » Et cela nous faisait rire.

Comment s’étaient-elles exactement retrouvées ?

Par petites annonces dans les journaux yiddish, par jeu de croisement, l’une retrouvant l’autre, puis la deuxième retrouvant la troisième… À partir de ces premières retrouvailles, elles ont décidé de se revoir tous les ans. Au bord de la mer…

Comment traiter un sujet aussi fort ?
Je savais que c’était un film à responsabilité grave, d’autant que, jusque-là, j’avais plutôt fait des films à responsabilité limitée ! Il fallait que je me documente à nouveau, que je vérifie tout. Quand ma mère est décédée, j’ai dû vider l’appartement et j’ai ressorti tous ses livres : dix caisses de bouquins sur la déportation ! J’ai tout lu et relu avec Danièle d’Antoni, ma co-scénariste. Je ne prétendais pas faire un film historique, mais je tenais à ce que chaque détail concernant la déportation soit vrai.

Comment filmer un sujet aussi intime ?
Mes deux parents ont été déportés à Auschwitz et j’ai baigné dans cette atmosphère toute mon enfance. À treize ans, je pensais avoir tout compris de la déportation de ma mère. Et là, elle m’a dit : « Tu sais, ce que j’ai vécu, ce n’est rien en comparaison du drame de ton père. » Ils étaient deux sortes de survivants. Mon père, c’était le traumatisme, les cauchemars la nuit, et ma mère la rage de vivre, la militante communiste. Mon père ne parlait jamais des camps, et ma mère en parlait tout le temps ! C’est le souvenir de ses « bavardages » et de ceux qu’elle avait avec ses deux amies, ainsi que leurs témoignages dans mon documentaire, IRÈNE ET SES SŒURS, qui m’ont inspiré les dialogues, et même la trame du film. Quand elles parlaient de leur expérience du camp, elles le faisaient avec plein de petits détails quotidiens et intimes. Et, même, parfois, avec humour…

Vous êtes-vous donné des limites dans la comédie ?
Aucune ! J’ai gardé l’humour, et la mélancolie joyeuse, que ces trois femmes avaient dans la vie, comme lorsque Lili demande à Hélène : « Dis donc, chérie, tu n’as pas un peu grossi ? ». Ou quand Hélène voit descendre Rose du bus : « Toi, je ne te parle pas, tu es morte ! ». L’humour des survivants… Un humour qu’Hippolyte Girardot a traduit très justement : après tant de souffrance, son personnage ne peut plus s’exprimer qu’à travers des blagues juives.

Un écueil, tout de même, à éviter ?
Je ne voulais pas qu’elles semblent expliquer leur déportation au spectateur. Simplement qu’elles parlent entre elles. Il fallait que ce soit comme lorsque des gens se retrouvent en vacances dans la vraie vie : au début, ils ne se livrent pas, puis prétendent avoir une vie merveilleuse et donnent le meilleur aspect d’eux-mêmes, et puis, au bout de deux jours, les confidences naissent, et chacun se met à révéler ses blessures… Mon plus grand plaisir, d’ailleurs, a été d’écrire les dialogues avec Danièle d’Antoni. Avec un tel sujet, tout prend une valeur symbolique. Et chacun des gestes des trois amies est inaugural : le premier repas ensemble, la première glace, ou quand Hélène masse le dos de Rose. Ce corps qui a tant souffert… La seule chose que nous nous sommes interdits formellement était de tomber dans le mélo. Le mélodrame est un genre que j’adore, mais là, il y avait suffisamment de drame pour ne pas y ajouter du mélo. J’ai juste ouvert le film sur l’évacuation du camp, le 17 janvier 1945. J’ai beaucoup hésité à filmer cette séquence, mais sans elle, leurs retrouvailles à Berck en 1960 auraient été trop abstraites.

Comment avez-vous choisi vos comédiennes ?
Je voulais trois comédiennes aux silhouettes différentes. J’aime Julie depuis toujours en tant qu’actrice. Je tenais à elle pour incarner ma mère, car, comme elle, elle est à la fois fragile et forte. J’avais revu UN SECRET de Claude Miller et elle m’avait paru évidente pour le rôle quand elle parlait en yiddish. Pour Johanna et Suzanne, j’ai juste suivi la réalité autobiographique : Paulette s’était installée au Canada après la guerre, et Annie était Hollandaise. J’ai donc cherché une actrice canadienne et une actrice hollandaise. Suzanne m’avait emballé dans LAURENCE ANYWAYS. Elle ne ressemble à personne. J’avais vu Johanna dans J’ENTENDS PLUS LA GUITARE de Philippe Garrel, et j’avais lu qu’elle avait été choisie par Kubrick pour jouer le rôle principal dans Aryan Papers, un film qu’il avait finalement abandonné au moment de la sortie de LA LISTE DE SCHINDLER. Quand je l’ai rencontrée à Amsterdam avec la vraie fille de Lili (Annie), elle ressemblait parfaitement au personnage que j’avais écrit. Nous avons commencé le travail avec les chants yiddish. Sous la houlette d’Éric Slabiak, le compositeur de film, Julie et Johanna en ont appris six en entier (il n’en reste que trois dans le film !). C’était une manière de les faire entrer dans le film, de façon plus légère qu’en leur faisant lire des livres sur la Shoah.

La musique est très importante dans votre film.
C’est la deuxième fois que je travaille avec Éric Slabiak qui a créé le groupe Les yeux noirs, et qui connaît parfaitement ma sensibilité. C’était d’autant plus crucial sur ce film. Il a composé une valse qui a balayé d’un coup toutes les maquettes de musique qui étaient dans ma tête : une valse en doux crescendo, une valse de la vie. Puis, ma monteuse, Joële van Effenterre, a fait un travail de brodeuse.
L’esthétique du film est très douce et colorée.
À partir des photos de l’époque, avec ma décoratrice Valérie Graal et mon costumier Olivier Bériot, nous avons reconstitué Berck comme elle était en 1960 : le bord de mer à l’identique, avec les boutiques (le Cornet d’amour !), les voitures, le club Mickey… La reconstitution n’aurait pas été aussi réussie sans le concours précieux des figurants – tous des Berckois ! – qui ont su recréer l’atmosphère de l’époque.

Comment voudriez-vous que le film soit reçu ?
La génération des déportés a quasiment disparu. Mais la Shoah est un traumatisme héréditaire ! Disons que le film est mon témoignage, très personnel, de la deuxième génération.

A la vie

Un film de  Jean-Jacques Zilbermann

Avec Julie DEPARDIEU, Johanna TER STEEGE, Suzanne CLEMENT et Hippolyte GIRARDOT


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