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"L'Adieu aux armes" d'Ernest Hemingway

Par Leblogdesbouquins @BlogDesBouquins
“Lorsque vous écrirez l'histoire de deux amants heureux, placez-les sur les bords du lac de Côme” prophétisait un Liszt tombé amoureux du lieu avant que Sand et Stendhal n’y noient leur plume ou leur cœur. Un siècle et demi plus tard, la superbe de ces quelques Lacs au nord de Milan ne s’est toujours pas étiolée. On y vient toujours amoureux, futurs mariés ou éternels amants, s’y reposer à l’abri du bruit de la ville et de ses propositions. Horaires aménagés, balades en bateau et poissons souriants, le cadre est une invitation à la paresse la plus innocente. Ailleurs, il y a la course aux prix littéraires, les Foenkinos boys forcement déçus et les Reinhardt lovers depuis longtemps rentrés aux vestiaires. Et au milieu coulent les larmes de Lydie Salvayre qui aura fini par pleurer à réception du précieux Goncourt. Hemingway, lui, s’en fout. Pas tant parce qu’il est mort, mais plutôt parcequ’il a deux breloques bien moins franco-françaises aux épaules, un Nobel et un Pulitzer. Je parlais ici, il y a quelques mois, de son « vieil homme et la mer » qui m’avait bluffé, prétentieusement replet de mon Hemingway-isme. La relecture de « Paris est une fête » a été une franche catastrophe, à peine si l’ouvrage n’est pas tombé de mes sabots. Ma foi remise en cause, j’ai souhaité me rassurer et soumettre mon esprit indéterminé  à une nouvelle épreuve, « L’Adieu aux armes ». Avec du temps, de la capacité cérébrale disponible et une profonde envie, j’espérais à nouveau revivre la magie de mes vingt ans, le temps d’un spritz au bord d’un lac
un jour d’armistice.
L’avis de JB

Téméraire mais pas courageux
Onze ans, c’est le temps qu’il aura fallu à l’auteur pour sortir son autobiographie de la première guerre mondiale. Frederic Henry est américain, mais c’est avec l’armée Italienne qu’il a choisi de s’engager. Ambulancier, il est très vite blessé et hospitalisé, précédant la retraite de son armée vaincue.  Le reste c’est de l’history, il y a forcément une infirmière, une fuite et une tragédie. La guerre a, de juste, qu’elle ne produit pas uniquement des héros ou des victimes. Et c’est dans ces personnages amputés d’une partie de leur destin que la littérature a puisé des succès. « La chambre des officiers », « Le patient anglais » en sont deux exemples parmi des dizaines. Journaliste pendant la guerre d’Espagne, embauché à la croix rouge en 1918 ou intégré en 1944, c’est comme si Hemingway avait longtemps réfléchi avant d’en être. Une précaution que ne prendra pas son avatar dans les montagnes Italiennes et qui lui coutera sans doute la gloire à défaut de l’amour.
Ma pipe rangée et mes lunettes repliées, je peux à présent vous avouer que « L’Adieu aux armes » est un livre que j’ai trouvé sans intérêt. La première partie de l’ouvrage n’est pas dénuée de qualité, notamment par la qualité de ses descriptions de la vie d’une garnison dans l’attente de la guerre. Comme un vieux danseur, l’auteur répète ses gammes à la perfection. Pour ce qui est d’écrire une ambiance, une saveur, un lieu ou un paysage, Hemingway est un maître. Un vieux soldat captivant une tablée, un grand père les yeux dans le feu qui crépite, ou la vieille qui raconte le Titanic :
« Le monde brise les individus et, chez beaucoup, il se forme un cal à l'endroit de la fracture ; mais ceux qui ne veulent pas se laisser briser, alors, ceux-là, le monde les tue. Il tue indifféremment les très bons et les très doux et les très braves. Si vous n'êtes pas parmi ceux-là, il vous tuera aussi, mais en ce cas il y mettra le temps. »
« De tous les bars de toutes les villes du monde, il a fallu qu'elle entre dans le mien… »
Jusqu’à la blessure de notre ambulancier, tout va bien. Le moteur ronronne affectueusement, les hommes mangent, boivent et jurent tandis que la guerre tonne. Il aurait alors fallu quelques semaines d’attente supplémentaires, et quelques confidences lourdes d’amitié. Nos soldats auraient maudit le monde et écrit à leur épouse. La guerre aurait frappé anonymement, et une voix off aurait fait la morale. Mais non. Notre américain se blesse et rencontre la redoutable Catherine Barkley. Miss est une infirmière anglaise qui va s’occuper de notre héros, et accessoirement bousiller le reste du bouquin. A moitié remis, Mr Henry doit retourner se faire charcuter au front, et disons que la motivation n’est pas là. Bien sûr il a peur, mais surtout il rêve d’épouser la belle oie blanche dont il s’est épris. Sauf que sa promise est d’une ruse très limitée, de ces intelligences rares pour lesquelles on ne perdrait pas un ongle. L’archétype de la douce écervelée sans relief, qui nous régale de grandes sorties comme :
"You’re my religion. You’re all I’ve got"
"I’ll try and not make trouble for you. I know I’ve made trouble now. But haven’t I always been a good girl until now?"
Lolita sans charme, amoureuse de l’amour, notre fière figure féminine va tranquillement déteindre sur notre héros, au point d’en faire un labrador mutique. Gorgée de phrases toutes faites et d’idées de ce que doit être une femme et une mère, elle corrompt notre ambulancier à grand coup d’arguments chocs :
« - […] Dis, mon chéri, est-ce que tu n’aimerais pas te laisser pousser la barbe ? 
- Tu voudrais ? 
- Ça serait peut-être drôle. J’aimerais te voir avec une barbe. 
- C’est bien, je vais la laisser pousser. Je vais commencer tout de suite. C’est une bonne idée. Ca nous donnera quelque chose à faire. »
L’adieu au récit
Certes, il nous reste encore quelques fulgurances fortes rares au milieu du naufrage, des descriptions et quelques introspections. Mais à partir de LA rencontre, il n’y a presque plus rien à sauver, à part votre temps. Ce n’est pas la guerre que fuient nos protagonistes (Hemingway n’était pas un pacifiste) mais une contrainte qui les empêche de vivre leur histoire (aussi niaise soit elle). Infantilisés et dépersonnalisés par l’idée de l’amour, ils nous livrent une bien triste histoire de petit couple bien rangé dont l’auteur se venge presque en finissant par condamnant Madame ( booom spoiler).
Je crois que j’aimerais un Hemingway sans ou avec très peu de dialogues. Quelque chose de simple et de centré. Un moment qui soit ambitieux uniquement par ses qualités littéraires, « un jeune homme et la montagne » par exemple. L’auteur ne me touche pas avec ses grandes fresques ; il aurait dû les laisser à d’autres, tant son talent est ailleurs.
A lire ou pas ?
« Ce qu’il faut c’est écrire une seule phrase vraie. Ecris la phrase la plus vraie que tu connaisses. » conseille l’auteur. Une parole avisée et terriblement juste, au regard de ma très grande déception à la lecture de ce livre. Découpez le livre en deux, ou préparez-vous à lire une romance avec pour protagonistes principaux la marionnette de Carla Bruni et celle de Raymond Barre.

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