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La marche - 6/10

Par Aelezig

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Un film de Nabil Ben Yadir (2013 - France) avec Tewfik Jallab, Vincent Rottiers, Hafsia Herzi, Lubna Azabal, Olivier Gourmet, Charlotte Le Bon, Nader Boussandel, M'Barek Belbouk, Philippe Nahon, Jamel Debbouze

Intention louable mais beaucoup de maladresses.

L'histoire : France, 1983. Les enfants d'immigrés sont sans cesse stigmatisés par la population, raciste, et la police multiplie les bavures dans les banlieues. Mohamed et ses amis ont l'idée de lancer une marche anti-racisme et pour l'égalité de TOUS les Français, quelle que soit leur origine. Ils partiront de Marseille et remonteront jusqu'à Paris, s'arrêtant dans villes et villages pour discuter pacifiquement avec les gens, expliquer leur propos, renouer le lien entre citoyens "légitimes" et petits gars de la banlieue. Ils ne sont que neuf au départ, mais ils ne doutent pas que le groupe grossira au fur et à mesure.

Mon avis : Le sujet est noble et intrinsèquement intéressant, puisqu'il s'agit d'une histoire vraie, plutôt belle, et pourtant mal connue. Je me demandais d'ailleurs comment diable, moi, qui suis pacifiste depuis toujours, qui regarde le JT depuis l'adolescence, et qui avait 23 ans au moment des faits, je n'avais jamais entendu parler de cette Marche. En fait, on comprend en voyant le film que la marche n'attirait pas grand monde, que la police et le gouvernement, montrés du doigt, minimisaient le plus possible l'événement, qui fut donc peu médiatisé. Seul le rassemblement final à Paris a attiré la foule, mais là, il a dû être assimilé par nous tous à une manif' comme une autre, une manif' de plus. Après des années 70 particulièrement fécondes en mouvements de ce genre, pas étonnant que ma génération ait zappé cette Marche qui, d'après ce que je lis aujourd'hui, a quand même fait la une des journaux ; reste à savoir comment elle était présentée. Je reste en effet étonnée d'avoir zappé ça. Il était donc utile voire indispensable de connaître cet épisode de notre histoire.

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Mais tout a bien du mal à fonctionner. Malgré un joli casting, des jeunes sympas, cadrés par quelques vétérans (Olivier Gourmet, Philippe Nahon, Luba Aznal...), les personnages ne sont pas crédibles, carrément caricaturaux même. Avec des historiettes, censées nous séduire, (la romance entre blanc et beurette, l'amitié virile entre un homme et une homosexuell, qui sont tellement clichés qu'elles agacent plutôt qu'autre chose. D'autant que tout ça ne va vraiment pas loin, c'est juste de l'imagerie, du remplissage. Ca manque cruellement d'émotion et d'un humour salvateur. Ca se prend trop au sérieux. Il faut savoir prendre de la distance pour mieux marquer les esprits avec des dialogues et des scènes percutants, dont on se souvient.

Deux personnages sont particulièrement bizarres. Celui interprété par Lubna Azabal, hystérique, toujours en train de brailler, de râler, une tête à claques ! Dans un groupe qui se veut pacifiste, je l'ai trouvée bien agressive. Et surtout très énervante. Et puis Jamel Debbouze, dont on ne comprend pas vraiment s'il est complètement neuneu ou si c'est le comique de service. Il nous fait sourire quelquefois, mais là encore, on a davantage l'impression qu'il est là pour garantir le box-office, alors qu'il a un tout petit rôle. Et pourtant, il est tout seul sur la plupart des affiches (quelques variantes avec Le Bon, Gourmet ou Jallab, qui selon moi aurait dû être choisi, et sans alternative !). Mensonge et manipulation, damned ! C'est pourquoi j'ai choisi de vous mettre là-haut celle avec Tewfik Jallab. Nom d'un chien et Scrongneugneu.

Il y a aussi des ellipses, une technique que je n'apprécie que rarement car c'est mal fait le plus souvent et notre cerveau n'arrive pas à combler le trou. Je citerai d'abord ces scènes régulières où l'on voit la police suivre la marche pas à pas, avec des paroles, des gestes, des sous-entendus qui laissent à entendre que ces messieurs ont fait pression sur les maires, sur les médias, pour tenter de mettre des bâtons dans les roues des marcheurs. Mais on ne sait pas vraiment avec précision ce qu'il en fut. Et c'est plutôt nul, car c'était l'essence même de la force qu'aurait pu avoir le film : a-t-on oui ou non "cachés" les Marcheurs à la population ? Autre exemple : l'agression de Monia. On la voit dans une cabine téléphonique et la seconde d'après dans le groupe de marcheurs, s'écroulant soudain de douleur, à cause de ce qu'on lui a fait, et dont nous n'avons rien vu. On est surpris, horrifiés, en découvrant en même temps que les autres l'état de son dos, et on aurait aimé en savoir un peu plus. Ce sont ces choses-là, ces horreurs, qui hélas auraient donné tout le poids à ce film ! Là, on dirait que le réalisateur ne veut pas trop choquer... Avec un thème tel que le racisme, si on ne choque pas, si on n'attire pas le regard avec autorité, tout le monde s'en fout ! Ladite scène - inventée - est totalement ratée, malgré l'horreur qu'elle suscite.

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Du coup, et en partie à cause du voile ainsi posé sur les obstacles que rencontre le groupe, on tombe dans un angélisme pas du tout efficace, voire gnangnan, et démago. Et puis les disputes continuelles à l'intérieur de la petite bande ne crédibilisent pas le propos ; ils se réconcilient toujours dans les secondes qui suivent... trôôôp bôôô ! Moi ça m'a donné l'impression que le réalisateur incorporait volontairement ces scènes pour montrer que Vous voyez, ce sont des gens comme vous et moi, qui ne sont pas d'accord, mais gardent leur objectif commun. Pour moi, désolée, ce n'est pas réaliste. Ces perpétuels conflits étaient inutiles et nuisent au film.

Autre souci : la présence du curé. Le mouvement se veut totalement laïque, alors pourquoi ce prêtre ? Bien sûr, il connaît bien ces jeunes et il les défend. OK. Mais il n'est pas laïque. S'ils acceptaient ce prêtre catholique, il fallait aussi dans ce cas, embarquer dans leur aventure un imam et un rabbin. J'ai trouvé ça étrange. En cherchant de l'info, j'ai appris que le personnage existait bien, mais il n'était pas seul, il y avait plusieurs curés et un pasteur. Mais toujours pas d'imam...

On a aussi l'impression que le groupe ne reste constitué que des neuf personnes du départ. Alors que d'autres marcheurs se sont joints à eux. Ils ont arrêté à 32 le nombre de permanents. Cet aspect est totalement flou dans le film.

Bref, le film est sympathique, avec un sujet en or, mais tout sonne un peu faux.

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Trente ans après, rien n'a changé.... Ca a même empiré. Les mômes ont pourtant été reçus par le président François Mitterrand, mais rien de très concret n'en est sorti. Quelques lois qui essaient d'aller dans le bon sens, mais dont se fichent généralement les racistes, toujours et de plus en plus présents au fur et à mesure qu'on s'enfonce dans la crise. L'homme n'aime pas partager, encore moins quand le gâteau est plus petit et que des étrangers viennent à sa table. Puis c'est le cercle vicieux, plus on est rejeté, plus on se radicalise ; plus on se radicalise, plus on est détesté.

La marche a aussi favorisé la naissance de SOS Racisme, une excellente chose, si ce n'est que cette association a récupéré l'aura des Marcheurs, dont elle a écarté les membres, privilégiant des cadres du Parti Socialiste, dont elle est une émanation. Pas joli joli.

Au final, on n'est guère plus avancé. Oui c'était beau cette idée. Mais le fait de voir qu'elle a eu si peu d'impact est désespérant... En gros : ça m'a foutu le bourdon, et cinématographiquement parlant, ça fait téléfilm ; il n'y a aucune puissance, aucun style.

Les critiques presse sont pourtant très bonnes. "Voici un joli film, émouvant, rondement mené, profondément sympathique. Il nous rappelle utilement que les années 80 n'avaient rien d'idyllique de ce point de vue (le racisme)." (CultureBox, France Télévisions) ; ""La Marche" n'est pas un film complaisant qui montrerait le pacifisme avec angélisme. Il montre au contraire, que derrière toute forme de présentation se nichent contradiction et conflits. La forme didactique du récit n'est pas ennuyeuse, mais presque nécessaire."  (Elle) ; "Aidé par de bons comédiens, Nabil Ben Yadir ne laisse aucun personnage sur le bord de la route. Et réussit un film choral sur un évènement méconnu." (Le Figaroscope) ; ""La Marche" retrace cette aventure (...) avec la dignité et la distance requises et le souci louable de séduire le public le plus large." (Le Nouvel Observateur) ; "Avec un équilibre bien senti entre humour et émotion, Nabil Ben Yadir exhume salutairement cette tumultueuse page de l’histoire récente de France. (...) Si on regrette que les personnages ne soient pas assez fouillés, il se dégage de l’ensemble une force qui donne envie de déplacer des montagnes." (Métro). Des commentaires très consensuels ; j'ai plutôt l'impression qu'on n'ose pas critiquer un film sur le racisme...

Je me sens plus proche des Fiches du Cinéma : "Le film, d'abord humble et plein d'entrain, sombre malheureusement dans le pathos et la mièvrerie." Les spectateurs ont la dent quasiment aussi féroce. D'ailleurs, malgré les excellentes critiques, le film a fait "seulement" 120 000 entrées et - c'est un signe - j'ai eu énormément de mal ce matin à trouver des illustrations sur le net...

Sympa mais pas emballant. Dommage pour le thème.


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