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[Note de lecture] "Valérie Rouzeau, Télesco – pages", par Antoine Emaz

Par Florence Trocmé

 
Valerie-rouzeau-telescopages-invenit-213x300Les éditions Invenit poursuivent l’entreprise de faire entrer la littérature au musée. Dans la collection « Ekphrasis », il s’agissait de placer un auteur face à une toile de son choix, exposée dans les musées de Lille. On a pu lire ainsi Butor/Bouts, Dhainaut/Manessier, Farasse/Dubuffet, Degroote/Leroy, Sampiero/Matisse… La nouvelle collection, « Récits d’objets », est un peu sur le même principe, dans un partenariat avec le Musée des Confluences, à Lyon. Ce musée réunit plus de deux millions d’objets divers, de toutes matières, toutes époques, toutes provenances : c’est un véritable cabinet de curiosités du XXI° siècle. L’écrivain choisit l’un de ces objets et en fait le « récit », à sa manière : le projet mêle ainsi contrainte et liberté. Pour ce livre, Valérie Rouzeau a choisi un débris de la météorite Allende, tombée «  le 8 février 1969 à 1h05 du matin dans l’état de Chihuahua au Mexique ». Et plutôt que d’écrire un « récit », elle a placé cette pierre au cœur d’une suite de 22 poèmes assez courts, en vers libres. Un des intérêts de ce livre tient donc à la manière dont la poète s’approprie la contrainte initiale en annexant un univers qui a priori n’était pas le sien, celui de la science et de l’espace. 
En premier lieu sans doute, par l’humour et la bousculade joyeuse de mots : cette ouverture scientifique offre un nouvel espace de lexique et de connaissances. On voit ainsi passer les figures de Newton, Galilée, Copernic, Einstein… De multiples planètes peuvent tourner dans tous les sens : « Et Callisto Europe et Io et Ganymède » ou les « quatre lunes de Jupiter »(p.17). Il y a aussi le vocabulaire spécialisé, aussi imposant qu’amusant : « Bélemnites ammonites rudistes il y a longtemps / A l’ère mésozoïque dans l’eau du jurassique et puis du crétacé » (p.53)… Au long du livre vont se croiser deux regards : celui de l’adulte sérieuse, intéressée par cette explication scientifique du monde, et celui de l’enfant (ou de la poète) qui joue, jongle et s’amuse de ce savoir. Le titre de « Télesco-pages » a tout son sens : il s’agit bien d’un heurt entre deux visions du monde, deux langages – disons scientifique et poétique pour aller vite – mais toujours avec légèreté, humour. 
Dans deux poèmes, pages 11 et 23, on voit très bien cette tension entre deux pôles : Valérie Rouzeau cite en italiques le discours savant et le glose de façon irrévérencieuse : « La vie est une nécessité / Stalagmite et stalactite / Et patati et pâte à tarte / Et bleu comme l’orange du poète » (p.23). Il ne s’agit pas de se moquer de la science par une sorte d’anti-intellectualisme facile, mais seulement de créer une tension, d’établir une distance. Car il y a visiblement eu documentation sérieuse autour de cette météorite : en témoignent l’évocation de la sonde NEAR (p.47), ou la série datée et localisée d’événements analogues de 1492 à 1992 (p.43). Mais le début d’un autre poème disqualifie en un alexandrin cette curiosité, ce savoir : « C’est qu’on n’y comprend rien on y pige fort mal » (p.13) 
Télescopage aussi entre micro- et macrocosme : d’un côté le temps long, l’espace de l’univers, de l’autre l’instant présent, ici et maintenant : Le papillon le paon de jour / qui traverse ma fenêtre / Eblouit mon champ de vision. » (p.21). Mais cette mini-météorite ne crée « Aucun désastroblème ». Par contre, la chute d’une vraie météorite n’est pas sans effets : pour les paysans mexicains d’Allende, c’est « une catastrophe » même si cela reste « une joie pour les cosmochimistes » (p.27).  
L’événement cosmique est surdimensionné en quelque sorte, sans rapport commun avec la vie quotidienne, comme le montre le raccourci qui juxtapose le 8 février 1969 à Pueblito d’Allende et la vie familiale de l’auteure, à cette même date, à Fontenay-aux-Roses. (p.41) Et pourtant ce sont bien les mêmes lois physiques qui gouvernent l’ensemble, comme le prouve en un joyeux désordre cette réflexion sur la gravitation universelle : « Quand le mécanicien céleste a rêvé fort / A la gravité des astres / La gravité des choses du monde / Lesquelles tombent sous toutes sortes de formes / Larmes feuilles mortes piles d’assiettes / Patineurs artistiques tartines / Côté confiture margarine / Châteaux forts et vestes à carreaux / Et l’automne un 22 septembre » (p39). 
Au fond, ces poèmes portent, à l’occasion de la météorite d’Allende, un questionnement sur l’événement, la science et  son discours. Car si le livre est gai dans ses télescopages et ses rythmes alertes, il est sérieux dans son mélange d’émerveillement et de crainte face à l’énigme de l’univers, qui mêle vie et mort, création et destruction (pages 23 et 53). Domine cependant une impression d’écart, comme si la science était un savoir autarcique, à distance de la vraie vie : « le Soleil brille / Et s’il doit exploser en dix milliards d’années / Qu’est-ce que ça peut nous faire ces zéros ces étoiles / Ces équations méchantes voleuses d’éternité / cette science bordel on n’y a pas accès » (p.13). On l’entend, Valérie Rouzeau choisit avec sagesse de laisser le dernier mot à la poésie, comme dans ce poème qui pourrait avoir presque valeur d’art poétique pour ce livre : «  Ciel prévu et ciel observé / Quel déconcerté concerto / Si l’Univers est chiffonné / Qui que quoi fait le chiffonnier / A quoi songe donc la chiffonnière / Et combien de cosmos : mystère / Et boule de gomme et boule de feu / Et croix de bois et croix d’enfer / Bazar de pensée chamboulée / Alors à lire les astronomes / La plus belle histoire de la pomme / Je trace petites phrases musicales / Mes verbes un peu télescopés. » (p.49) 
 
[Antoine Emaz] 

Valérie Rouzeau, Télesco – pages, Editions invenit / Musée des Confluences, 60 pages – 9€ 
 
 


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