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"Le vin est semblable à l’homme ; on ne saura jamais jusqu'à quel point on peut l’estimer et le mépriser, l’aimer et le haïr, ni de combien d’actions sublimes ou de forfaits monstrueux il est capable" (Charles Baudelaire).

Publié le 30 novembre 2014 par Christophe
Je l'ai déjà dit, je ne bois pas de vin. Ni d'autre alcool, d'ailleurs. Ce qui ne m'empêche pas d'apprécier les histoires qui se déroulent dans ces mondes particuliers que sont la viticulture ou l'oenologie. C'est justement dans un vignoble que notre enquête (eh oui, polar, voilà ce que nous avons au menu, aujourd'hui) a commencé. Et, s'il n'est pas question que de vin, la dive boisson reste un élément central de notre intrigue. Malgré cela, il sera bien difficile d'y trouver la vérité, toute la vérité, contrairement au vieil adage latin. Il va falloir pour cela un enquêteur au top de sa forme, facétieux en diable et déterminé. Un portrait qui colle comme un gant à ce vieil ours d'Amédée Mallock, qui va devoir faire preuve de patience et de zénitude pour déchiffrer des situations apparemment indéchiffrables. "Les larmes de Pancrace" (en grand format au Fleuve Noir) ont des secrets profondément enracinés dans la terre bordelaise dont les fruits sont aussi mûrs que dangereux.
C'est un beau mois de juillet, chaud et ensoleillé, qui invite à la villégiature plus qu'aux activités du quotidien. Le commissaire Amédée Mallock a donc quitter son tout nouveau, tout beau quartier général, son équipe chérie et l'étouffante capitale pour aller prendre ses quartiers d'été à Andernos-les-Bains, sur le Bassin d'Arcachon.
Mais, à peine a-t-il le temps de se transformer en estivant et de profiter de la Dolce Vita aquitaine, qu'il reçoit un appel téléphonique qui va bouleverser tous ses plans. A l'autre bout du fil, un vieil ami, Gilles, déjà croisé dans les premières enquêtes de notre commissaire. Il est flic, lui aussi, il a fait partie de l'équipe Mallock il y a bien longtemps, avant de choisir de voler de ses propres ailes.
Des ailes qui l'ont conduit à Bordeaux, dans sa région natale, où il a grimpé les échelons, lui aussi. Mais, là, le voilà face à une affaire qui s'annonce bien épineuse, et dans laquelle Gilles pourrait se retrouver impliqué un peu trop personnellement, car il connaît tous les acteurs. Alors, un coup de main des amis ne serait pas de trop.
Même si Mallock ne rêve que de déjeuners en terrasse, de séances de bronzette et autres immersions dans l'eau d'une piscine ou d'un océan, il lui est difficile de résister à l'attrait du mystère. Surtout que Gilles lui affirme que celle que tout accuse n'a pas pu commettre le crime qu'on lui reproche. Dubitatif, malgré tout, Mallock se dit que, quoi qu'il prouve, cela soulagera son ami. Et puis, tout cela va l'emmener dans un vignoble, ce qui n'est pas pour déplaire à ce bon vivant...
En effet, c'est dans un domaine viticole renommé que s'est déroulé le drame. Jean de Renom, le maître des lieux, a été tué par balles sur le perron de sa propriété. Seule personne présente, sa jeune et ravissante épouse, Camille Corneille de Renom, a prévenu la police dans un état de nerfs proche de l'hystérie et ne semble se souvenir de rien.
Sauf que les premiers éléments de l'enquête se concentrent sur elle. Et les premiers indices que Mallock va mettre au jour vont accentuer l'impression : Camille Corneille de Renom, héritière du domaine viticole du même nom, celui qui fournissait du vin au Pape lorsqu'il siégeait à Avignon, sept siècles plus tôt, pourrait bien avoir occis son époux...
Là où la chose se complique, c'est que Camille n'est pas n'importe qui. Plus exactement, c'est sa mère qui est une personnalité en vue. Sophie Corneille est une figure politique en vue, au plan régional mais aussi au plan national. On lui promet même un destin présidentiel à plus ou moins long terme... C'est dire que les deux policiers, bientôt alliés à un magistrat droit dans ses bottes, vont devoir évoluer dans un champ de mines...
Un contexte immédiat difficile, propice à l'agitation médiatique et à la pression politique, tout ce qu'adooooore ce bon vieux misanthrope de Mallock, qui n'aime rien moins qu'on vienne lui piétiner les arpions, surtout sans demander pardon. On le cherche ? On va le trouver. Son esprit provocateur va rapidement le pousser à découvrir coûte que coûte ce qui s'est passé, sans se soucier de réputation et même de convenances.
Et surtout, il va se pencher sur le passé d'une maison marqué de longue date par les morts mystérieuses... Dans l'entourage récent des Corneille de Renom, on a une fâcheuse tendance à mourir avant l'âge et dans des conditions souvent étranges, parfois violentes... Comme si pesait sur cette famille une malédiction...
Celle que la légende attribue à Pancrace d'Armuth, fondateur du vignoble, au XIVe siècle ?
J'ai pris mon temps pour revenir vers Mallock, l'auteur et le personnage. Mais ce n'était pas oar réticence, car notre première rencontre, à la lecture du "Cimetière des hirondelles", avait été très bonne. Non, il fallait la conjonction d'un moment, d'une envie, et ce temps est venu dernièrement. Dans un contexte très différent, puisque cette enquête repose entièrement sur les épaules pas vraiment frêles du commissaire.
Bien sûr, les personnages qui l'entourent sont importants, mais les membres de Fort-Mallock ne font que de brèves apparitions, apportent des éléments forts, mais tout le processus de maturation qui va aboutir à la résolution de l'énigme. Rien ne va le faire dévier de son objectif et c'est un vrai duel qui va s'engager.
On assiste à une sacrée partie de poker menteur, ou comment l'enquêteur doit trouver les éléments pour démanteler le plan adverse et montrer, comme souvent, que le crime parfait n'existe pas. Dans "les larmes de Pancrace", c'est un Mallock qui fait fonctionner ses cellules grises à la façon d'un Poirot, mais aussi qui recours aux substances narcotiques pour délier son inconscient et son intuition, comme un Sherlock Holmes.
Tout y passe, des techniques de police scientifiques les plus pointues aux bluffs les plus éhontés, les pièges tendus et les hypothèses qu'on essaye de vérifier en prêchant le faux pour obtenir quelques certitudes. Un arsenal que Mallock maîtrise à merveille, sa roublardise naturelle faisant le reste. On n'est pas dans les effets de manche, mais le commissaire sait se montrer narquois jusqu'à exaspérer son monde. Une arme fatale.
Il faut dire que ce que découvre petit à petit Mallock, après moult investigations, et pas mal d'esbroufe, est juste diabolique. Mais ce n'est pas tout. J'ai évoqué Pancrace, je n'en dirai pas plus, si ce n'est que le lecteur, en parallèle, découvre le contexte de cette fameuse malédiction qui frapperait les lieux et expliquerait aussi pourquoi le vignoble des Corneille de Renom, s'il a le statut de grand cru, n'a jamais produit un très grand vin...
Cette partie, aussi historique qu'elle est romanesque, m'a passionné, au point que je me suis même dit que cette histoire aurait pu faire un livre à elle seule. Un splendide thriller historique qui aurait pu mêler foi, croyances, superstitions, pouvoir, géopolitique, vengeance, rédemption, déformation pour accoucher d'une légende qui fait frissonner lors des veillées au coin du feu...
Tous les ingrédients sont là aussi pour apporter une touche d'effroi dans cette affaire. Car, cette rude période n'était peut-être pas l'obscur Moyen-Âge qu'on veut parfois nous imposer en oubliant tout le reste, voire en déformant la réalité, il y a tout de même matière à installer quelque histoire pleine de violence, de cruauté, mais aussi le destin qui s'en mêle.
Le destin de personnage dont la mémoire collective n'a pas toujours conservé les noms. Seul Pancrace a traversé les âges, parce que fondateur du domaine et inspirateur de cette activité viticole qui a fait, fait toujours et fera encore longtemps la réputation des Corneille de Renom. Ce que l'on découvre des événements de cette époque, avec nos yeux si pleins de scepticisme d'homo sapiens du XXIe siècle, frappe alors de plein fouet.
C'est difficile de vous parler de ce polar qui ne repose pas sur un rythme effréné, des poursuites, de la bagarre, des rebondissements incessants. L'action rebondit, oui, elle avance par palier, élément après élément, ou plus exactement, strate par strate, à l'image d'un archéologue mettant au jour des vestiges à l'aide de sa truelle et de sa brosse.
Il creuse jusqu'à rencontrer un nouvel élément qu'il dégage avec précaution, époussette, nettoie, remet dans son contexte, associe à ses autres découvertes et en fait la pièce d'un puzzle qui devrait, finalement, permettre non seulement de comprendre qui a tué Jean de Renom de sang-froid, et pour quelles raisons inavouées ou inavouables.
Je marche moi aussi sur des oeufs, parce que j'aimerais aborder de front certains aspects mais j'ai peur qu'en faisant cela, j'ouvre trop de pistes pour comprendre un peu trop rapidement de quoi il s'agit. Une thématique en particulier, qui est certes à considérer avec le recul d'une lecture romanesque, d'une fiction, mais pose un regard que je trouve assez juste sur certains maux bien français dont nous ne parvenons décidément pas à nous défaire.
Un mot sur le juge d'instruction, Max Balester, qui apparaît dans le courant de l'histoire et se révélera un allié précieux pour Mallock, et réciproquement. Pas pour évoquer sa passion secrète pour les gerbilles, non, mais parce qu'il m'a fait penser à un autre juge de fiction qu'il m'arrive de croiser (et pour qui je m'inquiète ces temps-ci...) : le juge François Roban, l'un des personnages les plus intéressants, à mes yeux, de la série "Engrenages".
Tous les deux sont intègres et indépendants, imperméables aux pressions, mais capables aussi de jouer avec le système, les procédures et la loi, quand il est nécessaire, parce qu'il faut aussi savoir employer la ruse et s'accommoder avec les stricte éthique, pour jouer selon les règles du jeu qu'imposent des adversaires qui ne s'embarrassent guère de morale.
Certes, on pourra trouver, mais n'est-ce pas bien souvent le cas, qu'il enquête un peu, beaucoup, à charge. Il n'empêche que son objectif, malgré les écueils, est d'aller à la recherche de la vérité. Dick Wolf, lorsqu'il a créé sa fameuse franchise de séries télés, les a appelées "Law and order", la loi et l'ordre, qui, aux Etats-Unis, fonctionnent en symbiose.
Ce n'est pas franchement le cas chez nous, alors que, pourtant, les missions sont complémentaires et les buts communs. Curieux, tout cela... Ou suis-je juste un grand naïf ? Cette complicité pleine d'un certain mauvais esprit m'a ravi et ce juge, bizarre de dire ça, quand même, plutôt sympa, on aurait bien envie de le revoir dans une prochaine enquête...
J'en fini presque comme j'ai commencé, en vous parlant de ce personnage à multiples facettes qu'est le commissaire Amédée Mallock. Bourru, pas commode, ours mal léché, solitaire, insolent, casse-pieds, insaisissable, gourmand, cordon-bleu, ami en or, fidèle à ses idées comme à ses proches, loyal et même, quelquefois magnanime. Bref, un gros coeur comme ça pour qui sait le connaître, l'apprivoiser.
Et une férocité de pitbull pour qui marche sur ses plates-bandes ou lui manque de respect... Là, on peut craindre le pire, Mallock n'a rien à perdre, et il en a parfaitement conscience. Ses exploits passés lui ont valu quelques protections et, de toute façon, il lui importerait peu d'être poussé dehors. Dit-il. On peut ne pas y croire une seconde.
Mallock, c'est aussi un énorme orgueil sur pattes. Un sentiment qui est un moteur, mais qui pourrait aussi être parfois un handicap. Dans "les larmes de Pancrace", il n'hésite pas à se montrer arrogant, donneur de leçon, agaçant... Mais c'est fait avec talent, audace et un vrai sens de la théâtralité qui font qu'on le pardonne, finalement.
Une scène, en particulier, dans un parc, ceux qui ont lu le roman comprendront à quoi je fais allusion, relève de la prestidigitation et de l'entourloupe pure et simple. Le plantigrade irascible se transforme alors en faune, espiègle et bondissant. Impressionnante métamorphose qui montre, allez, lâchons-nous, qu'il kiffe grave son rôle d'empêcheur de tourner en rond et que sa raison d'être, c'est aussi d'empêcher les coupables de dormir en leur chatouillant métaphoriquement les orteils quand ils essayent de dormir sur leurs deux oreilles.
J'ai apprécié la complexité de cette enquête mais aussi la mécanique du crime et celle, parallèle, qui va mener à sa résolution. C'est complètement dingue et pourtant imparable. On y découvre des choses très étonnante et on finit par penser, en refermant le livre, que mettre de l'eau dans son vin peut vraiment être dangereux pour la santé...

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