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Patrick Modiano à Stockholm

Par Pmalgachie @pmalgachie

Patrick Modiano à Stockholm J'ai commencé, hier soir, à regarder en direct le discours de Patrick Modiano à l'occasion de son Nobel de littérature (oui, bien sûr, de littérature - quoi d'autre?). Avant de m'interrompre par prudence devant la violence de l'orage (chez moi, pas à Stockholm) et de mettre le texte intégral de côté pour le savourer ce matin. Mais je suis content de l'avoir vu, ce grand et merveilleux empoté, au début d'une séance qui ne ressemblait, pour lui, à rien de ce qu'il avait vécu. Il a d'ailleurs presque commencé par là. Sans surprise, puisqu'on sait sa maladresse à l'oral.
C’est la première fois que je dois prononcer un discours devant une si nombreuse assemblée et j’en éprouve une certaine appréhension. On serait tenté de croire que pour un écrivain, il est naturel et facile de se livrer à cet exercice. Mais un écrivain – ou tout au moins un romancier – a souvent des rapports difficiles avec la parole. Et si l’on se rappelle cette distinction scolaire entre l’écrit et l’oral, un romancier est plus doué pour l’écrit que pour l’oral. Il a l’habitude de se taire et s’il veut se pénétrer d’une atmosphère, il doit se fondre dans la foule. Il écoute les conversations sans en avoir l’air, et s’il intervient dans celles-ci, c’est toujours pour poser quelques questions discrètes afin de mieux comprendre les femmes et les hommes qui l’entourent. Il a une parole hésitante, à cause de son habitude de raturer ses écrits.
Comment le livre semble se détacher de son auteur quand il arrive à la fin, comment le lecteur fait ensuite exister le roman, comment les livres se suivent en se ressemblant sans être jamais les mêmes... Sur ce dernier point, Patrick Modiano m'avait un jour expliqué son sentiment presque douloureux d'insatisfaction après avoir terminé d'écrire un livre, qui le pousse à en commencer un nouveau avec l'espoir, chaque fois déçu, de réussir mieux. (Ou de rater mieux, aurait dit Beckett.) Il en a parlé aussi, en d'autres termes.
Le manque de lucidité et de recul critique d’un romancier vis-à-vis de l’ensemble de ses propres livres tient aussi à un phénomène que j’ai remarqué dans mon cas et dans celui de beaucoup d’autres : chaque nouveau livre, au moment de l’écrire, efface le précédent au point que j’ai l’impression de l’avoir oublié. Je croyais les avoir écrits les uns après les autres de manière discontinue, à coups d’oublis successifs, mais souvent les mêmes visages, les mêmes noms, les mêmes lieux, les mêmes phrases reviennent de l’un à l’autre, comme les motifs d’une tapisserie que l’on aurait tissée dans un demi-sommeil. Un demi-sommeil ou bien un rêve éveillé. Un romancier est souvent un somnambule, tant il est pénétré par ce qu’il doit écrire, et l’on peut craindre qu’il se fasse écraser quand il traverse une rue. Mais l’on oublie cette extrême précision des somnambules qui marchent sur les toits sans jamais tomber.
Il a cité des écrivains, dessinant un paysage qui est le sien, lisant un poème de Yeats, glissant les noms de Baudelaire, Mallarmé, Balzac, Dickens, Tolstoï, Dostoïevski, d'autres encore, comme en fraude. Dévoilant quelques détails de sa biographie, sans en dire trop cependant - il reconnaît d'ailleurs qu'il hésite toujours avant de lire la biographie d'un écrivain. Il me plaît infiniment dans sa tentative de définition de la place de l'écrivain, de la distance à laquelle il se tient de ce qu'il raconte.
J’ai toujours cru que le poète et le romancier donnaient du mystère aux êtres qui semblent submergés par la vie quotidienne, aux choses en apparence banales, – et cela à force de les observer avec une attention soutenue et de façon presque hypnotique. Sous leur regard, la vie courante finit par s’envelopper de mystère et par prendre une sorte de phosphorescence qu’elle n’avait pas à première vue mais qui était cachée en profondeur.
Modiano tel qu'en lui-même, plongé dans des anciens annuaires de Paris, explorant après Baudelaire "les plis sinueux des grandes capitales" et s'y dissolvant presque. Mais pas tout à fait:
Mais c’est sans doute la vocation du romancier, devant cette grande page blanche de l’oubli, de faire resurgir quelques mots à moitié effacés, comme ces icebergs perdus qui dérivent à la surface de l’océan.

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