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LILLE : OH ! TRÉSORS - 6. EXPOSITION SÉSOSTRIS III : LE LINTEAU DE MÉDAMOUD (Louvre E 13983) - Seconde Partie : UN DIEU RÉCIPIENDAIRE ...

Publié le 09 décembre 2014 par Rl1948

 

     Les offrandes sont présentées en général à une seule divinité, qu'elle soit escortée ou non d'un ou plusieurs autres dieux.

(...)

     Les tableaux constituent un hommage perpétuel, ils sont aussi et surtout une demande de réciprocité : "Je te donne du pain pour que tu me garantisses la nourriture".

Sylvie  CAUVILLE

L'offrande aux dieux dans le temple égyptien

Louvain, Peeters, 2011

p. 13

    Mardi dernier, ici même, au Palais des Beaux-Arts de Lille, nous avons vous et moi, amis visiteurs, commencé de découvrir une des merveilles que recèle la remarquable exposition dédiée à Sésostris III et à son époque (Moyen Empire, XIIème dynastie) : le linteau de Médamoud, (E 13983), appartenant au Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, à Paris.

   

Sésostris III - Linteau Louvre E 13983 - (© Ch. Décamps

(© Louvre - Ch. Décamps)

     Il va de soi que je ne reprendrai pas ce matin l'exposé que je vous ai alors présenté, sauf sur un point : Sésostris III, "dédoublé", fait l'oblation de produits de boulangerie (pain et gâteau) à un dieu ; et que j'entends poursuivre l'analyse engagée en posant la question qui me paraît à présent essentielle : qui est ce dieu figuré aux extrémités du monument ?

     Deux possibilités vous sont données : ou vos connaissances en égyptologie sont suffisantes pour que vous soyez à même d'identifier la représentation anthropo-zoomorphe typique du dieu Montou : corps humain et tête de faucon que couronne le disque solaire surmonté de deux hautes rémiges et agrémenté de deux petits cobras dressés ; ou elles sont plus pointues, et vous portez immédiatement votre regard sur les hiéroglyphes qui, de chaque côté, surmontent la coiffe du dieu.

Sesostris-III---Au-dessus-des-remiges-du-dieu----c--Ch.-.jpg

     Pour y lire, de haut en bas et de droite vers la gauche, trois signes superposés et la petite caille, l'ensemble formant le nom Montou ; puis, quatre signes gravés en dessous de l'oisillon, se traduisant par Seigneur d'Ouaset, soit : Dieu du nome de Thèbes.

     Vous aurez évidemment remarqué qu'à l'instar de Sésostris III sur lequel nous nous sommes plus particulièrement attardés la semaine dernière, le dieu est lui aussi entouré de colonnes de hiéroglyphes.

     Que vous apprennent-elles ? 

Sesostris-III---E-13983---Portion-gauche--c--Ch.-Decamps.jpg

(© Louvre - Ch. Décamps)

     À gauche, devant le dieu : Paroles dites : Je t'ai donné toute santé et toute joie, comme Rê. 

     Et derrière lui : (Montou, Seigneur d'Ouaset), Puisse-t-il donner toute vie, toute pérennité, tout pouvoir et toute santé, comme Rê, à jamais.

     À droite : 

Sesostris-III---E-13983---Portion-droite--c--Ch.-Decamps.jpg

(© Louvre - Ch. Décamps)

la colonne devant le dieu diffère ici quelque peu par rapport à celle que nous venons de déchiffrer dans la portion gauche du monument : Paroles dites : Je t'ai donné toute vie, tout pouvoir et toute pérennité, comme Rê ; tandis que celle derrière lui se révèle parfaitement identique : (Montou, Seigneur d'Ouaset), Puisse-t-il donner toute vie, toute pérennité, tout pouvoir et toute santé, comme Rê, à jamais.

     Si d'aventure vous vous intéressez aussi à la sociologie, vous aurez certainement déjà lu, amis visiteurs, la remarquable étude qu'a réalisée en 1924 à propos de la pratique de l'échange dans les sociétés archaïques l'anthropologue français Marcel Mauss : Essai sur le don

     Comme l'a remarquablement développé l'égyptologue Sylvie Cauville dans son ouvrage publié en 2011 référencé dans la bibliographie infrapaginale, le souverain du Double Pays effectuant un geste d'offrande attendait mêmement d'un dieu, Osiris souvent, Montou dans le cas présent, un contre-don pour sa personne mais aussi pour le pays entier. 

     C'est exactement ce type de relation - don et contre-don -, que propose à voir et à lire ce linteau de Médamoud.

     Plus tard, bien plus tard, dans les temples d'époque ptolémaïque, notamment à Edfou, de semblables scènes seront accompagnées de ces mots, toujours relevant de la contre-partie divine accordée au souverain :

     Je te donne les greniers remplis de céréales dont on ne connaît pas la quantité (Edfou, VII, 72).

ou

     Je te donne les villes des oasis ployant sous leurs céréales, les boulangeries emplies en ton temps (Edfou, IV, 67).

     La mention Seigneur d'Ouaset mise à part, à savoir : divinité tutélaire du nome thébain, rien sur le monument ne définit cette divinité à laquelle, pourtant, Sésostris III voua un important culte. Rappelez-vous, j'ai précédemment indiqué que ce dieu fut l'objet de l'attention royale sur le plan des constructions religieuses, essentiellement aux alentours de Thèbes : Erment et Tôd, se faisant face de part et d'autre du Nil, et bien évidemment Médamoud.

     Mais qui était exactement Montou ? 

     Lors de la "Journée d'étude" qui, le matin du samedi 18 octobre, nous permit de visiter l'exposition à laquelle, depuis le 4 novembre, je vous invite à m'accompagner, quatre interventions d'égyptologues patentés remplirent notre après-midi. Au sein de l'une d'elles, Lilian Postel, Maître de conférences en égyptologie de l'Université Lumière-Lyon 2, avança que le caractère belliqueux de Montou n'apparut qu'à partir du Nouvel Empire.

     Son exposé ne portant pas sur la spécificité du dieu, il n'étaya son assertion d'aucune  preuve particulière. Mais le ver était dans le fruit : son propos m'avait interpellé dans la mesure où il contredisait ce que j'avais toujours lu concernant Montou, caractérisé d'office en tant que dieu de la guerre.

     Je me promis de "fouiller" ma bibliothèque. J'y trouvai sans peine l'étude qui me permettait de mieux comprendre et d'accréditer les dires du Professeur Postel : elle émanait de Fernand Bisson de la Roque, cet égyptologue français à qui l'on doit, souvenez-vous, les premières fouilles effectuées sur le site de Médamoud et la mise au jour de moult statues de Sésostris III, ainsi que de ce superbe linteau du Louvre qui nous occupe depuis mardi dernier.

     (Vous trouverez également référence du texte de Bisson de la Roque en note de bas de page.)

     Bien que dans quelques formules des Textes des Pyramides il soit fait allusion à Montou en tant que divinité astrale relevant du cycle solaire, du cycle de Rê, la documentation parcellaire que nous possédons de l'Ancien Empire ne permet pas de le définir vraiment, sauf à dire qu'il se manifeste en tant que faucon ou, plus justement, sous la forme d'un être humain hiéracocéphale.

     Ce n'est véritablement qu'à la XIème dynastie (Moyen Empire) qu'il "apparaît" comme dieu primordial, vraisemblablement originaire d'Erment - l'Hermonthis des Grecs -, avec l'aspect anthropo-zoomorphe que vous reconnaissez ici sur le linteau de Médamoud, lieu où les inscriptions le définissaient comme : Montou, seigneur qui réside à Médamoud

     Il s'incarna également en un taureau sacré : Montou, taureau qui réside à Médamoud, peut-on lire sur certains reliefs que l'on y a retrouvés.

     Mais aussi à Tôd : ainsi, sur des monuments exhumés des fondations du temple, en plus de Montou, Seigneur de la Thébaïde ou de la Thébaïde et du ciel, ou encore Seigneur de Tôd, cette autre précision : Montou, taureau qui réside à Tôd.

     Si nous étions au Louvre, à Paris, je vous aurais emmenés tout de go dans la deuxième partie de l'immense salle 12, au rez-de-chaussée du Département des Antiquités égyptiennes pour visualiser une figuration de ce dieu avec tête de bovidé sur le socle de droite de la vitrine 9 : 

Salle-12-2---Vitrine-9---Montou.JPG

vous y auriez alors constaté à nouveau, mais cette fois entre ses cornes, la présence du disque solaire et des deux hautes rémiges, attributs qui vous sont maintenant familiers.

     Le taureau, nul ne l'ignore, peut représenter diverses divinités mais aussi le souverain lui-même, en tant qu'image vivante des dieux : il est alors "taureau puissant" et exprime la force royale.

     C'est la raison pour laquelle, à cette même XIème dynastie, Montou, - tout à la fois faucon et taureau - fut choisi par quatre de ses sept rois, comme dieu-patron : ils se firent appeler, je l'ai déjà souligné, Montouhotep (Montou est satisfait).

     Vous conviendrez dès lors, amis visiteurs, qu'auréolé de toutes ces raisons, il n'y a rien d'illogique à ce qu'à la XIIème dynastie suivante, le dieu conservât sa primauté parmi ses pairs ; à ce que son culte s'accrût dans le nome thébain en gestation pour devenir celui pratiqué à Erment, à Tôd, à Karnak et à Médamoud au point que Sésostris III - qui révéra, je le rappelle, Nebhepetrê Montouhotep II pour les raisons politiques qu'à présent vous connaissez -, s'impliquât dans la construction ou le réaménagement de temples qu'il lui dédia.

     Mais nulle part encore, il n'est question de dieu guerrier !

     Quand et d'où lui vint cette acception ?

     A partir de la XVIIIème dynastie quand le clergé thébain, après les invasions des Hyksos, décida qu'Amon deviendrait divinité tutélaire de la région, cet Amon qui, je le souligne au passage, lui ravit sa coiffe pour personnellement arborer le disque solaire que surmontent les hautes plumes des falconidés.

     Exit l'aura dont bénéficiait Montou !

     Ce ne sera plus lui le "satisfait" - (et on ne remboursait pas à l'époque !

LILLE : OH ! TRÉSORS - 6. EXPOSITION SÉSOSTRIS III : LE LINTEAU DE MÉDAMOUD (Louvre E 13983) - Seconde Partie : UN DIEU RÉCIPIENDAIRE ...
) -, mais bien Amon ... auquel plusieurs pharaons du Nouvel Empire emprunteront le patronyme pour se forger un nouveau nom : Amenhotep, Amon est satisfait, Aménophis pour les Grecs.

     Quant à Montou, rival d'Amon, mais que, décemment, le clergé ne pouvait exclure du panthéon égyptien, il fut à cette époque l'objet, dans l'art d'abord, dans la littérature ensuite, de références en tant que dieu combattant.

     A partir du Nouvel Empire, seulement !

     Ainsi, sur le char de Thoutmès IV (le Thoutmosis IV des Grecs), lisons-nous : Montou-Rê, grand de vaillance, faucon thébain qui abat tous les pays et tous les barbares : il donne au roi force et victoire sur tout pays ...

    Et à l'époque de Ramsès II, cette iconographie devint thème littéraire, notamment dans le poème de la bataille de Qadesh. C'est très probablement de cette époque que se forge, bien affirmée, la désignation de Montou comme dieu belliqueux dans la mesure où l'on y trouve des assertions telles que : Ramsès a pris les équipements de combat de son père Montou ou Je suis comme Montou : je lance les flèches du bras droit.

      A partir du Nouvel Empire, donc ! Et encore : pas à ses débuts ! Mais assurément pas avant !

     Il est par conséquent prématuré de faire endosser à ce dieu, comme je l'ai tout récemment lu dans une biographie, par ailleurs excellente, cet habit de combattant qui n'est alors pas encore le sien, pour expliquer les raisons qui motivèrent Sésostris III, monarque conquérant, à lui vouer un culte dans quatre temples de la région thébaine ! 

     

      Il est parfois des admirations que l'on pourrait ou que l'on devrait ... mais qu'en définitive, on n'a nulle envie de réfréner tant il semble évident qu'il faille les clamer.Et ce linteau de Médamoud exceptionnellement exposé ici, au Palais des Beaux-Arts de Lille, en fait partie ! Qu'avec vous, amis visiteurs, lors de deux rencontres successives, il me seyait de partager ...

BIBLIOGRAPHIE

BISSON DE LA ROQUE  Fernand

Notes sur le dieu Montou, dans B.I.F.A.O. 40, Le Caire, I.F.A.O., 1941, pp. 1-49.

CAUVILLE  Sylvie

L'offrande aux dieux dans le temple égyptienLouvain, Peeters, 2011, p. 74.


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