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"Les Trois Mousquetaires" d'Alexandre Dumas

Par Leblogdesbouquins @BlogDesBouquins
Voilà que, craquant ma dernière allumette, j’achève le mammouth de Dumas d’un petit coup d’index osseux. La bête à terre me donne envie de lui rendre honneur. Cela fait des semaines que j’ai commencé « Les Trois Mousquetaires », et voici quelques jours seulement que j’y ai retrouvé de l’intérêt. Sans doute pour oublier l'humiliation de la semaine dernière : j'ai oublié "Tandis que j'agonise" dans un...bistrot romain...

L'avis de JB :

Vin pour tous !
Nous sommes au début du XVIIème siècle, et le bon roi Louis XIII navigue péniblement une barque trop lourde pour lui. Il est faible, les problèmes sont légions et les conseillers se servent sur la bête. Richelieu joue les « Jafar », Anne d’Autriche les infidèles, et les protestants menacent la fragile stabilité de sa monarchie. Heureusement, il peut compter sur le soutien aveugle de Mr Trévise et ses fidèles mousquetaires, qui, au péril de leur vie, ont juré de défendre la couronne de France.
Ça, c’est pour la carte digitale. En réalité, on s’ennuie beaucoup et l’on sursaute parfois. La faute à nos mousquetaires, en grande partie :
« Débraillés, avinés, écorchés, les mousquetaires du roi, ou plutôt ceux de M. de Tréville, s’épandaient dans les cabarets, dans les promenades, dans les jeux publics, criant fort et retroussant leurs moustaches, faisant sonner leurs épées, heurtant avec volupté les gardes de M. le cardinal quand ils les rencontraient ; puis dégainant en pleine rue, avec mille plaisanteries ; tués quelquefois, mais sûrs en ce cas d’être pleurés et vengés ; tuant souvent, et sûrs alors de ne pas moisir en prison, M. de Tréville étant là pour les réclamer. Aussi M. de Tréville était-il loué sur tous les tons, chanté sur toutes les gammes par ces hommes qui l’adoraient, et qui, tout gens de sac et de corde qu’ils étaient, tremblaient devant lui comme des écoliers devant leur maître, obéissant au moindre mot, et prêts à se faire tuer pour laver le moindre reproche. »

 Porthos le balourd bling bling, Aramis le dévot rougissant et Athos le noblion sanguin, ne sont pas animés d’une intelligence abondante. On apprend très vite qu’un bon mousquetaire boit, beaucoup. Des litres de vin lui coulent en permanence dans le gosier, et le lecteur imagine aisément son teint rubicond et sa ceinture abdominale distendue. Puisqu’il est viril et respecté, le charmant personnage cogne. Tout le monde. Son laquais, par exemple, qui apprend ainsi à le respecter, ou encore l’inconnu qui le bouscule. Le mousquetaire aime évidement les femmes, avec une générosité démultipliée. Le reste du temps, il dort, ou il claque sa maigre paie dans les jeux de dés. Heureusement pour nos trois parfaits gentlemen, un berger foule bientôt leur petite prairie, le doux D’Artagnan. Qui est en fait le même personnage avec un poil plus de ruse. Notre gascon aime une femme par chapitre, et descend plus de vin qu’un chauffeur poids lourd bulgare. Seulement, il a une capacité à se projeter à plus de 15 minutes, faculté qui éblouit ses compagnons. Une belle bande d’ânes bâtés, donc, traversent la France avec leurs lourds sabots, comme un enfant de 3 ans courant après un zoli papillon. Heureusement, ils ont apparemment été trempés 33 fois par le talon dans la Seine, car leur Némésis, le Cardinal Richelieu n’arrivera pas (spoiler) à se débarrasser d’eux. Et c’est bien dommage pour l’ego de l’ecclésiaste, car celui-ci a des arguments à faire valoir :
« C’était sur le cardinal que pesait toute la responsabilité, car on n’est pas ministre absolu sans être responsable ; aussi toutes les ressources de son vaste génie étaient-elles tendues nuit et jour, et occupées à écouter le moindre bruit qui s’élevait dans un des grands royaumes de l’Europe »

Véritable Tywin Lannister du royaume, c’est lui qui agite, en coulisses, les bras de Louis XIII, dont il aime également la compagne, la blanche Anne d’Autriche. Echouer à éliminer de tels gros beaufs est l’épique fail le plus retentissant de la carrière de l’homme en rouge. Il a d’autant moins d’excuses qu’il a à sa botte LE personnage du roman, la géniale Milady.
Don't mess with the duchess
Alors que nos trois sosies de Franck Dubosc se pavanent dans le royaume, Milady de Winter n’a pas le quart du crédit qu’elle mérite. A tort, elle est réduite comme la goule Rochefort au rang de sbires du Cardinal. Un chef dont on se demande pourquoi elle ne s’est pas affranchie, tant son instinct de survie est développé. Milady est déterminée, sans scrupule, et belle. Et ce dernier détail a son importance quand on se sait s’entourer exclusivement de personnages masculins à l’intellect réduit :
« J’étais folle de m’emporter ainsi, dit-elle en plongeant dans la glace, qui reflète dans ses yeux son regard brûlant, par lequel elle semble s’interroger elle-même. Pas de violence, la violence est une preuve de faiblesse. D’abord je n’ai jamais réussi par ce moyen : peut-être, si j’usais de ma force contre des femmes, aurais-je chance de les trouver plus faibles encore que moi, et par conséquent de les vaincre ; mais c’est contre des hommes que je lutte, et je ne suis qu’une femme pour eux. Luttons en femme, ma force est dans ma faiblesse. »

Elle assassine, vole et corrompt avec une facilité déconcertante, souvent pour le Cardinal, parfois par pur désir de vengeance. Libre, décomplexée et indépendante, elle est pointée du doigt [gras] par nos faux-prophètes, avec violence. Une faveur que nous souhaiterions leur rendre. A d’Artagnan, notre joli cœur volage, par exemple. Amoureux de la femme d’un autre, il n’hésite pas à coucher avec Milady en empruntant l’identité d’autrui, tout en brisant le cœur de sa servante, qui risque sa vie pour ce monsieur.  Ou à Portos qui dilapide l’argent de ses amis et joue les escort boy avec une vielle femme fortunée. A nouveau, on se demande comment, même en utilisant la moitié de son cerveau, Dumas veut nous faire gober que nos fougueux mousquetaires prendront le dessus. Et pourtant, Milady connaitra une fin à la hauteur de son élégance, sacrifiée par des égos échaudés par sa ruse.
Un plat du haut du Château d'If
Bon…Sinon c’est long. Très long. Autour de 1000 pages. Et compte tenu de la linéarité de la copie, on se demande si c’est bien le même auteur qui nous avait tant émerveillé avec « Le comte de Monte - Cristo ».  Outre le manque de relief des personnages,  le récit manque cruellement de peps. Le décor est sommaire, les deux ou trois intrigues sont faméliques et la fin bâclée laisse plus de questions ouvertes qu’elle n’apporte de réponses. Grossièrement insérées entre deux beuveries ou parties de dés, Dumas nous régale parfois de quelques appréciations parfaitement inutiles :
« Il y a dans l’aisance une foule de soins et de caprices aristocratiques qui vont bien à la beauté. Un bas fin et blanc, une robe de soie, une guimpe de dentelle, un joli soulier au pied, un frais ruban sur la tête, ne font point jolie une femme laide, mais font belle une femme jolie, sans compter les mains qui gagnent à tout cela ; les mains, chez les femmes surtout, ont besoin de rester oisives pour rester belles. »

Le meilleur moment de l’ouvrage est, sans surprises la captivité de Milady chez son beau-frère en Angleterre. Enfin un peu de tension et de suspense!  Par opposition, par exemple, au siège de La Rochelle, interminable et quasi incompréhensible. Lors de ma critique de Monte-Cristo, j’écrivais :
« Bien sûr, il y a de petits défauts, quelques longueurs (le passage en Italie par exemple), quelques figures de style inappropriées ou une écriture qui n’est évidemment pas celle de Camus ou Céline. Mais je pardonne, j’absous Dumas avec la plus grande ferveur, son Edmond Dantès est si parfait et j’ai tant eu peur qu’il vienne à manquer voire à échouer. »

Sans Dantès et avec D’Artagnan, il n’y plus le même plaisir. La demi-intrépidité du mousquetaire ne peut prétendre remplacer la ruse d’Edmond.
A lire ou pas ?
Au risque de m’attirer pour la 156ème fois les foudres des ayatollahs du goût, je suis négativement partagé sur le sort de ces mousquetaires. Après m’avoir émerveillé, Dumas m’a fortement déçu.  Un douloureux « non » donc pour nos camarades royalistes, que l’adaptation cinématographique de Paul W. S. Anderson ne viendra surtout pas sauver.

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