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Zygmunt Miloszewski : Un fond de vérité

Par Stephanie Tranchant @plaisir_de_lire

Un fond de vérité  de Zygmunt Miloszewski   4,5/5 (29-11-2014)

Un fond de vérité  (472 pages) sort le 6 janvier 2015 aux Editions Mirobole.

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L’histoire (éditeur) :

Fraîchement divorcé, Teodore Szacki a quitté son travail de procureur à Varsovie et débarque dans la paisible bourgade de Sandomierz, où il compte bien refaire sa vie. Mais six mois à peine après avoir abandonné l’agitation de la capitale et l’asphyxie de son mariage, il s’ennuie déjà.
Heureusement, devant l’ancienne synagogue de la vieille ville, du travail l’attend : un corps de femme drainé de son sang, tout comme dans un rite sacrificiel juif… Lorsque le mari de la victime subit le même sort, la population de la ville renoue avec des peurs vieilles de plusieurs décennies. Aux prises avec une flambée d’antisémitisme sans précédent, Szacki va devoir plonger dans un passé aux échos douloureux, et tenter de trouver la vérité dans une histoire qui déchaîne toutes les passions.

Mon avis :

Deuxième roman consacré à Teodore Szarcki, Un fond de vérité voit ce procureur reconnu, anciennement affecté à Varsovie, débarquer dans une petite ville de province appelée Sandomierz. Bien évidemment, loin de l’agitation de la capitale, loin de sa fille et sa femme (qui refait d’ailleurs sa vie avec un jeune avocat) et loin des centaines d’affaires qu’il avait sur place, il se fait franchement chier (et ce n’est pas son intense activité sexuelle avec Klara, une jeune nymphomane, qui va combler son ennui, à la limite de la dépression). Un événement va pourtant bouleverser son quotidien et reléguer ses 8 affaires en cours au placard.

« Et surtout (il avait honte de se l’avouer mais n’arrivait pas à contenir sa satisfaction), il avait un vrai cadavre ! Soudain ce trou paumé, cauchemardesque été endormi devenait un lieu assez supportable. » Page 47

Eva Budnik, une enseignante et bonne catholique sans histoire, mariée à un élu très apprécié par la communauté, est retrouvée assassinée, totalement nue, la gorge tranchée  et vidée de son sang. A côté de son cadavre, à peine dissimulé dans un buisson, on découvre l’arme du crime : un immense rasoir de 30 centimètres (style machette) utilisé habituellement dans les abattoirs casher. Ce meurtre entraîne vite le bazar dans cette ville provinciale ou tout le monde se connait, et la jolie image de carte postale faite de Sandomierz finit par franchement s’effriter quand tous les indices mènent à des rituels sanglants et mettent  en avant les tensions dans relations judéo-polonaises tenaces depuis la Seconde Guerre mondiale.

« Ainsi, il devait mener une enquête dans une ville épiscopale au passé antisémite à propos d’un meurtre d’une militante associative réputée ayant été égorgée rituellement comme une vache dans un abattoir juif. (…) Ça va être un sacré bordel ! se dit Szacki en se reprochant mentalement un choix de mots inappropriés.  »  Page 69

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Un fond de vérité est un très bon polar (qui se lit parfaitement bien indépendamment du premier, Les Impliqués). Les personnages sont tous minutieusement travaillés et en particulier Teodore Szacki, homme complexe (presque antipathique) qui m’a beaucoup plu par ses réflexions très personnelles et  sarcastiques, sa verges caustiques et bien évidemment par sa manière de résoudre l’enquête en cours (sans préjugés, ni facilité). En vérité, même si j’ai trouvé  le contexte religieux et historique  assez complexe et le manque d’action à l’image de cette ville (ennuyeuse !), je n’arrivais pas à me défaire de ce livre.  L’intrigue est  tout simplement captivante et peu importe ce qui semble apparaître comme des défauts, je les ai vite occultés pour n’en tirer que le meilleur : une enquête fouillée et tenue par des personnages criant de vérité, banals, totalement ordinaires, avec autant de qualités que de défauts jamais poussés à l’extrême (on est loin des clichés vus et revus, tels que celui du flic alcoolique qui doit se battre avec ses démons !). Szacki, homme cultivé, vaniteux, réfléchi, intègre et solitaire doit faire avec son lot de galères et notamment le fait d’être un étranger dans cette ville. Il doit aussi cohabiter professionnellement avec sa collègue du parquet Barbara Sobieraj (une bureaucrate frigide), sa supérieur Maria Miszczyk (« l’ourson » qui gavent ses employés de gâteaux faits maison, à base de meringue, chocolat, noix, génoise et confiture de pruneaux) et le commissaire Leon Wilczur, un septuagénaire peu sympathique.

 « Leon Wilczur souffrait d’un mal typiquement polonais : même lorsqu’il décrivait une personne de manière positive ou neutre, cela sonnait comme une série d’invectives. Un ton las, une légère torsion des lèvres, un sourcil levé, une inspiration de fumée de cigarette à la place de la virgule, une autre inspiration, une manière crasseuse de faire tomber sa cendre ç la place du point. Son mépris général salissait tous ceux dont parlait le vieux flic. (…)

Pour souligner son effet, Leon Wilczur tendit sa main droite en levant le petit doigt et l’index. Il avait désormais l’ai du grand frère de Keith Richards, en plus moche et plus délabré. » Page 126

L’histoire (dépaysante) se construit lentement et il devient presque impossible de reposer le livre avant d’avoir compris pourquoi Ela est morte, si les antisémites du coin sont dans coup ou bien si Szacki et ses collègues ne se font pas grossièrement mener en bateau par le coupable (qui se plait à faire  régner la paranoïa en ville), et puis aussi sans savoir comment le procureur va finir par gérer sa vie personnelle et sa crise de la quarantaine.

Zygmunt Miloszewski explore et exploite les interactions historiques des catholiques et des juifs en Pologne, enrichissant ainsi son intrigue, déjà peu banale, d’un contexte bien ancrée dans la réalité. D’ailleurs, chaque nouvelle partie du roman, correspondant à une nouvelle journée d’avril 2009, démarre par une page d’informations véridiques diverses abordant des faits religieux, juridiques, économiques et  allant même jusqu’au bulletin météo. Sur ce l’auteur ajoute des légendes  (faites de meurtres sauvages d’enfants par des juifs assoiffés de sang) et beaucoup de préjugés, pour rendre cette enquête pour le moins rude et délicate. Le tout est bien dosé au final et permet au lecteur de s’immerger totalement autant dans l’intrigue criminelle que dans le contexte pour mieux ensaisir toutes les ficelles. Impossible de se douter du meurtrier, de savoir les tenants et les aboutissants dans cette affaire semée d’embûches, carUn fond de vérité ne dévoile ses indices, ses soupçons et ses hypothèses qu’au compte goutte. Petit à petit le suspens se construit (pas insoutenable mais tenace) pour arriver à un dénouement absolument inattendu.

Le tout est servi dans un style  que j’ai beaucoup aimé (agréable, fluide et agrémenté d’une pointe d’humour) et jouer par des personnages  modestes et un protagoniste cynique auquel on finit par s’attacher.  Si ce n’est pas un livre au rythme effréné, il a néanmoins le mérite de tenir en haleine et d’être très plaisant à lire grâce à la plume acéré de l’auteur, aux réflexions piquantes du procureur et aux dialogues plein d’esprit.

« Teodore tournait dans les couloirs de l’immeuble du parquet de province, à moitié aveuglé par la rage. D’habitude dans ce putain de trou paumé, on tombait sr tout le monde à chaque coin de rue, et maintenant qu’on avait besoin d’eux, ils disparaissaient comme si on était à New York, bordel. Le numéro de Leon Wilczur sonnait sans cesse occupé, le portable de Barbara Sobieraj, celle dont il avait le plus besoin, semblait éteint et Maria Miszczyk s’était éclipsée on ne sait où. Il avait réussi à récupérer le numéro du mari de Barbara, mais à encore, il atterrissait sur la messagerie. Foutus provinciaux, un brin de technologie et ils se perdent, ils ne sont pas encore sortis de l’époque des signaux de fumeux. » Page 332
En bref : je ne peux que vous conseiller ce roman polonais (à la fois polar et romans de mœurs), admirable par son intrigue autant que par sa gallérie de personnages (dont la ville de Sandomierz  fait également partie). D’une grande richesse à de nombreux points de vue, il sait être aussi captivant que surprenant. Bref, Un fond de vérité est une réussite !


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