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[Note de lecture] Pierre Chappuis, "Entailles", Par Michaël Bishop

Par Florence Trocmé

Entailles-pierre-chappuis-9782714311269 Poème tripartite – Paysage brouillé, Entailles, Le moindre accident de terrain –, ce dernier recueil d’un grand poète suisse, auteur de plus de vingt titres, reprend cette tâche interminable qu’est la sienne et qui consiste à ‘saisir’, ‘épouser’ (45), ‘embrasser’, ‘saluer’ (10), la vaste et mouvante ‘effervescence’ (69) de ce qui est, d’en vivre, intérieurement, la ‘pleine turbulence’ (9), la ‘fervente bousculade’ (10). Aucun espoir, ni désir, de posséder, plutôt pénétrant, accompagnant l’éphémère ‘redéploiement du jour’ et ‘l’ombre [qui] hérisse, remodèle, revallonne le terrain, se terre dans ses plis, ses replis’ (10). 
 
Poésie entre vers et prose, indistinctement à bien des égards car ce qui l’emporte ici, dans ces denses et compactes articulations, la danse des rythmes qui, cependant, aèrent les phrases nominales et la fine intensité des accumulations adjectivales, c’est le délicat refus de dépasser les limites d’un dire qui, pourtant, persiste à désirer, à accomplir, consommer, même impossiblement, ses inlassables ‘poursuites amoureuses’ (65) – autrement dit, le caractère ineffable, magnifiquement autre, des phénomènes de ce qui est – altérité, d’ailleurs, qui décentre toute tentation narcissique tout en replénifiant le faire, le poïein à l’œuvre. Aucun effort ici, par conséquent, pour transcender le réel en fondant un ‘au-delà’ esthétique, une forme faite pour déployer ou les prestiges d’une hygiène ésotérique, d’une pureté ‘excarnée’, comme dirait Bonnefoy, ou l’ambiguë flagrance d’une transmutation purement textualisante. Au contraire, la caresse esthétique des vers et proses s’imbrique intimement dans un désir d’honorer-célébrer-chanter l’inexplicable et indicible ‘gloire’ (32) de ce qui est donné. Partout le ‘poème en haillons’ (72) traduit, sans prétention, le sentiment de se trouver dans, immergé inséparablement dans, l’étrange et tumultueux tournoiement de l’expérience des choses qui sont – ceci, pourtant, à jamais conscient d’une fatale distance qui est celle des mots du moi face au monde. Le poème est le site, simultanément, d’un impact et d’une réponse à celui-ci, palimpseste, vestige, archive à la fois émiettée et amoureusement reconstituante – bizarre avatar, même – de l’expérience d’une très particulière ‘présence au monde’ : face au poïein (créer-faire) de la terre et de l’être, le poïein d’un homme explorant sa participation à cette curieuse et fascinante totalité offerte, ceci sans aucune illusion, mais conscient d’une exubérance et d’un improbable et pourtant si viscéral éblouissement. 
 
Entailles : gestes qui coupent dans la chair du réel tel que senti, discerné, éprouvé, incisions qui, sans blesser, caressent, laissant la marque d’une intervention, d’une interpénétration, d’une interpertinence aussi, la marque d’un graveur artisanal faisant tout à son propre compte, auteur de son intime rapport à l’être. Gestes au-delà de toute idée conventionnelle du mimétique, car puisant profond dans l’instinct d’une réinvention constante de ce qui est, nommant le jamais-nommé précisément-comme-cela. ‘Tension[s] accrue[s] du regard’, écrit Pierre Chappuis (17), nécessairement, car si osmose et symbiose il y a entre dehors et dedans, monde et moi, elles finissent par tomber dans ce curieux silence parlant qu’est le poème surgissant de l’énigme de son inhérence à ce qu’il fonde, loin de toute équation ontologique stabilisable. Et ceci sans donner sur aucun ‘ailleurs’ (57). ‘À tendre, invisibles, lit-on, / et détendre sans cesse / d’invisibles fils. // D’instant en instant / – ponctuation mouvante et brève – / air, espace se recréent. // Élasticité mienne’ (68). Et puis le post-scriptum parenthétique, l’adieu, qui vient après un grand espace blanc : ‘(merles et, plus éloigné, coucou)’. Inextricable entretissement de la chose et de la conscience, comme dirait Guillevic, mais un texte qui comprend bien à quel point de tels entrelacements parlent inéluctablement à la fois d’une énergie à jamais se reconstituant dans son extériorité apparente et de celle, tout aussi invisible, qui semble vouée à une remodulation subjective, ‘mienne’, des ‘invisibles fils’ que tissent inlassablement tout être, tout phénomène, tout signe, merle ou coucou. ‘Le moindre accident de terrain, écrit Pierre Chappuis en terminant son poème tripartite, de près, de très près suit les instances du cœur ou les commande ; à tout le moins les dit’ (77) : non-savoir, agnose, face à ce qui structure les rapports du moi au monde, et pourtant cet instinct qui lie et tisse et crée ; et qui sait que le dire baigne dans la lumière de cet instinct, aveugle, peut-être, mais toujours ébloui. 
Un recueil d’une fine et délicate transparence née de l’éclatante opacité du donné compris en tant que don. 
 
[Michaël Bishop]  
 
 
Pierre Chappuis. Entailles. Corti, 2014.  
 


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