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Quand une mère s'oppose au mariage de son fils...

Publié le 14 décembre 2014 par Dubruel

d'après BOITELLE de Maupassant

Antoine Boitelle avait à Valognes

La spécialité des sales besognes :

Curer les fosses et les puisards,

Décrotter les égouts et les souillards.

Quand on lui demandait pourquoi

Il faisait cet ouvrage dégoutant,

Il répondait : « Ben quoi !

C’est pour nourrir mes douze enfants. »

Il y a déjà longtemps,

Comme il se promenait un dimanche

Dans les rues d’Avranches,

Il était entré dans un restaurant

Et avait été attiré par une jeune noire

Qui lui avait servi à boire

Avec un sourire charmant.

Le dimanche suivant,

Boitelle était retourné

À l’estaminet.

La serveuse lui fit le même effet.

Alors, il s’y rendit souvent.

Peu à peu, leur entente se consolidait..

Pour lui c’était un enchantement

Même s’il limitait les douceurs liquides,

Sa bourse étant à moitié vide.

Après deux mois de fréquentation,

L’amitié devint une réelle affection.

Il appréciait tant les qualités de son amie :

Travail, religion, économie,

Qu’il lui demanda de l’épouser :

-« Ça s’f’ra, si la mé s’oppose pas.»

À cette annonce, elle se mit à danser.

Le dimanche suivant, à Tourville,

Antoine déjeunait dans sa famille.

À la fin du repas,

Au moment propice du café-calva,

Il annonça le désir de se marier

Et décrivit l’objet de sa passion.

Sa mère étonnée du portrait qu’il traçait

Lui posa cette question :

-« Noire ? C’est-y partout ? »

-« Pour sûr, partout,

Comme toi t’es blanche.

D’ailleurs, l’curé, l’dimanche,

L’est ben en noir, lui aussi.

C’est pas pis qu’son surplis

Qu’est tout blanc. »

Le dimanche suivant,

Antoine présentait la fille

À sa famille.

Parée de ses plus beaux atours

Où dominaient tour à tour

Le jaune, le rouge, le bleu, le rosé,

Elle donnait l’air d’être pavoisée

Comme un 14 Juillet.

Le père tapotait son gobelet

Mais se taisait.

La mère, plus hardie, a lancé :

-« Elle est trop noire. Moins,

J’ m’opposerai point,

Mais là, on dirait Satan. »

Alors, Antoine, comprenant

Que s’était fini,

Dit à sa bonne amie :

-« Alle n’ veut pas t’revoir.

Alle t’a trouvée trop noire.

J’ va t’ ramener à l’estaminet. »

Bien des années après,

Antoine racontait

À ses amis du café :

-« J’eus l’ cœur à rin

Après ça. À rin !

J’ suis d’venu c’ que j’ sieus,

Un ordureux, un bouseux. »

Un buveur l’a charrié :

-« Tu t’es pourtant marié… »

-« Oui, et j’ peux dire

Qu’elle m’ déplait pas l’Elvire

Pisque j’y ai fait douze marmots

Mais c’ n’est point l’aut’.

L’aut’, elle n’avait qu’à m’ guetter,

Et sitôt j’ me sentais transporté ! »


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