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Querelle esthétique

Par Meta

Querelle esthétiqueLa querelle de l'art contemporain, de Marc Jimenez, a le mérite de faire le point sur l'ensemble des théories ayant tenté d'ordonner le chaos de la critique contemporaine en matière de pratiques artistiques. Le problème que soulève Jimenez est au fond le même que pour les autres approches de la critique esthétique : il ne s'agit pas de dire ce qui est art ou n'en est pas, mais de déméler les incompréhensions pour rendre compte de la crise dans laquelle est plongée la critique esthétique, et proposer des voies pour la sortir de l'embarras. De quel embarras s'agit-il ? D'abord la critique esthétique a du faire face à l'apparition d'oeuvres qui ne pouvaient plus être soumises aux critères traditionnels d'évaluation selon le paradigme de la beauté. L'art a été défini comme ce qui est beau, ou encore ce qui révèle l'essence du réel, ou encore ce qui soulève les essences, ou libère les forces cosmologiques. Bref, on n'a cessé de prêter aux oeuvres des qualités intrinsèques pour s'efforcer de les identifier comme produits de l'art. Pourtant, Duchamp a bien relevé voilà des décennies que l'oeuvre d'art ne saurait être jugée selon des critères intrinsèques d'esthétisme, d'engendrement d'émotions, de proportions. Si Fontaine est, en tant que pissotière, une oeuvre d'art, c'est parce que celle-ci fait sens dans le mouvement de création de l'artiste et dans l'expérience qui résulte du spectacle offert. En ce sens, il y a art lorsque l'oeuvre suscite l'expérience et interroge sur sa raison d'être. Cette idée prédatait déjà la conclusion de Nelson Goodman : il ne s'agit pas de savoir ce qui est oeuvre d'art ; il s'agit plutôt de savoir quand il y a art. « Quand y a-t-il art ? », voici la question de ce philosophe analytique, de sorte que l'art devient le produit d'une contingence et d'un contexte. Le « quand » inscrit ainsi la question de l'art hors du débat unilatéral traditionnel et sempiternel. Ce dernier oppose en effet les défenseurs d'un art aux qualités intrinsèques, qui serait reconnaissable à l'évidence par l'oeil critique, aux défenseurs du « chacun ses goûts » et de la relativité absolue de ce qu'est une oeuvre. Derrière cette triste opposition, il faut décrypter l'opposition de la culture des modernes à la culture de masse. La culture des modernes postule en effet les qualités intrinsèques de l'art, de sorte que Mozart, par la constitution de ses partitions, a une valeur supérieure à la production d'un médiocre chansonnier. Or, un tel jugement est inopérant, car alors la Fontaine de Duchamp ne saurait être reconnue comme oeuvre. Si le moderne postule alors que l'art est art non par la technicité mais par la présence d'un concept qui soutient l'oeuvre, toute production pourrait alors se réclamer d'un concept intrinsèque de sorte qu'il n'y aurait plus distinction entre création artistique et simple production technique et mimétique. A l'inverse, la culture de masse est le résultat d'une absorption de toutes les formes de création artistique dans le divertissement, le tourisme, la mode et la communication selon les intérêts du système économique fondé, comme le souligne Jimenez, sur la rentabilité, de sorte que, pour le consommateur lambda, l'oeuvre d'art est avant tout un produit culturel, un objet de consommation et, par suite, l'individu confond expérience esthétique et jouissance en prenant ce qui lui plaît pour de l'art. Sortir de cette dichotomie est d'autant plus difficile qu'elle s'ancre dans les bouleversements mémétiques et culturels actuels : l'individu, rappelle Jimenez, s'émancipe en étant de moins en moins soumis aux normes de pensée et goûts autoritaires de la tradition, mais dans le même temps s'aliène aux rouages du capital et, potentiellement, à tous les foyers de mouvements économiques, sociaux et techniques, bref à tous les mèmes de son contexte de vie. Ainsi, l'époque a remplacé l'art par le produit culturel, objet de consommation. Les artistes tels Tapiès savent bien que l'art n'est pas mort pour autant, et qu'il trouve des voies d'expression au prix de passer parfois inaperçu car si on peut apprécier un produit culturel tel le dernier film hollywoodien dit grand public après avoir apprécié une facétie de Godard, l'inverse n'est hélas pas vrai en raison de l'aliénation inhérente à un système qui promeut le simple au profit de la jouissance. L'oeuvre d'art doit donc être mesurée au contexte de son élaboration, à la richesse de sa symbolique, au monde dont elle est l'expression, et si ce monde est pauvre, alors il n'y a pas oeuvre d'art, mais petite production. L'oeuvre n'est pas pourvue de qualités intrinsèques, elle est l'occasion d'une pensée. Elle n'est pas concept, elle est, au contraire, chargée d'une mission conceptuelle, l'ouverture à un monde, à un univers de richesses, à une expérience de réflexion et de profondeur esthétique. Pour qu'elle soit porteuse de cette valeur et pour que le spectateur en apprécie la portée, l'oeuvre doit être riche tout autant que doit l'être le spectateur : riche en culture. Et c'est pourquoi si, comme le dit Duchamp, l'essentiel est l'expérience faite dans la rencontre avec l'oeuvre, il ne faut pas pour autant refuser le jugement de valeur. Produire une esthétique, décrire ce qui est art, ce n'est pas donner un critère, c'est prendre en compte la richesse des possibilités existantes et à venir sans pour autant accepter le produit de simple consommation. Dans l'oeuvre, chacun trouvera ce qu'il entend, mais il faut que celle-ci soit profonde de manière à permettre une exploration conceptuelle féconde pour l'entendement et la sensibilité. La profondeur conceptuelle de Duchamp, avec une simple pissotière, a plus de portée et de puissance pour la pensée que celle-ci n'en trouvera jamais dans toutes les cicatrices de Stalone ou dans les chansons répétant jusqu'à la lie le départ de l'être aimé, quand bien même on puisse prétendre y trouver un message porteur d'un soi-disant sens. A celui qui souhaite savoir ce qu'il regarde et saisir s'il y a art ou non, il lui appartient donc de s'enrichir au préalable, non pas en adhérant à une prétendue élite intellectuelle ou en embrassant des critères, mais en se forgeant une solide culture, personnelle et non médiatique ou consumériste, pour passer de l'hermétique au vulgaire avec critique et délectation. De ce fait, l'art contemporain exige un effort d'élévation dont la devise n'est plus seulement le Sapere aude de Kant (« ose savoir », « aie de le courage de te servir de ton propre entendement »), mais « aie le courage de t'enrichir artistiquement ».

Photo : François Moreeuw, God toys.


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