Magazine Cinéma

[Critique] MADE

Par Onrembobine @OnRembobinefr
[Critique] MADE

Titre original : Made

Note:

★
★
★
★
½

Origine : États-Unis
Réalisateur : Jon Favreau
Distribution : Jon Favreau, Vince Vaughn, Famke Janssen, Peter Falk, Faizon Love, Vincent Pastore…
Genre : Comédie/Thriller
Date de sortie : 21 novembre 2001 (DTV)

Le Pitch :
Bobby et Ricky sont meilleurs potes depuis l’enfance. Maintenant ils rêvent de vivre la grande vie, même si leur carrière de boxeur tourne mal et que Bobby doit se débrouiller avec son poste d’assistant personnel. Rongé par la jalousie, il finit par déclencher une bagarre avec un de ses clients. Le mauvais client. Manque de bol, il s’attire des ennuis et les foudres de son boss, Max, qui travaille pour la mafia et, comme au cinéma, lui fait une offre qu’il ne pourra pas refuser : prendre un vol pour New York et livrer un colis. Bobby insiste pour que Ricky soit de la partie…

La Critique :
Est-ce qu’un buddy movie peut vraiment être aussi génialement exaspérant ? Il faut l’avouer : rien que dans la première demi-heure de Made, qui marque les débuts mordants de Jon Favreau derrière la caméra, il y a de quoi rire jusqu’à en perdre son souffle. Vingt minutes plus tard, on rit encore, mais des nœuds d’angoisse viennent nous tordre l’estomac, au point qu’on est tellement mal à l’aise que l’envie de trouver une planque et attendre que tout soit fini devient sérieusement une option envisageable.

Made réunit Jon Favreau avec son pote blablateur Vince Vaughn, mais ce n’est pas comme si on parlait d’un Swingers 2. Le charme désinvolte et court-jupettes de leur comédie pétillante de 1996 semble être à des milliers de kilomètres des réalités difficiles et des humiliations acharnées qu’on retrouve dans leur nouvelle virée. Une sublime comédie de gêne et d’inconfort, Made est tellement caustique et hilarante qu’elle en devient carrément avant-gardiste : la plupart du temps, on ne sait pas si on doit rigoler ou prendre le truc au sérieux.

En plus d’être le scénariste, le producteur et le réalisateur, Jon Favreau est aussi la star, endossant le rôle central de Bobby, l’amateur de boxe le moins doué au monde qui arrive à joindre les deux bouts grâce à des heures au black sur un chantier louche et à un boulot cauchemardesque qui consiste à jouer les gardes du corps pour sa copine stripteaseuse, Jessica (Famke Janssen). Bobby fait aussi de son mieux pour élever la fillette de Jessica, Chloé. Son pote, Rocky, est une tête de mule incarnée à la perfection par Vince Vaughn. Il s’agit ni plus ni moins du personnage de cinéma le plus agressivement détestable depuis le Rupert Pupkin de Robert De Niro dans La Valse des Pantins.
Les mots « lourdingue » ou « énervant » ne suffit pas pour décrire Ricky. Les connotations de ces termes-là ne sont pas assez péjoratives pour articuler les diatribes belliqueuses et incessantes du bonhomme. Imaginez Vaughn et son personnage arrogant et beau-parleur de Swingers, Trent. Maintenant rajoutez cinq ans et enlevez toute trace d’humour et de charme. Un véritable moulin à paroles qui a trop regardé Les Soprano. Tout est prétexte à querelle avec Ricky : tout (Le langage corporel de Vaughn est d’ailleurs remarquable ; il arrive même à transformer l’acte simple de passer un coup de balai en véritable affront à sa dignité). Et le pire, c’est qu’il va toujours gagner la partie, parce que Ricky est tellement verbalement abusif qu’il peut emmerder son adversaire jusqu’à l’épuisement.

vince_vaughn_jon_favreau_made

Nous ne sommes donc pas surpris de voir Bobby se dégonfler physiquement quand Max, le boss de la mafia de seconde-zone (un Peter Falk déchaîné et drôlement menaçant) les envoie tous les deux à New York pour superviser un échange de fric. L’accord inexprimé est que leur voyage n’est pas seulement un job, mais une audition. Si tout se passe bien à Manhattan, les deux amis pourront quitter l’union ripoux et entrer dans la cour des grands. La question étant, bien sûr, de savoir comment les événement peuvent-ils bien se dérouler quand Ricky ne veut pas fermer sa grande gueule ?

De tous les trucs dont on n’a pas besoin en ce moment, c’est une autre de ces comédies de gangsters « postmodernes », et Favreau semble être d’accord (d’ailleurs, au cas où il y’aurait un doute, il prend même la peine de rajouter une référence à Mickey les yeux bleus – heureusement, son seul clin d’œil gratuit à la pop-culture). Le film utilise le milieu de la mafia principalement pour recouvrir les mésaventures new-yorkaises de Bobby et Ricky d’un stress envahissant, une menace omniprésente de violence. Même les machinations de Max et le plan qu’il a en tête ne sont jamais mises au clair, et Made prend soin de laisser ses personnages et le spectateur dans l’ignorance, sans détails précis : une tactique astucieuse qui ne fait qu’augmenter les décalages abruptes de tonalité et le pressentiment qu’il peut arriver n’importe quoi, n’importe quand.

Imaginez si John Cassavetes et Samuel Beckett avaient fait équipe pour réécrire Des Souris et des Hommes dans le New York tordu d’After Hours et vous aurez une idée générale du terrain de jeu absurde sur lequel joue Favreau. Les choses vont de mal en pis ; pas avec une précision mécanique, mais plutôt avec la logique bâclée d’un ivrogne à trois heures du mat’. Si Swingers était une fiesta géante du début à la fin, Made est ce qui passe au bout de la nuit après que tous les gens sensibles sont rentrés chez eux. Les séquences ultérieures du film sont bourrées d’une paranoïa insomniaque, chargées d’une frénésie qui vrombit au quart de tour. Jusqu’au dénouement, qui décélère l’ensemble dans un brouillard vague semblable à une gueule de bois.

Christopher Doyle, le chef-opérateur habituel de Wong Kar-Wai, filtre les images tintées de la caméra à l’épaule à travers des couleurs glauques et désaturées qui sont l’opposé du glamour. L’esthétique est marquée par une saleté naturaliste qui correspond au désespoir adopté par Favreau et son scénario sans compromis, ainsi que son penchant pour des gros plans rugueux et impitoyables. Le mec est un expert au niveau des charmes rétro. Elfe, la comédie divertissante (à niveau carrément déraisonnable !) qu’il a signée avec Will Ferrell, utilisait de l’animation stop-motion à l’ancienne et des techniques de caméra vieillottes pour créer une perspective forcée qui donnait l’impression de regarder un dessin-animé de Noël en format géant. Ici, avec un budget plus modeste, il effectue un retour similaire dans le temps, évoquant sans difficulté l’ambiance lourdement improvisée des films indépendants des années 70, trempés dans l’alcool et débordant de cendriers, en hommage au grand John Cassavetes.
Mais le plus incroyable concernant Made, c’est que Favreau réussit non seulement à garder les choses hilarantes même pendant les moments les plus sombres, mais qu’il joue le jeu jusqu’à la mort. Y’a pas un moment facile dans tout le film. La dégradation et la jalousie qui sont inhérentes à la relation entre Bobby et Jessica ne sont pas là pour rouler le spectateur dans la farine (pour ce qui est de dessiner le portrait de toute une vie en une ou deux scènes, Janssen reste imbattable), et Favreau trouve une conclusion pour le couple qui est rafraichissante et bizarrement honnête.

Idem, un film plus conventionnel nous servirait la morale qu’il est temps pour Bobby de continuer sa vie sans Ricky et de laisser leurs embrouilles de gamin derrière lui. Mais Favreau connaît trop de choses sur l’amitié pour avaler ce genre de conneries hollywoodiennes. Made a quelque chose de plus couillu au programme, et son succès le plus louable se trouve dans son illustration de la dérive de Bobby quand il est avec Ricky – même quand on aimerait rien de plus que de fermer sa gueule de connard au scotch. La brillance du film est la façon dont Favreau transforme cet enfoiré bavard en héros invraisemblable, sans jamais adoucir son hostilité rageante. Tiens, si le titre n’était pas déjà pris, Favreau aurait pu utiliser Tu peux compter sur moi. Lacérant, hystérique et rudement tranchant derrière la rigolade, Made est l’une des comédies les plus inconfortables – et les plus sous-estimées – de mémoire récente.

@ Daniel Rawnsley

Jon-Favreau-Vince-Vaughn-Made

Faizon Love Famke Janssen Jon Favreau Made Peter Falk thriller Vince Vaughn Vincent Pastore

Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Onrembobine 57561 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Magazines