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La marchandisation de la société

Publié le 08 janvier 2015 par Blanchemanche
#marchandisation
Jeudi 08 janvier 2015
Stéphane Bussard 
Michael Sandel: «Le plus grand risque de mettre un prix sur tout est d’éroder le sens de la communauté.» (Kevin Kraus)
Michael Sandel: «Le plus grand risque de mettre un prix sur tout est d’éroder le sens de la communauté.» (Kevin Kraus)Professeur de philosophie politique à Harvard, Michael Sandel questionne la dynamique du marché qui tend à s’étendre à toutes les strates de la société
L’hebdomadaire allemand Die Zeit le considère comme le «professeur le plus populaire du monde». Avec son cours sur la justice diffusé sur Internet et à la télévision, le professeur de philosophie politique à Harvard Michael Sandel a conquis des millions de personnes à travers la planète, de Chine aux Etats-Unis en passant par l’Europe. Son dernier ouvrage Ce que l’argent ne saurait acheter, les limites morales du marché(Seuil) est un appel à refuser la logique biaisée du marché et à revitaliser le débat public au profit de la démocratie.Le Temps: Faut-il s’inquiéter de l’emprise grandissante des valeurs du marché sur la société?Michael Sandel: Au cours des trois dernières décennies, j’ai pu constater une tendance forte qui est loin de se limiter aux Etats-Unis. La plupart des démocraties, qui ont fait de l’économie de marché leur modèle, se sont transformées, sans que nous nous en apercevions, en des sociétés marchandes. En soi, l’économie de marché est un outil efficace pour organiser les activités productives. Une société marchande est plus problématique. Tout y a un prix. Les valeurs du marché commencent à envahir tous les aspects de nos vies, de la famille aux relations personnelles en passant par la santé, l’éducation, la politique et la vie civique.Mon livre pose une question simple: doit-on s’inquiéter de l’emprise de la pensée marchande sur la société? La réponse est clairement oui. Plus on est en mesure d’acheter des choses, plus les pauvres voient leur condition se détériorer. Le fait de conférer un prix à presque tout accentue les inégalités. S’il était seulement question de pouvoir s’acheter un yacht ou une belle voiture, la question des inégalités n’importerait pas tant. Mais quand l’argent détermine l’accès à une couverture santé décente, à une bonne éducation et la capacité d’exercer une influence politique, alors il faut commencer à tirer la sonnette d’alarme.– Des exemples?– A Washington, quand le Congrès organise des auditions sur des questions importantes, il met gratuitement à disposition du public un certain nombre de sièges. Pour en obtenir un, il faut parfois faire la queue pendant des heures. Des sociétés privées comme Linestanding.com proposent de le faire pour vous. Les lobbyistes, qui ont un intérêt particulier à participer à ce type d’auditions, utilisent ces services. C’est problématique, car les plus fortunés ont plus de chance d’accéder aux auditions. Cette pratique corrompt l’idée d’un système politique représentatif, la dignité du Congrès censé être au service de tous les citoyens.
Autre exemple: en Irak et en Afghanistan, il y a eu davantage de miliciens privés que de soldats de l’armée américaine. C’est un nouvel exemple de fonctions traditionnellement remplies par des organismes publics qui ont tendance à être sous-traitées à des sociétés privées. Tout cela sans que le public puisse en débattre. Or on peut se demander s’il est pertinent de faire du service militaire un simple bien de consommation ou s’il faut le voir comme un devoir civique.– Quel est le danger d’une marchandisation de la société?– Le plus grand risque de mettre un prix sur tout est d’éroder le sens de la communauté. Alors que le débat sur l’immigration fait rage aux Etats-Unis et en Europe, certains économistes dont Gary Becker, feu professeur de l’Université de Chicago, proposent de monétiser le droit d’immigrer et l’acquisition de la citoyenneté. Cette proposition paraît extrême, mais de nombreux pays ont pourtant commencé à la mettre en œuvre, que ce soit aux Etats-Unis, au Canada, en Espagne, au Portugal ou à Malte. Avec 500 000 dollars, un investisseur peut y obtenir le droit de résidence, faire venir sa famille et bénéficier d’une procédure pour l’acquisition de la nationalité. C’est une manière de faire de la citoyenneté un bien de consommation. Si on accepte cette logique, pourquoi ne pas autoriser un marché du droit de vote. A chaque élection, nombre d’électeurs ne souhaitent pas se rendre aux urnes. Si le résultat du scrutin leur importe peu, ils devraient pouvoir vendre leur vote à des électeurs pour qui le résultat revêt une haute importance. Même si les partis politiques y trouvent leur compte, c’est problématique. Le vote n’est pas une marchandise. C’est une responsabilité et un devoir civiques.– Vous êtes critique envers la logique sous-tendant le Protocole de Kyoto sur le changement climatique…– Les Etats-Unis et d’autres pays ont déclaré qu’ils étaient prêts à réduire plus fortement leurs émissions de CO2 pour autant qu’ils aient le choix: réduire leurs propres émissions ou payer d’autres Etats pour le faire à leur place. C’est toute l’idée d’une bourse de carbone, d’acheter ou de vendre des droits de polluer. D’un point de vue économique, cette manière de procéder est peut-être plus efficace. Mais l’efficience économique ne doit pas être le seul paramètre. En autorisant des pays riches à acheter des droits de polluer, on les empêche d’assumer leur part de responsabilité globale par rapport au climat. Il devient plus difficile de promouvoir une éthique globale si la pollution est perçue comme un bien de luxe que les pays riches peuvent acquérir, mais qui reste inaccessible aux pays pauvres.– Faut-il saluer l’introduction de la logique du marché dans l’éducation?– Beaucoup d’écoles peinent à relever le défi de motiver des étudiants à étudier. New York, Washington et Chicago ont tenté l’expérience d’attribuer des incitatifs financiers: 50 dollars pour une note A, 35 dollars pour une note B. A Dallas, des élèves de 8 ans reçoivent 2 dollars par livre lu. L’objectif est admirable, mais est-ce la bonne méthode? Je ne suis pas convaincu. Les enfants liront peut-être davantage à court terme, mais on leur enseigne que la lecture est une corvée dont on se débarrasse moyennant paiement. On risque de pervertir l’acte même d’apprendre et de lire, l’objectif ultime de tout système éducatif.– L’Etat est-il le contrepoids nécessaire à la marchandisation 
de la société?
– Il peut être un contrepoids. Mais il en existe d’autres: les institutions de la société civile, qui ne relèvent ni du marché, ni de l’Etat, la famille, le quartier, les mouvements sociaux, les Eglises, les syndicats, les médias. Tous ces acteurs peuvent nourrir et cultiver des attitudes et des normes qui servent d’alternatives aux valeurs du marché. La question centrale est de savoir s’il y a des prestations intrinsèquement liées à l’identité civique et à une responsabilité mutuelle des citoyens que seul l’Etat doit fournir.– Votre thèse sur la marchandisation de la société semble contredire la politique qu’ont menée des Reagan, Thatcher, voire même Blair et Clinton…– Nous avons vécu une période de trente-cinq ans que je décris dans mon livre comme l’ère de la foi triomphante dans le marché, dans le fait que le marché est l’instrument premier pour produire un bien public. Mon livre cherche à remettre en question cette croyance. La foi dans le marché a commencé à s’imposer à partir de la fin des années 1970 et du début des années 1980 avec Margaret Thatcher en Grande-Bretagne et Ronald Reagan aux Etats-Unis. Pour eux, l’Etat était explicitement le problème et le marché la solution. Ce qui est frappant, c’est que ceux qui leur ont succédé et qui appartenaient à des partis de centre gauche, Bill Clinton en Amérique et Tony Blair au Royaume-Uni voire Gerhard Schröder en Allemagne, ont modéré les effets les plus durs du capitalisme, mais ont consolidé la foi dans le marché. Ils n’ont pas provoqué un débat dont la démocratie contemporaine aurait pourtant besoin: quand le marché sert-il le bien public et quand corrompt-il les valeurs civiques et morales?– Pourquoi un tel débat n’a-t-il pas lieu?– La pensée marchande nous évite de débattre des questions de fond au sujet d’attitudes, de valeurs à cultiver en matière de santé, d’éducation, de vie civique. Si nous hésitons à engager un tel débat, c’est parce que nous vivons dans des sociétés pluralistes. Nous préférons éviter la confrontation découlant de convictions morales et éthiques divergentes sur des questions comme la justice, la réforme de l’éducation ou les contrats de mères porteuses. Pour répondre à ces questions, nous nous tournons vers les mécanismes du marché que nous croyons neutres. Or ils ne le sont pas. S’ils ne changent pas des biens matériels comme une voiture, ils peuvent corrompre certaines valeurs et attitudes s’ils commencent à réguler notre vie sociale.– Est-ce l’oreiller de paresse 
des démocraties?
– Oui, en quelque sorte. La frustration des citoyens devient compréhensible. Dans presque toutes les démocraties du monde, les citoyens sont fatigués des politiciens et des partis politiques. Le débat public est vide. Il se limite soit à des discussions technocratiques qui n’inspirent personne, soit à des joutes verbales partisanes stériles. Ce n’est pas étonnant de voir des partis populistes émerger ici et là. Car les citoyens veulent que la politique traite des vraies questions de fond. Ce n’est pas une coïncidence si ce vide apparaît au moment où le marché triomphe. Ce qui est encourageant, c’est que même dans des pays où l’économie prospère comme en Chine, les jeunes ne souhaitent pas qu’on définisse la qualité de leur vie par la seule notion de PIB. Ils veulent un débat sur les valeurs, les grandes questions éthiques et le concept de citoyenneté. 
http://www.letemps.ch/Page/Uuid/a44f26ba-9690-11e4-a324-342caa6c994c

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