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Pas pleurer, de Lydie Salvayre

Publié le 13 janvier 2015 par Onarretetout

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C’est autour d’un souvenir que lui raconte sa mère que Lydie Salvayre écrit ce livre. Le dispositif est le suivant : il y a la parole maternelle recueillie et notée comme elle est dite, avec des mots formés d’un mélange de français et d’espagnol, avec des tâtonnements, des propositions de vocabulaire de la fille ; il y a, parallèlement, la lecture du livre de Georges Bernanos, Les grands cimetières sous la lune, quelques extraits étant cités entre guillemets ; il y a une recherche dans les documents historiques à la fois pour confronter les souvenirs, la littérature aux documents d’époque, et pour ancrer le récit dans la réalité. Mais ces éléments imbriqués se lisent sans difficulté, comme si nous étions nous-mêmes dans l’échange entre la mère et la fille, et comme si nous avions besoin de vérifier que le souvenir de ces années, raconté par une femme âgée de 86 ans, dont le médecin laisse entendre que sa mémoire est défaillante, que ce souvenir est vrai. Montse - c’est ainsi que Montserrat Monclus Arjona est nommée dans le livre - a vécu en 1936, dans une Espagne à la veille de la guerre civile, quelques mois d’une extraordinaire intensité. Et sa vie ultérieure en sera toujours nourrie. 

C’est d’abord cette tendresse qui s’impose à la lecture de ce livre. Pas pleurer. Pourtant il y a bien des raisons de le faire. Mais pas pleurer, parce qu’il y a eu ces moments : le frère anarchiste, la rencontre de l’amour, le premier enfant, une fille, et les espoirs, contradictoires parfois, qui traversaient le peuple : paysans, ouvriers, et même bourgeois. Avant que la violence s’installe, violence que dénoncera Bernanos.

C’est ensuite, puisque j’ai lu ce livre dans la semaine du 7 janvier 2015, les résonances que peut avoir ce récit avec la situation actuelle. Certes, les religieux qui bénissent alors les armes des meurtriers sont catholiques, et Bernanos lui-même en souffre, en appelle en vain aux autorités ecclésiastiques, mais c’est la même violence, le même aveuglement, le même besoin de dénoncer les autres, considérés comme des ennemis qu’il faut abattre, et qu’on abat cruellement, lâchement. On voit cette violence s’installer dans la société, quitter le terrain des débats d’idées pour se répandre dans le sang, le meurtre, la méfiance. On va tuer celui qui n’a pas les mêmes idées, et par contagion celui qui pourrait ne pas avoir les mêmes idées. Un général proclame même : « A mort les intellectuels. Vive la mort ! » Et chacun, se sentant conforté dans son droit d’attenter à la vie d’autrui par un discours prétendument religieux, et surtout idéologique, peut donc assassiner qui un anarchiste, qui un curé, qui un communiste ou un socialiste, qui un voisin. « Vive la mort » sera le cri de ralliement. Et Franco, soutenu par Mussolini et par Hitler fera son lit de cette situation, tandis que les volontaires venus soutenir tel ou tel parti soit y mourront soit en sortiront avant que l’Europe elle-même soit entraînée dans la guerre et les atrocités qui pousseront Bernanos à se réfugier en Amérique du Sud, sa tête ayant été mise à prix par Franco.

Montse va quitter l’Espagne avec sa première fille, pour la vie, et vivre le reste de ses jours en France, où elle se souvient.


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