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Bérénice 34-44 [Isabelle Stibbe]

Publié le 15 janvier 2015 par Charlotte @ulostcontrol_
Hello,
Je suis super contente de vous retrouver aujourd'hui car je vais vous parler d'un livre que j'ai adoré en ce début d'année 2015. Je suis tombée dessus par hasard : c'est le nom « Bérénice » qui m'a tout de suite attirée (j'adore Racine, je ne sais pas si vous le savez), ainsi que les dates « 34-44 » qui m'ont fait pensé à la seconde guerre mondiale, une période que je trouve hyper intéressante aussi bien sur le plan littéraire qu'historique. Bref, j'ai vu que ce livre avait déjà reçu le prix des grandes écoles, le prix de l'ENS Cachan ainsi que le prix Simone Veil. J'ai sauté dessus et l'ai dévoré en un rien de temps.

Bérénice 34-44 [Isabelle Stibbe]1934. Malgré l’hostilité de ses parents, Bérénice, 15 ans, est admise au Conservatoire, dans la classe de Louis Jouvet. Sa vie est désormais rythmée par l'apprentissage des grands rôles du répertoire et par ses rencontres avec des acteurs de renom... Trois ans plus tard, elle entre à la Comédie-Française et prend le nom de Bérénice de Lignières. Rien ne peut entacher son bonheur, ni la montée du fascisme en Europe, ni les rivalités professionnelles ou amoureuses. Mais au tout début de l’Occupation, avant même la promulgation des lois raciales, la maison de Molière exclut les Juifs de sa troupe. Dénoncée par une lettre anonyme, Bérénice – son père est né dans un shtetl russe – est rattrapée par son passé. Sous les ors et velours de la Comédie-Française va se jouer un drame inédit, celui d'une actrice célèbre, prise au piège d'une impitoyable réalité. Un premier roman maîtrisé et captivant, lauréat de nombreux prix.

Le roman d'Isabelle Stibbe nous raconte l'histoire de Bérénice Capel, une héroïne inventée de toutes pièces. Bérénice est juive mais elle ne sait pas vraiment ce que cette identité signifie. Elle ne rêve que d'une chose : le théâtre ; Bérénice veut devenir comédienne au grand désespoir de ses parents et de son père plus particulièrement. Elle commence ainsi à collectionner les oeuvres classiques et à apprendre des tirades par coeur ; le jour où Madame de Lignères, une vieille cliente de ses parents, l'emmene voir Lorenzaccio à La Comédie Française, c'est une révélation : elle sera actrice à la Comédie Française sinon rien. Elle passe le concours d'entrée, le réussit, meurt aux yeux de son père.
Bérénice est ultra-talentueuse : sa carrière décolle, elle vit ses plus belles années. Mais l'antisémitisme se fait de plus en plus pressant et l'identité dont s'était désintéressée Bérénice revient au galop...

Ce que j'ai d'abord apprécié dans ce roman, c'est la façon dont il aborde le monde du théâtre et de la Comédie Française. L'auteur parvient à emmener le lecteur dans un univers très fouillé, enivrant et dépaysant. Elle nous raconte ainsi la passion de Bérénice pour les artistes, nous décrit les costumes, le décor des salles de classes, l'émotion des premières représentations, la dimension sacrée des lieux...

« Elle monta rapidement l'escalier, salua les danseuses qui enfilaient leurs bas dans un frou-frou de plumes, de tulles et de sequins, ferma la porte de sa loge, passa la main sur son smoking noir suspendu à un portant, elle pensa enfin à ouvrir les lettres et les paquets mais elle le fit sans hâte. » p.115
Bérénice 34-44 [Isabelle Stibbe]

Ce qui est passionnant ensuite, c'est qu'on s'intéresse ici à la construction de l'individu dans la pluralité de ses identités. Bérénice est une héroïne qui devra sans cesse composer avec la complexité de son identité : juive, désavouée par son père, actrice, avec un nom de scène...

C'est par conséquent une femme qui est amenée à se construire elle-même, à se battre sans cesse contre ce que l'on veut lui imposer. Elle s'oppose ainsi à ses parents, prend le risque de faire des choix qu'ils ne cautionnent pas : elle leur impose une identité qu'elle s'est choisi, celle d'actrice.
L'héroïne que nous propose Isabelle Stibbe est incroyable. Tragique, sensible, dans la retenue, attachante, vaillante, fougueuse... Bien qu'il soit difficile de s'identifier à elle en raison de la distance historique et du contexte particulier dans lequel elle s'inscrit, c'est en revanche impossible de ne pas l'aimer et de ne pas l'admirer dans ses combats, dans sa maturité, dans sa capacité à savoir malgré son jeune âge ce qui la rend heureuse.

Isabelle Stibbe a imaginé pour son héroïne un destin passionant à suivre. C'est incroyable de voir à quel point le monde de Bérénice la rattache toujours à celui du théâtre, comme si elle avait été appelée. Car Bérénice est non seulement cette actrice qui joue plusieurs rôles mais aussi une femme tiraillée entre ses multiples identités. La symbolique de la représentation, du jeu de rôle, est très forte dans ce roman : l'héroïne doit jouer plusieurs rôles, autant sur le plan professionnel que personnel.

De quoi avoir l'impression que Bérénice était « destinée » à devenir actrice. L'occasion pour Isabelle Stibbe d'aborder aussi la question de la vocation. Devient-on actrice par vocation, par passion, par choix ? L'est-on grâce au talent ou au travail ?

A travers tous ces thèmes (la religion, la vocation d'actrice, le conflit avec ses parents, etc.), l'auteur nous invite à nous interroger sur notre identité et sur la façon dont nous nous définissons. En effet, Bérénice qui ne s'était jamais particulièrement sentie juive se voit réduit à n'être « que juive » lors de la montée de l'antisémitisme en France. Comment réagir face à une identité qu'on nous impose et à laquelle on ne s'était jamais vraiment identifié ? Dans quelle mesure notre religion nous définit-elle ?

Bérénice 34-44 [Isabelle Stibbe]

Le style d'Isabelle Stibbe est quant à lui sensible, juste, discret. L'auteur fait varier son écriture en fonction des émotions à exprimer, de telle sorte que le ryhtme est parfois calme, parfois emporté, les phrases troubles et longues ou au contraire souples et fluides. J'ai adoré cette multiplicité de tons, l'émotion qui en ressort est d'autant plus forte et les sentiments qui nous sont passés variés et complets.Une petite particularité dans l'écriture est que l'auteur utilise dès la première phrase un ton tragique grâce à une tournure de phrase négative que l'on retrouve ensuite régulièrement tout au long du roman. On sent tout de suite le destin fatal qui pèse sur elle, j'ai trouvé que c'était un procédé très efficace pour introduire une tension dramatique dans le livre. On est sans cesse dans l'attente d'une fin que l'on soupçonne et on lit chaque événement en ayant en tête cette sorte de « prémonition tragique ».

« Elle ne racontera pas les regards entendus, les sourires de connivence. « C'était forcé », autant de formules attrapées au vol des centaines de fois, inaugurant la légende familiale selon laquelle l'appel du théâtre, qui fondit sur elle à six ans et qui dès lors ne la quitta plus, surgit de son prénom : Bérénice. » incipit.
En définitive, ce roman a été un gros coup de coeur pour moi. Les thèmes qu'il aborde sont passionnants et l'écriture de l'auteur est captivante. Il s'agit d'un roman complet qui ne se focalise pas que sur un sujet mais sur une pluralité d'événements qui forment une personne et sur la façon dont chacun est amené à se définir. Une histoire à découvrir absolument !
Et vous, quel est votre dernier coup de cœur ? Auriez-vous des lectures qui traitent de la seconde guerre mondiale à me recommander ?

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