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Sophie Loubière : A la mesure de nos silences

Par Stephanie Tranchant @plaisir_de_lire

A la mesure de nos silences  de Sophie Loubière  3,75/5 (18-01-2015)

A la mesure de nos silences  (302 pages) est sorti le 8 janvier 2015 aux Editions Fleuve.

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L’histoire (éditeur) :

" - Deux jours de ta vie. Deux jours pour changer les choses"

Jamais Antoine n'aurait pensé que son grand-père puisse agir ainsi : il y a quelques heures à peine, l'adolescent sortait du lycée, s'apprêtant royalement a raté son bac. Kidnappé par papi à bord d'un vieux coupé Volvo, il roule à présent vers l'inconnu, privé de son iPhone. A 82 ans, François Valent, journaliste brillant, aura parcouru le monde et couvert tous les conflits du globe sans jamais flancher. S'il a conclu un marché avec son petit fils, c'est pour tenter de le convaincre de ne pas lâcher ses études. Mais ce voyage improvisé ne se fera pas sans heurts. La destination vers laquelle le vieil homme conduit Antoine - La ville de Villefranche-de-Rouergue, où il a grandit - a ce parfum particulier de remords. C'est là que l'enfance de François a trébuché. Lors d'un drame sanglant de la Seconde Guerre mondiale dont l'Histoire a gardé le secret. A la fois quête du souvenir et voyage initiatique, cette échappée belle les révélera l'un à l'autre. La vraie vie n'est jamais là où on l'attend.

Mon avis :

François Valent, octogénaire  contraint au repos après un malaise (son cœur lui rappelant la fragilité de son corps), choisit d’aller à l’encontre des recommandations et de prendre la route avec son petit fils. Conscient du mauvais chemin que prend celui-ci aussi bien dans ses rapports familiaux (en perpétuels conflits avec ses parents divorcés), que dans sa scolarité (délaissant ses études et son Bac au profit des jeux vidéo et de Facebook), le grand-père décide de le prendre à la sortie du lycée pour renouer les liens, lui révéler son passé et ainsi aussi lui faire prendre conscience de l’importance de nos décisions. Pris en otage pendant deux jours, Antoine va apprendre à découvrir le vieil homme, le connaitre, l’apprécier et surtout trouver un sens à sa vie.

« - Gamin, toi et moi, on a des choses à se raconter. Alors on va passer un peu de temps ensemble, grosso modo, quarante-huit heures, et quand on sera au bout de la route, quand le sablier aura lâché son dernier grain, tu devras choisir : retourner à tes études et mettre les bouchées doubles pour avoir ton bac, ou bien encaisser un chèque établi à ton nom et disparaître de ma vue. » Page 79

Les voilà partis de la région parisienne à bord d’une Volvo P1800 vers Villefranche-de-Rouergue où François a grandi. Au fil de ce chemin, il va révéler son plus grand secret, ce poids qui pèse depuis plus de 60 ans sur son cœur, et Antoine (tout autant que nous)  découvrir un pan inconnu de l’Histoire sous l’occupation nazie.

A la mesure de nos silences n’est pas un thriller ou un roman policier, comme les précédents titres de Sophie Loubière. Il s’agit d’un très beau roman qui entremêle road-trip  et récit historique. Les rapports entre l’adolescent difficile, rebelle et impertinent et son grand père, jusqu’alors peu présent, sont loin d’être faciles (deux visites l’an ne créent pas ou peu de liens…). Mais rien n’est prêt à arrêter cet ancien journaliste international, Reporter de guerre et directeur de radio. Il lui faudra entendre d’évoquer l’avant-première de Star Wars au Grand Rex en 1977 pour que le jeune garçon commence à s’ouvrir.

«  La passé de soin grand-père était comme une colline paressant sous le soleil couchant, une praire ondoyante sous la tendresse du vent d’où pouvaient jaillir d’improbables personnages, tel son père sous un sabre laser en caoutchouc. » Page 92

Et après plusieurs centaines de kilomètre, c’est un titre de David Bowie à la radio qui va enfin permettre à Antoine de réaliser qu’ils ne sont peut-être pas si différents. Davantage prêt à l’écouter et  à oublier les réseaux sociaux et ses difficultés avec son ex, les liens finissent par se tisser, rapprochant ses deux générations que tout semblait opposé.

Les deux hommes vont peu à peu s’apprivoiser et le passé finir par être révéler, permettant aussi à François de s’affranchir de cette pesante culpabilité. Ainsi, sur fond de vérités historiques, l’auteure fait naître une belle complicité. Voyage initiatique, l’histoire de ce livre est aussi belle que sombre, car si François décide de renouer les liens avec Antoine, il cherche également à renouer avec sa vie aussi, quitte à évoquer de terribles événements.  Sophie Loubière nous plonge ainsi aussi brutalement que délicatement dans l’histoire en alternant le voyage en voiture entre silences et révélation (à la troisième personne) et, un peu à la manière d’une confession, le récit (en italique) dont François est le narrateur. Revenant sur son enfance, ce dernier évoque son amitié avec Jean, un jeune juif expatrié fraîchement arrivé dans son village avec sa famille. Une amitié qui prit fin avec la guerre, lorsque la 13ème division Handjar (bataillon SS composé essentiellement de musulmans bosniaques) finit par se révolter, entraînant dans le sillage de la répression ce petit village tranquille et ces deux garçons de 12 ans.

« Nous étions maigres de notre ignorance, protégés encore des drames à venir par un drap de fables, de ceux que tissent les mères pour ne pas effrayer leurs enfants, jusqu’à ce qu’elles n’en aient plus la force. » Page 30

« Avec le temps, des liens se créeraient entre les expulsés et nous. Une autre vie commencerait alors, grasse des défis insensés que nous nous lancions, gamins, courant souvent les rues le ventre creux, narguant le couvre-feu, une vie d’insouciance et de déni où il me serait donné de connaitre le bonheur d’une amitié puissante, jusqu’à son déchirement. » Page 43

« Sans que je parvienne à me l’expliquer, je devinais déjà ce que j’appris plus tard : l’amitié est une chose précieuse, bien plu fragile que l’amour. » Page 84

A la mesure de nos silences est roman intimiste qui mêle une belle relation naissante  entre un adolescent et son grand père au crépuscule de sa vie (il n’est jamais trop tard pour créer des liens) et de stupéfiante découvertes sur l’histoire de la seconde guerre mondiale. L’attachement qui se forme pour les deux protagonistes et la curiosité quant à la partie historique du livre sont deux moteurs indéniables de cette lecture. Une curiosité qui est d’ailleurs parfaitement comblée sans donner l’impression de tomber dans une accumulation de faits et de dates. L’auteur dose parfaitement le tout, et rend un hommage indispensable à ces hommes oubliés qui ont eu le courage de se soulever.

« En s’insurgeant contre leurs tortionnaires, les jeunes Croates avaient montré le chemin à suivre au peuple français, à tous les opprimés. Car les guerres se gagnent par le sacrifice et l’union de tous les hommes asservis. » Page 246 


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