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Vagabond : l’escrimeur, la rizière et la mort…

Publié le 24 janvier 2015 par Paoru

Vagabond 37

« Après Slam Dunk qui était une histoire fun et joyeuse, j’ai voulu faire quelque chose de plus dur, avec le thème de la mort. Je l’ai choisi par hasard, parce que quelqu’un m’en avait parlé.« 

Takehiko Inoue, Salon du Livre de Paris, mars 2013.

Je ne sais pas qui est ce « quelqu’un » dont nous parle l’auteur de Vagabond mais force est de constater, au bout de 37 volumes, qu’on ne peut que le remercier. Sorti le 3 décembre 2014 chez Tonkam, ce dernier tome en date marque la fin d’un arc dans la vie de Miyamoto Musashi, le maître escrimeur le plus célèbre du Japon. Avec son adaptation du roman Musashi de Eiji Yoshikawa, ce monstre de talent qu’est Inoue nous emmène depuis plus de 10 ans  à travers un voyage fait de combats et de morts, mais aussi de questions, de peurs et de solitudes…

La vie de Miyamoto s’est construite dans une succession d’affrontements qui ont fait de lui une légende vivante, mais ce destin prend une nouvelle tournure. Après avoir combattu et vaincu les Yoshioka, il en ressort blessé dans sa chair autant qu’ébranlé dans ses certitudes. Qu’a-t-il gagné à vouloir être « sans rival » et, avec sa jambe profondément entaillée, l’est-il encore ? Plus que jamais notre héros est devenu un vagabond qui ne sait plus ce qui l’attend au bout de son chemin, au bout du cycle sans fin des duels : est-ce son combat avec Kojiro, cet escrimeur insaisissable qui l’intrigue et qui le surpasse, est-ce les bras et la chaleur d’Otsu, son amie d’enfance qui le connait comme personne ? Ou est-ce la mort, une conclusion qu’il mérite peut-être, après avoir pris tant de vie ? Pendant que tout le Japon le cherche, que les récits de ses exploits suscitent l’intérêt de nombreux daimyos ou la convoitise de nombreux escrimeurs, l’homme panse ses plaies et commence à comprendre la part de vacuité dans ce qu’il a accompli. En s’ouvrant à lui même, celui qui s’appelait autrefois Takezo commence à regarder ce monde qui l’entoure, après avoir cherché à le dominer depuis aussi loin que ses souvenirs le portent.

Une réflexion s’entame. Un nouveau chemin s’ouvre.

Vagabond © 1998-2014 I.T. PLANNING, INC

Au fin fond de la campagne japonaise, dans un hameau perdu, Musashi rencontre un enfant, Iori, et le stoppe alors qu’il allait découper le cadavre de son père. Intrigué l’un par l’autre les deux hommes passent un jour, puis deux, puis trois ensemble et, sans comprendre vraiment pourquoi, Musashi se lance un challenge bien étrange : celui de dompter la nature. En fait, avant de laisser Iori vivre sa vie, notre samurai s’improvise agriculteur et compte bien transformer la parcelle du garçon en rizière.

« Je dompterai l’eau. Oui. Je la vaincrai. »

Alors qu’une immense majorité des hommes du village a baissé les bras face au labeur de la terre, notre homme entreprend de construire une rizière à partir de rien. Le défi physique ne l’effraie pas, on s’en doute, mais la manière et les résultats sont source d’un enrichissement personnel, pour Musashi aussi bien que pour le lecteur. Des problématiques et des défis inattendus émergent : comment canaliser l’eau jusqu’au terrain, comment battre et préparer la terre, comment faire pour que la parcelle reste immergée… Dans un Japon qui ne jure que par ses combattants, dont l’éclat n’est fait que de quelques noms et de quelques sabres, on découvre une vie d’anonyme, faite de considérations technique et matérielle toutes aussi complexes que l’art du sabre. Plus compliqué même car, face à la nature, taper plus fort ne sert à rien.

Vagabond © 1998-2014 I.T. PLANNING, INC
 
Vagabond © 1998-2014 I.T. PLANNING, INC

Seul, notre sabreur ne peut que contempler ses échecs successifs. Si comprendre et vaincre un adversaire peut prendre un certain temps, une vie ne suffit pas ne serait-ce que pour comprendre la terre sous nos pieds… la dompter pour en exiger du riz ? N’en parlons même pas. Mais, comme avec le sabre, l’enjeu est la vie, car l’hiver s’approche doucement mais sûrement. Passé cette date limite plus de plantation possible et, en cas d’échec, c’est une année complète de disette qui s’annonce. Entêté et empli de frustration, notre homme sans rival persiste à voir cette nature comme un adversaire – il compare l’eau au style fluide de Kojiro par exemple – mais il va devoir apprendre la patience, l’observation, l’écoute… L’humilité.

«Tu ne pourras jamais y arriver tout seul, idiot de samurai ! »

Tels sont les mots de Shusaku, fermier solitaire du hameau… Le seul qui possède encore une rizière en état. Un homme loin des autres, intriguant, un vieux bourru qui se consacre depuis toujours – et totalement – à sa terre, à sa culture, qui connait toutes les pratiques sur le bout des doigts… Un maître riziculteur qui n’a rien à envier aux maîtres du sabres. et qui, comme Miyamoto, vit loin des autres. Néanmoins, ces paroles, notre samurai ne les comprend pas. Il les refuse. Il a toujours été seul et ses uniques compagnons sont les fantômes des plus puissants samurais qu’il a pourfendu. Sans compter qu’il y a aussi ce démon intérieur, qui se languit d’adversaires et de fers qui s’entrechoquent, cet égo enflammé qui emprisonne depuis toujours Takezo dans sa soif de puissance et de reconnaissance.

Pourtant, dans ce coin de Japon qui dépérit doucement mais sûrement, il y a des gens autour du samurai. Des gens qui l’épient, et l’obstination de notre agriculteur novice a un effet étrange sur le voisinage. Qu’est-ce que ce samurai venu de nulle part peut bien faire avec cette terre qui ne donne rien, qui ne lui appartient pas, qu’il ne sait pas entretenir ? Alors, tandis que l’hiver se rapproche et que la famine s’annonce, le village réagit, homme par homme, et vient prendre la houe pour défricher, creuser, battre, désherber à coté de Miyamoto.

Après avoir subi échéc sur échec, le village connait enfin une première réussite.

Vagabond © 1998-2014 I.T. PLANNING, INC

L’espoir devient tangible. Mais l’hiver tout autant…

Décembre, la nature s’endort et les ressources se font rares…

Janvier, le froid et l’inquiétude devant cette rizière qui doit attendre le printemps pour donner du riz.

Février, les gens meurent, le village se désespère. L’espoir semble illusion.

Est-ce ici que tu vas mourir, Musashi ?

«Vous êtes gentil vous savez.»

De ces épreuves, de cette quête improbable, Miyamoto Musashi va apprendre. Tellement apprendre, des autres et surtout de lui-même. Ce qu’il est, derrière le sabre, ce qu’il voit, ou ne voit pas encore, ce qu’il peut devenir et ce qu’il veut comprendre…

Vagabond © 1998-2014 I.T. PLANNING, INC

Sorte d’épilogue de cette aventure, le tome 37 pose aussi les jalons d’un nouvel homme et de nouveaux défis, d’un monde à redécouvrir. Notre vagabond a enfin terminé son errance, même si son voyage continue. Après nous avoir raconté la voie du sabre et la quête de la force ultime, Takehiko Inoue a fait des merveilles avec ce personnage de Miyamoto Musasahi, en lui insufflant une sagesse à la hauteur de sa légende…

Et il lui a redonné le sourire.

Musashi et Takezo semblent enfin réunis et reprennent leur route vers Kokura pour une nouvelle (et dernière ?) aventure que l’on ne manquera pour rien au monde !

Vagabond tome 37 Tonkam
Fiche descriptive

Titre : Vagabond
Auteur : Takehiko Inoue
Date de parution du dernier tome : 03 décembre 2014
Éditeurs fr/jp : Tonkam / I.T. Planning, Inc / Kodansha
Nombre de pages : 224 n&b & couleur
Prix de vente : 9.35 €
Nombre de volumes : 37/37 (en cours)

Visuels : Vagabond © 1998-2014 I.T. PLANNING, INC


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