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Du malheur de Marie Sophie, un article de Benoit Landais

Par Bernard Vassor

PAR BENOIT LANDAIS 

Du malheur de Marie Sophie

Il y a deux siècles, sur les côteaux du Havre, au pied de la côte d’Ingouville, l’Hôpital général de la Charité Saint-Jean-Baptiste. Dame Rosalie Pélagie Rousseau le quitte pour aller présenter un enfant en mairie, ainsi qu'elle le fait un jour sur trois. 

« L’An mil huit Cent dix sept, Le mercredi dixneuf mars neuf heures du matin, par devant nous françois marie désiré bodard Maire, Officier de l’état Civil en la Commune d’Ingouville, arrondissement communal du havre, est Comparue en la maison commune la dame rosalie pélagie Rousseau, supérieure de l’hôpital du havre situé en Cette Commune, laquelle nous a declaré que hier six heure & demie du soir à la porte d’entrée dudit hôpital étant seule elle a trouvé un enfant tel quelle nous Le présente, après avoir visité L’enfant avons reconnu qu’il est du sexe féminin qu’il était nouvellement né & porteur d’un billet ainsi conçu « Cette petite fille demande le baptème, elle est née le dix sept mars mil’ huit cent dix sept, a sept heures du matin, elle se nomme marie sophie par l’acte Civil & a pour marque un ruban bleu & le numéro soixante huit ; on trouvera une Lettre dont les lignes sont coupées à moitié, L’autre moitié sera représentée lorsqu’on voudra retirer l’enfant » Desuite avons inscrit l’enfant sous les noms & prénoms de Marie Sophie & avons ordonné deleremettre a l’administration de l’hôpital du havre. De quoi avons dressé procès verbal en présence dessieurs nicolas Louis Lachèvre, Commis & pierre Louis Cliot, aussi Commis, tout deux majeurs et d’Ingouville qui Ont signé avec nous après. Lecture à eux faite du contenu au présent procès verbal. »  

daubigny 2 Sophie Marie.jpg

Pieux mensonge, Marie Sophie est née à l’hôpital, la faveur, le jour et l’heure précis, le numéro jusqu’à la lettre déchirée qui laisse l’espoir que l’on vienne chercher cette petite fille, le disent trop. «Enfant trouvé» est le code pour des centaines de milliers d’enfants remis à la charité publique, « assistés ». Un baptême pour viatique, une nourrice jusqu’à douze ans, puis un patron jusqu’à la majorité, mousse ou dentellière souvent. Pour Marie Sophie, Sophie Marie rajeunie de deux jours dans la table, on ne sait, mais le vent va tourner. 

Le 28 août 1869, à Paris, lorsqu'elle marie Cécile, sa fille aînée, l’autographe de la mairie est de belle tenue.                                      

daubigny

 Signant après elle, quatre grands noms, Légion d’honneur en sautoir : Charles François Daubigny père de la mariée, Jean Baptiste Camille Corot, Victor Adolphe Geoffroy de Chaume ses témoins. Témoin du mari : Louis Charles Auguste Steinheil (futur beau-père de Marguerite dont l’ardeur aura raison d’un certain Felix Faure… puis de son époux).

Mère de Cécile, de Charles Pierre, « Karl » et d’André Bernard, Marie Sophie élèvera aussi Alphonse Trimolet son neveu, orphelin à neuf ans. Elle enterrera Charles François en 1878, son gendre Narcisse Casimir en 1885 et son cher Karl, mort le 24 mai 1886 à Auvers. L’officier d’Etat civil intervertira ses « prénoms » : « Sophie Marie, veuve survivante… » et se trompera d’un mois en recopiant la date de l’acte : « 24 avril ».

En juillet 1890, un peintre grand admirateur des œuvres de Charles François pousse la grille de la maison d’Auvers et demande l’autorisation de peindre la belle ordonnance de la maison et du jardin : « Je cherche à faire aussi bien que de certains peintres que j’ai beaucoup aimés et admirés ». Dans le coin en haut à droite, il immortalise Marie Sophie : « une figure noire à chapeau jaune ». Sur la pelouse verte et rose passe un chat noir. Vincent le fige sur sa toile. Il le reproduira sur un croquis, le signalera, dernier dessin, derniers mots de sa dernière lettre. Trois jours plus tard, il se tue. Mal. Sur son lit de supplicié il trouve la force de léguer sa toile à Marie Sophie et prie son frère Theo de la lui remettre. Depuis la Hollande, Theo annonce le legs. Marie Sophie répond, remercie, dit sa surprise de devenir la propriétaire en titre : « j’étais loin de m’imaginer… ».

La toile est à Paris, Maurice Beaubourg la voit chez Tanguy qui doit l’encadrer, il la distingue dans la Revue Indépendante. Theo Van Gogh ne se remet pas de la mort de son frère, il ne trouve pas le temps de porter la toile à Auvers, sa syphilis le rattrape, le 9 octobre, il délire et est bientôt reclus chez le docteur Blanche. Marie Sophie n’aura pas son Jardin. Elle se meurt chez elle, à Paris, le 22 décembre, au 46 rue Lepic, à 50 mètres du 54, là où Theo et Vincent avaient vécu ensemble de 1886 à 1888. Elle perdra ses nom et prénom sur la colonne de stèle du Père Lachaise, la «Vve Daubigny» est venue rejoindre Charles François et Karl. 

Photo B.V.

Daubigny Père Lachaise.jpg

Theo Van Gogh mourra le 25 janvier 1891. En 1894, le Jardin de Daubigny sera vendu par sa veuve à Schuffenecker rôdant à l’affût d’une bonne affaire à la mort de Tanguy. Le 7 mars, il emporte le Jardin. Après avoir pris une copie, il le revend à Ambroise Vollard le 20 mars 1898. Vendre sous son nom lui ferait perdre la provenance dont il aura besoin pour duper la critique en espérant faire passer sa médiocre copie pour un original et s’imaginer une seconde l’égal des plus grands. Petit stratagème, il ressuscite Marie Sophie, promène son fantôme après sept ans de caveau. Vollard enregistre pour vendeur «Mad. Vve Daubigny Van Gogh, “Jardin de Daubigny ” (à Auvers) ». Pour faire bonne mesure et plus vrai, avaient été joints à la vente des Chevaux d’Honoré Daumier, voisin et ami cher de Charles François.

Les faussaires jouent parfois eux aussi de malchance. Un petit impair et le masque tombe. 

En 2009, annotant la Correspondance, le Musée van Gogh manifestement ému a donné un nom de famille à Marie Sophie, c’est plus convenable ainsi. Il l’a déclarée « née Garnier »  sans doute après avoir lu sur le faire-part de décès de Charles-François qu’Eugène Garnier était son beau-frère. Un beau-frère est parfois le mari d’une soeur.


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