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un très vieux danseur

Publié le 06 février 2015 par Dubruel

Ce soir-là, il y avait bal costumé.

Les couples bondissaient,

Tricotaient des pieds,

S'agitaient,

Remuaient les bras et l'on devinait,

Sous les masques, leur respiration essoufflée.

Parmi les danseurs, garçons et filles,

Un homme maigre, vêtu d'un habit gris,

Avait pris place dans le quadrille.

Il portait sur son visage un masque verni

À moustache blonde frisée

Et une perruque auburn bouclée.

Il dansait avec un effort soutenu,

Semblait rouillé, perclus,

Lourd comme un basset

Voulant jouer au lévrier.

Des bravos moqueurs l'encourageaient.

Ivre d'ardeur, il gigotait

Avec une telle frénésie que, soudain,

Il s'est effondré inanimé.

Trois danseurs le ramassèrent

Et l'emportèrent.

On cria : " Un médecin ! ".

Un monsieur s'est présenté :

" Je suis professeur à la Faculté. "

On le laissa passer.

Le masque retiré,

Il aperçut une vieille figure usée,

Pâle, maigre et ridée.

Le vieux danseur revint à lui

Mais parut si faible que le médecin lui dit :

-" Je vais vous conduire chez vous moi-même. "

Une curiosité l'avait saisi de savoir

Qui était ce baladin sauteur et de voir

Où habitait cet étrange phénomène.

Un fiacre les emporta

Au 47 boulevard Magenta.

Sur le seuil, une vieille femme apparut

En bonnet de nuit blanc,

Encadrant

Une tête osseuse, aux traits accentués :

-" Mon Dieu ! Qu'est-ce qu'il a eu ? "

Lorsque la chose lui fut contée,

Elle se rassura et précisa :

Souvent déjà

Pareille aventure lui est arrivée.

Il faut le coucher.

C'est rien, un peu d'boisson...

Il a dû boire deux ou trois vertes.

Ça lui donne de l'agitation.

Et pour rester souple, il n'avait pas dîné.

La verte,

Ça lui r'fait les jambes mais

Ça lui coupe les idées.

Ce n'est plus d' son âge de danser. "

Surpris, le médecin dit :

-" Pourquoi, vieux comme il est,

Danse-t-il encore ainsi ? "

-" Avec son masque, les femmes le croient jeunot.

Elles le prennent pour un godelureau.

Ah ! Depuis cinquante ans, j'en ai eu une vie

Vous pouvez me croire, oui ! "

Puis elle a regardé

Avec des yeux attendris et furieux.

Les cheveux blancs du vieux

Couvrant l'oreiller

Et reprit :

-" Regardez son beau visage !

Mais dire qu'à son âge,

Il fait encore des polissonneries

Dans les bals costumés

Si c'est pas une pitié !

Ce qui lui fait.

Mettre un masque, c'est le regret.

C'est le regret qui le conduit là,

Celui de n'être plus ce qu'il a été !

Et de ne plus avoir de succès !

Ah ! Il en a eu des succès, cet homme-là

Et plus qu'on ne croirait.

C'était un joli garçon.

Un jour, il m'a prise comme un poisson,

Il m'a emmenée

Et je ne l'ai plus quitté. "

-" Vous êtes mariés ? "

-" Oui, docteur, sans ça, il m'aurait lâchée.

-" Quel était son métier ? "

-" Il coiffait les actrices les plus huppées.

Et le soir, quand il rentrait,

L'air content,

L'œil brillant,

Il fallait que je m'assois près de lui

Pour écouter ses aventures :

''J'en ai eu une bonne aujourd'hui''

Pour moi, c'était dur !

Ah ! Je peux dire qu'il m'a fait pleurer

Sans comprendre quel mal il me faisait.

Mais il avait besoin de se vanter,

De me montrer combien on l'aimait.

Et il me racontait :

''C'était une petite du Châtelet

Ou des Variétés.''

Il me donnait des détails à m'arracher le cœur.

Il aimait tant se glorifier.

Ces soirs-là, on soupait à onze heures

À cause des coiffures qu'il faisait en soirée.

Et au moment de se mettre au lit,

Il me disait :

''Dieu, que je dormirai bien cette nuit !''

Il en était arrivé à penser

Que toutes les femmes le voulaient.

Mais quand j'ai vu son premier cheveu blanc,

J'ai eu un saisissement,

Une joie, une vilaine joie, mais si grande,

Si grande !!!

J'ai pensé alors : C'est la fin...

Je vais l'avoir pour moi seule, enfin.

Les comédiennes n'en voudront plus.

Mais, j' lui disais :''Mon pauvre Lulu,

C'est pas étonnant avec la vie

Qu' tu mènes,

Tu s'ras fini

Dans que'ques semaines.''

Maintenant, vous voyez ce qu'il fait.

Faut

Qu'il soit jeune, faut

Qu'il danse avec des femmes parfumées. "

Le médecin s'était levé

Et allait se retirer

(Il était plus de onze heures.)

Quand elle lui a demandé

Avec une sournoise œillade :

-" Voulez-vous me donner

Votre adresse ?

S'il était malade,

J'irais vous chercher, docteur. "

Puis elle s'approcha de son mari,

Lui fit une caresse

Et murmura : " Pauvre chéri ! "


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