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"Le plus haut degré de la sagesse humaine est de savoir plier son caractère aux circonstances et se faire un intérieur calme en dépit des orages extérieurs" (Daniel Defoe).

Publié le 07 février 2015 par Christophe
J'aurais parfaitement pu prendre comme titre de ce billet la phrase mise en exergue de notre livre du jour, également tirée de "Robinson Crusoë", mais je suis allé en chercher une autre. Coquetterie de blogueur, disons. Mais, vous verrez que le roman de Defoe va revenir dans le courant de ce billet, c'est certain. En attendant, préparer vous à voyager dans un endroit paradisiaque, une de ces fameuses îles dont quelques images nous feraient automatiquement rêver, surtout en ce gris et froid hiver. Mais, comme souvent, quand il y a paradis, l'enfer n'est jamais très loin. Aussi voisin que le rêve l'est du cauchemar. Aymeric Patricot s'empare d'une histoire vraie, qui aurait pu s'appeler "Grandeur et décadence de l'île de Nauru", mais qu'il raconte, en y incluant une trame romanesque sous le titre "J'ai entraîné mon peuple dans cette aventure" (en grand format aux éditions Anne Carrière). Et, au coeur de tout cela, un personnage dont le rêve était l'exact symétrie des nôtres...
Un peu de géographie pour commencer. Nauru est une île perdue dans l'Océan Pacifique, à 42 km au sur de l'Equateur et environ 5000 km au nord-est de l'Australie. Avec ses 10 000 habitants, ou à peu près, c'est un des Etats les plus denses d'Océanie. C'est surtout la plus petite République du monde et un lieu qui a connu un destin pas banal.
Je n'en dis pas plus, car, évidemment, si vous n'avez jamais entendu parler de Nauru, le roman d'Aymeric Patricot retrace son histoire contemporaine à travers le destin de Willie. Un homme qu'on va suivre de son adolescence, alors que le Pacifique gronde des combats de la deuxième guerre mondiale, jusqu'aux années 90.
Willie, lorsque nous faisons sa connaissance, n'est encore qu'un adolescent. Arrivé enfant sur l'île, c'est un orphelin originaire des Philippines. A la mort de ses parents, il a suivi ses cousins qui sont venus dans ce coin perdu pour travailler dans les mines de phosphate qui se trouvent à Nauru. Lui aussi est destiné à travailler comme ouvrier dans ses mines.
Mais son destin bascule en même temps que l'île subit des bombardements. Ceux des Japonais, d'abord, qui vont conquérir peu à peu la majorité du Pacifique, et, par la suite, ceux des Américains, bien plus violents et destructeurs. C'est lors d'un de ces moments au combien dangereux que le téméraire Willie va faire la rencontre qui va changer sa vie.
L'étrange Erland, cadre de la Nauru Phosphate Corporation, la société transnationale qui exploite les mines pour le compte de riches investisseurs occidentaux. Pour la première fois de sa jeune existence, Willie voit un Européen, avec son costume, son allure, son assurance... Mais l'aplomb du gamin a aussi été remarqué par Erland qui, une fois le calme revenu, va le prendre sous son aile.
Oh, Willie n'est pas dupe, il sait bien que l'emploi qu'on lui a confié est factice ou presque, qu'il n'est qu'un sous-fifre, mais l'avantage est qu'il ne sera jamais ouvrier, qu'il ne verra la mine qui éventre l'île que de loin et surtout, qu'il a mis le pied dans une porte qu'il espère bien rapidement franchir, et pas mal d'échelons avec.
Car, désormais, il en est certain, Erland et les autres cadres, de la NPC, européens, américains, australiens, seront ses modèles. Il sera le premier Nauruan à occuper un jour une place élevée dans l'organigramme de la société, il sera riche, puissant, et en rebattra à tout ceux qui sont né du bon côté du globe terrestre.
Willie est une graine de capitaliste, je ne mets aucune nuance péjorative, dans ce terme, c'est un fait. Il est ambitieux et prêt à tout pour réussir et s'extirper de son destin tout tracé d'orphelin né dans des pays pauvres, placés sous le joug du colonisateur. Eh oui, mine de rien, c'est aussi avec ses armes qu'on pourra un jour le mettre à la porte et gagner son indépendance.
Il faut dire que Nauru possède un atout de taille : ces mines de de phosphate. Il est peu probable que Nauru en récupère un jour la gestion, la NPC est trop bien implantée, mais les retombées de cette manne minérale peuvent permettre au peuple nauruan de vivre très bien et de faire de l'île un Etat fort, moderne, riche, puissant...
Et Willie va le faire. Disons-le tout de suite, si vous avez besoin de personnages sympathiques pour apprécier un livre, pas sûr que ce garçon vous plaise. Son ambition est démesuré et son modèle, Erland, n'étant pas franchement non plus un gendre idéal, ça déteint... Et pourtant, Willie en est certain, il a un destin, qu'il va s'efforcer de réaliser.
Embarqué dans ce rêve de gloire, obsédé par son ascension vers les sommets, Willie va blesser bien du monde, ses proches, ses amis, sa famille, qu'il délaisse, sa maîtresse, la belle Flore, tout ceux qu'il va entraîner à sa suite, et le plus souvent bien malgré eux, dans sa course vers l'accumulation, la modernité, l'occidentalisation...
Jusqu'à la chute. Inévitable.
Ce que raconte Aymeric Patricot dans ce roman est bel et bien arrivé. Ce rocher, cette toute petite île, entre le ciel et l'eau, était une mine à ciel ouvert et un endroit, malgré son éloignement, qui a attiré les convoitises occidentales. Le phosphate a enrichi beaucoup de gens, qu'ils soient étrangers ou Nauruans. Car, le paradoxe est là : si l'aventure de Willie est très égocentrique, il a effectivement fait profiter tous ses compatriotes.
Mais, cette plongée dans un capitalisme débridé (et pas du tout maîtrisé, pas en termes de régulations d'un système économique, mais par naïveté), va aussi avoir des effets secondaires. La greffe occidentale sur l'île micronésienne va donner des résultats effrayants, au point de voir régresser l'espérance de vie...
L'argent ne fait pas le bonheur, et Nauru en est la parfaite illustration. A vouloir faire de Nauru un pays occidental, jusqu'au choix de ce régime républicain parfaitement incongru dans une communauté qui avait déjà un fonctionnement propre depuis des lustres, Willie va le pousser dans un abîme à côté duquel les mines de phosphates ne sont qu'une ornière.
Le titre de ce roman est parfait : on y trouve les deux éléments-clés de ce roman que sont l'effet d'entraînement et l'aventure. Sur le premier, je ne reviens pas, sur le second, il faut évidemment s'attarder un peu plus longuement. Oui, dans l'esprit de Willie, la réalisation de ce rêve est une grande aventure, vers le progrès, la civilisation, l'opulence...
Mais, il y a un aspect qu'il ne faut surtout pas oublier pour essayer de comprendre Willie : il n'est pas Nauruan de naissance. Il n'est pas plus occidental, comme les cadres de la NPC à qui il voudrait tant ressembler. Il n'a pas l'enracinement culturel viscéral qui lie ses compatriotes à cette terre, aussi étriquée soit-elle.
Ce n'est définitivement pas la culture nauruane qui le fait vibrer. Depuis sa rencontre avec Erland, c'est à des hommes comme lui qu'il voudrait ressembler. Il y a chez Willie, par moment, ce sentiment d'être étranger et envisagé comme tel par ceux qu'ils côtoient pourtant depuis son jeune âge. Mais, s'il avait eu ces ancrages à Nauru, sans doute n'aurait-il par agi tout à fait de la même manière...
Et puis, il faut le dire, Willie s'ennuie à Nauru. Ce sentiment d'avoir fait le tour de l'île mais aussi de la vie, et de sentir, même inconsciemment que le monde, l'existence, ne peut se limiter à un caillou de 21 km² affleurant à peine au coeur d'un océan immense, tout cela le pousse à vouloir aller au-delà de cette prison naturelle dans laquelle il s'est retrouvé, enfant.
Et c'est là qu'intervient Robinson Crusoë. Erland va faire découvrir ce livre à Willie, qui le dévore, mais qui a aussi une espèce d'attraction-répulsion envers ce livre. Parce que ce n'est pas à Robinson qu'il s'identifie... mais à Vendredi. Qu'il le veuille ou non, aux yeux des Occidentaux de la NPC, il ne sera jamais l'un d'eux à 100%/
Et même s'il pense avoir, comme le personnage de Defoe, échoué sur cette île et s'il espère reprendre la mer pour retrouver, si ce n'est une mer patrie, au moins cet eldorado européen ou américain qui le fait rêver, cela n'y changera rien. Et pourtant, malgré tout, il va être hanter par ce personnage de la littérature classique européenne.
Il est un Robinson dont l'île n'est plus la prison, mais le vaisseau par lequel il peut rentrer "chez lui", en tout cas, voguer vers ce monde occidental capitaliste qui l'attire. Et il souque ferme, cherche le vent, file à toutes voiles jusqu'à ce que la mer grossisse, la tempête se lève et les creux se forment sous l'étrave. Son naufrage, il l'aura aussi...
Aymeric Patricot nous offre avec ce Willie un personnage dur et complexe, malgré la simplicité apparente de ses motivations. Ebloui par ce miroir aux alouettes occidental, il a perdu tout repère, s'il en avait au départ, d'ailleurs. Tous ses actes vont être justifiés par cette quête d'acculturation. Comme si sa liberté en dépendait.
Willie pensait, avec cet atout maître en main qu'est le phosphate, pouvoir réussir à Nauru ce pari qui aurait sans doute été perdu s'il avait tenté une aventure d'une autre forme : quitter l'île pour s'installer en Australie, en Grande-Bretagne ou en Amérique. Contrairement aux vagues migratoires chassées par la pauvreté, les Nauruans ont eu tout à domicile et ils en ont été pourris.
La charge contre les effets pervers du capitalisme et son côté parfois inhumain est bien menée. A travers les yeux de Willy, on voit Nauru changer de fond en comble, les Nauruans se métamorphoser et entrer dans une existence qui n'est pas la leur. Et qu'ils n'ont même pas souhaité pour la plupart. Prospères, ils le sont, mais pour quel résultat, finalement ?
"Mes pensées se bousculaient ; des forces insoupçonnées sommeillaient en moi, et j'en éprouvais du bonheur. J'avais connu l'ambition, la mélancolie, l'angoisse. Je découvrais le pincement au coeur, le soupçon d'une vie passionnée, l'impatience de fureurs nouvelles", dit Willie, alors qu'il est encore jeune, idéaliste, tout feu, tout flamme.
Bien plus tard, il dira : "Je n'ai jamais réfléchi à ce que je suis. J'ai eu bien d'autres choses en tête - l'appétit de construire, l'amour, l'avidité, la colère, l'ambition, la ruse, tous les sentiments qui vous porte à regarder ce qui vous entoure et à le manipuler". Et l'aveu suprême : "Je n'ai jamais eu conscience de commettre des erreurs ou même de prendre des risques"...
Mais le péché, puisqu'il utilise également le mot, est originel. Ce sont les dés qui sont pipés d'emblée, le rêve que vise Willie est simplement incompatible avec Nauru. Que serait-il advenu de cette minuscule île sans la démarche d'un de ses enfants, même adopté ? Le loup était déjà dans la bergerie, sans doute, mais les choses se seraient forcément exprimées différemment.
Aymeric Patricot aurait pu raconter sous forme documentaire cette histoire, il a choisi la voie romanesque, qui le permet de forger sa galerie de personnages, parmi lesquels, il faut bien le reconnaître, peu nombreux sont ceux qui paraissent sympathiques. Mais, il donne aussi à cette affaire un souffle romanesque où Robinson Crusoë rencontre Rastignac.

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