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Les disparitions d'Assia Djebar et d'André Brink

Par Pmalgachie @pmalgachie

Les disparitions d'Assia Djebar et d'André Brink

Photo Seamus Kearney

La littérature et le continent africain vienne de perdre, apprend-on dans la même journée, deux figures majeures: l'Algérienne Assia Djebar, qui était entrée à l'Académie française en 2005, et le Sud-Africain André Brink, lauréat du Prix Médicis étranger en 1980. Elle était née en 1936 et lui, en 1935. Ils étaient donc d'exacts contemporains mais je ne vais malheureusement pas leur réserver le même traitement, car j'ai peu fréquenté, hasard des lectures, l'oeuvre d'Assia Djebar, au contraire de celle d'André Brink dans laquelle voici quelques étapes, parmi les dernières - les dates fournies étant celles des traductions en français - d'un parcours littéraire fortement marqué par l'époque de l'apartheid. Un acte de terreur (1992)
Quel est l'enjeu ? André Brink multiplie les points de vue. Et, sur ce point précis, donne deux réponses. Celle de Rashid, un des membres d'un groupe terroriste qui a essayé d'assassiner le président : « Au fond, je sais que ce n'est pas les Blancs contre les Noirs, c'est les nantis contre les pauvres. C'est classe contre classe. » Et celle d'une femme, Lisa : « J'en suis arrivée à penser que c'était le vrai problème. Pas les Noirs et les Blancs, mais les hommes. Ce sont eux qui ont le pouvoir. » Alors ? Où est la vérité ? Mais y a-t-il seulement une vérité simple ou bien est-on condamné à entendre toutes ces voix sans décider laquelle a raison? André Brink, en tout cas, nous aide davantage à nous poser des questions qu'à trouver des réponses, ce qui est somme toute la vocation de la littérature. Thomas Landman, le personnage principal de son roman, n'est pas un personnage simple. Photographe choqué par la violence contre les Noirs, il a témoigné par son travail et s'est trouvé, petit à petit, convaincu qu'il n'y avait pas d'autre moyen que la violence pour répondre au pouvoir. Avec Nina, son amante et sa sœur de combat, il a, à l'intérieur d'un groupe très organisé, mis au point un attentat contre le président d'Afrique du Sud. L'attentat a échoué, Nina a été abattue peu de temps après, et Thomas est en fuite. Lisa, embarquée là-dedans sans donner l'impression de très bien savoir où elle se trouve – mais elle fera preuve d'un courage et d'une présence d'esprit peu communs –, l'accompagne dans la deuxième partie (le deuxième volume) du roman, mais elle n'est pas à la place de Nina, elle est elle-même, avec sa personnalité et sa force, étonnante, rayonnante. On ne résume pas ces 1 200 pages en quelques lignes, d'autant qu'elles touchent à plusieurs genres différents. Un acte de terreur est un thriller brillamment construit, une chasse à l'homme qu'on suit à en perdre haleine. C'est aussi la conséquence d'une histoire vieille de treize générations – et cette histoire, racontée par Thomas, occupe la fin du livre, comme un nécessaire arrière-plan explicatif. C'est encore l'illumination de grands – et brefs – moments de bonheur dans ce que vivent Thomas et Nina d'une part, Thomas et Lisa d'autre part. C'est surtout un ensemble d'événements qui se déroulent à plusieurs époques, dans des cadres différents, tous ces éléments mis sur le même plan, et pourtant on ne s'y perd jamais tant les choses sont claires. C'est, tout compte fait, comment le dire autrement ?, un grand roman.
Les imaginations du sable (1996)
André Brink aime les romans amples, qui brassent beaucoup de personnages et laissent se dérouler leur histoire sur un nombre de pages considérable. Les imaginations du sable ne sont pas, de ce point de vue, inattendus : c'est un gros livre dans lequel se succèdent neuf générations de femmes, du dix-huitième siècle à nos jours, sur une terre d'Afrique du Sud en proie aux soubresauts de l'histoire. « Nos jours » se situent très exactement en avril 1994, au moment des premières élections multiraciales dont l'ANC est sorti vainqueur. Abandonner un régime d'apartheid n'a pas été facile, tout le monde s'en souvient sans doute, et le roman se déroule à deux vitesses. La première, en quelques jours, rend compte du climat régnant dans le pays – dans une partie du pays – à la veille de ces élections. La deuxième, dans le même temps, remonte vers le passé par le récit qu'en fait une grand-mère à sa petite-fille. Kristien, la jeune femme, a quitté le pays sans espoir de retour, onze ans avant, écœurée par l'injustice d'une structure sociale basée sur le pouvoir blanc. Elle est cependant blanche elle-même, mais animée d'idéaux qui l'opposent à sa famille, à ses proches – à l'exception d'Ouma, la grand-mère qui comprend tout. Kristien a vécu à Londres jusqu'au moment où un coup de téléphone de sa sœur Anna l'a poussée dans l'avion, sans réfléchir, parce qu'elle avait le sentiment de ne pas pouvoir faire autrement : Ouma était mourante, à plus de cent ans, partiellement brûlée dans l'incendie criminel de sa maison, une construction folle de laquelle les enfants, dans leurs explorations, n'avaient pas épuisé les secrets. De retour, donc, Kristien redécouvre un monde qui a peu changé, même s'il s'apprête à vivre un immense bouleversement. Le mari d'Anna est le prototype du Blanc campé sur les positions de son bon droit ancestral, devenu d'autant plus agressif qu'il entrevoit des lendemains moins réjouissants. Ce personnage déplaisant n'est pas seulement un Blanc : il est aussi un homme, qui règne sans partage chez lui, qui considère Kristien comme une femme à prendre, et peu importe qu'elle soit sa belle-sœur, bref, qui affirme son pouvoir à chaque instant. On comprend très vite que Les imaginations du sable superposent à une première opposition, Blanc/Noir, une seconde non moins signifiante, homme/femme. On le comprend d'autant mieux à travers les histoires qu'Ouma raconte à Kristien dont elle veut faire la dépositaire d'une longue mémoire. Ouma dira à peu près, lors d'une de ces nuits où elle murmure son récit sur son lit de mort : un homme sait ce qu'il met dans le ventre d'une femme, il ne sait pas ce qui en sort. Et la tradition familiale n'est pas là pour démentir cette vérité. Neuf générations de femmes révoltées ont en effet construit leur propre existence, malgré les hommes, malgré les circonstances, en fonction de ce qu'elles voulaient. Ainsi, même la mère de Kristien, Louisa, aurait eu une vie secrète rapportée dans des journaux intimes – qui ont disparu dans l'incendie. Le conditionnel s'impose, à tel point que Kristien, une fois, reprochera à Ouma de ne pas lui dire la vérité mais d'en inventer une version légendaire. Qu'importe, répond en substance la grand-mère, ce que je veux te raconter, ce sont des histoires… Elles sont magnifiques, ces histoires, héroïques, symboliques. Elles paraissent couler d'une source inépuisable qui se tarira cependant à la fin du livre – un livre qu'on quitte alors à regret, mais plus lourd, plus riche de tout ce qui nous a été raconté. André Brink a écrit ici une grande saga de tous les temps et d'aujourd'hui, avec une audace rare, et avec une capacité, encore plus rare, à se fondre dans des voix de femmes. Faut-il rappeler, pour finir, qu'André Brink, sud-africain lui-même, est un de ces écrivains blancs qui ont participé à l'évolution des mentalités dans son pays ?
L’amour et l’oubli et L’insecte missionnaire (2006)
L'écrivain sud-africain se livre probablement beaucoup dans L'amour et l'oubli, une vaste rétrospective – romanesque, il faut quand même le souligner – des femmes qu'un écrivain a aimées. L'écrivain s'appelle Chris Minnaar, son parcours est différent de celui d'André Brink, mais il y a entre les deux vies assez de points d'intersection pour que cela ressemble à une autobiographie, sur un plan au moins : l'engagement personnel contre l'apartheid. Pour ce qui est de la vie amoureuse d'André Brink, après tout, quelle importance ? Celle de Chris Minnaar, en revanche, nous concerne au premier chef. Nous l'accompagnons pendant près de 500 pages avec l'impression de recevoir ces confidences en cadeau. Elles viennent d'un homme qui vient de voir mourir Rachel, dont il est certain qu'elle restera sa dernière femme. Rachel a été sauvagement agressée – l'Afrique du Sud d'après l'apartheid n'est pas devenue un paradis, le romancier fait bien de nous le rappeler – et est entrée dans un profond coma. Chris ne l'avouera qu'à la toute fin du livre : il a été à deux doigts de commettre un geste définitif pour abréger les souffrances de Rachel. Le jour même de la mort de sa maîtresse, Chris entreprend de lui rendre hommage – à elle et aux autres. « Et c'est pourquoi j'aime mes femmes et chacune d'entre elles : chacune a été adorée, chacune a été nécessaire. J'ai toujours été bien présent, pleinement là, dans le lit de l'amour, aimant la réalité d'un corps précis, chaque particularité, chaque détail, chaque palpitant signe de vie. » Le récit commence dès l'enfance, dans un milieu rigoriste où les secrets du sexe ne sont pas dévoilés. Mais se donnent à connaître par hasard. Il pourrait, au fil du temps, se transformer en catalogue de conquêtes. Il ne tombe jamais dans ce travers épuisant. Toujours l'exaltation des sens est au rendez-vous, qui aiguillonne l'esprit et lui donne une plus grande vivacité. Elle lui fournit aussi les premières occasions de transgression : l'Immorality Act, qui interdit les rapports sexuels entre races différentes, est allégrement bafoué par Chris à tout âge – et il découvrira que son père, un parangon de vertu, avait cédé lui aussi à la tentation. Toutes ces femmes, en Afrique du Sud, à Londres ou à Paris, ont constitué l'homme qu'il est devenu. Et ce sont elles encore, resurgissant en foule de sa mémoire, qui lui permettent de rompre avec le syndrome de la page blanche dont il souffrait depuis plusieurs années. Pendant le temps où Chris rédige ce texte, la guerre d'Irak fait rage, qu'il suit la nuit à la télévision comme un spectacle dont les enjeux lui paraissent bien obscurs. A la fin de l'ouvrage, la guerre se termine, le laissant avec une sensation de vide, et sa mère meurt. Si l'on veut extraire une réflexion qui, pour celle-là au moins, appartient autant au personnage qu'à André Brink, ce sera celle-ci : « L'Afrique du Sud était devenue la seule femme que je ne pourrais jamais, en fin de compte, quitter, parce qu'elle-même refusait de me quitter. Jusqu'à ce que la mort nous sépare. » L'autre roman, traduit simultanément, est très différent. L'insecte missionnaire renoue avec les explorations personnelles que fait l'écrivain dans le passé de son pays. Le titre renvoie au patronyme du personnage principal, Cupido Cancrelas. Qui, bien que hottentot, devint missionnaire au début du XIXe siècle. Drôle de bonhomme, ce Cupido. Très vite, il veut apprendre à lire, avec l'aide des filles du baas, qui pique une belle colère : « Qu'est-ce qu'un hottentot pourrait bien faire de savoir lire et écrire ?, s'insurge-t-il. C'est courtiser le danger. Un de ces jours, il va se prendre pour un Blanc. Il ne saura plus où il en est. » Le baas se trompe : jamais Cupido ne se prendra pour un Blanc. Si cela avait été le cas, son épouse se serait chargée de lui rappeler qu'il est bien un Noir, au moment où, installé à Dithakong pour sa mission d'évangélisation, il ne reçoit aucun soutien de sa hiérarchie. Si bien que la congrégation qu'il avait fondée dans l'enthousiasme se désagrège petit à petit, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que lui, seul. Qui écrit, après beaucoup d'autres, une dernière lettre à Dieu : « Tout ce que je peux encore faire, c'est prêcher. Je prêche pour les Pierres, les Buissons, le Lézard sur son Rocher, le Serpent et les Tortues dans la poussière, et je peux prêcher même à la Poussière et à la Mante religieuse verte, qui est rare dans cet endroit. Mais dans quel but ? Est-ce qu'un Arbre ou une Pierre ou une Sauterelle peut se convertir ? » C'est l'échec du missionnaire. Mais pas celui de l'insecte : dans un ultime chapitre d'une beauté foudroyante, André Brink retourne les données pour en faire les bases d'un nouveau départ.
Mes bifurcations (2010)
Les Mémoires d’André Brink sont un ouvrage capital. Pour comprendre le cheminement esthétique d’un immense écrivain. Pour comprendre aussi l’évolution d’un homme que rien ne prédestinait à devenir, dans son Afrique du Sud natale, un opposant à l’apartheid. Les deux aspects sont liés. En revenant sur le passé, Brink montre les nœuds qui l’ont conduit aux Bifurcations à l’enseigne desquelles il place ce livre. « Rien n’est jamais vraiment éliminé. Les choix éliminés continuent d’exister aussi sûrement que ceux, rares, dont on peut dire qu’ils ont été “retenus” – de même que le non-dit persiste dans ce qui est exprimé. Il est fort possible que ce soit cette coexistence qui, finalement (pour autant qu’il y ait une fin), définisse la texture d’une vie. » Sa jeunesse se déroule en noir et blanc, surtout côté blanc d’ailleurs, sans interrogations majeures sur l’injustice d’une société qui privilégie la minorité au pouvoir. Son père, juge, lui donne à la fois l’exemple d’une haute idée du bien et du mal, et celui d’un incompréhensible détachement devant certaines scènes choquantes. André veut être écrivain – mais sa sœur, de trois ans sa cadette, publie avant lui et connaîtra le succès comme auteur pour la jeunesse. Dans le bouillonnement de ses lectures et de ses premières tentatives romanesques, des échecs qui ne remettent pas sa vocation en cause, un choc salutaire se produit en Europe. En 1960, il est à Paris quand il apprend le massacre de Sharpeville, au cours duquel des dizaines de Noirs ont été tués par la police. La même année, à Londres, il découvre Picasso dont l’art libère en lui « une profusion de possibilités », dans le même temps où il prend conscience de la violence du régime : « Les assassins étaient mes semblables ; le régime qui avait non seulement rendu cela possible mais l’avait orchestré activement et avec enthousiasme était ce même gouvernement auquel, à peine quelques mois plus tôt, j’avais avec empressement juré allégeance en adhérant au Ruiterwag. » Le Ruiterwag, où il côtoyait F.W. De Klerk, futur président, la branche cadette du Broederbond, l’organisation secrète afrikaner… La perspective change. André Brink devient, avec d’autres, un écrivain en colère pour qui les mots sont des armes. La résistance à l’apartheid s’organise sur divers plans, force subversive que le gouvernement veut réprimer, mettant notamment la censure en place. « Mais, dans ce silence oppressant, il restait une voix qu’on pouvait encore entendre, même si elle était diabolisée ou devenue suspecte pour un grand nombre : la voix de l’art. Dans mon cas, la voix romanesque. » Elle l’a conduit où l’on sait : Au plus noir de la nuitUne saison blanche et sècheL’insecte missionnaire… Une œuvre imbriquée avec les soubresauts de sa vie, y compris sentimentale, et indissociable du dernier demi-siècle en Afrique du Sud. « Dans ce processus, je suis devenu, et c’est irrévocable, un animal politique. Désormais, il serait hypocrite de ma part d’imaginer que la politique puisse rester un territoire distinct, nettement démarqué à l’intérieur de mon expérience globale de l’existence. Elle est partout, imprègne tout. On ne peut la séparer du reste. » Dans Mes bifurcations, André Brink rend hommage à deux hommes qui l’ont particulièrement marqué : Desmond Tutu et Nelson Mandela. Mais il s’élève avec force contre ce que devient le pays auquel les années nonante avaient rendu l’espoir. « En Afrique du Sud, l’immémoriale tension raciale continue donc de paralyser le débat démocratique », écrit-il en dénonçant les dérives de l’ANC où il voit la réplique du passé. Euphorie, réalisme, désillusion, rancœur, désespoir… « Il nous reste à accomplir le possible », disait-il déjà il y a quelques années. Tout un programme.
Philida (2014)
Le 1er décembre 1833, les esclaves d’Afrique du Sud deviennent libres, comme dans tout l’Empire britannique. Parmi eux, Philida, une jeune femme dont la spécialité officielle, avant cette date, est le tricot. Et la principale caractéristique, moins avouable, d’avoir eu quatre enfants, dont deux sont vivants, avec Frans Brink, le fils de son baas. Ils ont grandi ensemble, ils sont victimes d’une attirance réciproque inévitable autant qu’inacceptable. Philida, humiliée publiquement, vendue, efface l’amour de sa mémoire et va de l’avant. Frans est rongé par le remords de n’avoir pas résisté à l’autorité de son père, tente de reconquérir la femme qu’il n’a pas oubliée mais finira par subir la contrainte d’un mariage qui peut sauver les siens de la ruine. On aura noté que la famille à laquelle appartient Philida – un esclave est un bien meuble – s’appelle Brink. L’écrivain, dans ses remerciements, explique que Cornelis Brink, le père de Frans, était le frère d’un de ses ancêtres. Il précise ce qui est authentique dans son livre : tout ce qui était vérifiable, soit beaucoup de choses, le reste étant construit comme une fiction vraisemblable. Et une fiction comme André Brink sait les mener, c’est-à-dire avec la profondeur de champ qui place les personnages dans le contexte. Avec, aussi, une manière élégante de dévoiler la vérité et la complexité de chacun. Rien n’est vraiment expliqué mais tout est montré, au lecteur d’assembler les morceaux, ce qu’il fait sans difficulté tant les éléments de compréhension sont en place. Par ailleurs, il faut attendre les dernières pages pour prendre la mesure de l’énorme documentation accumulée pour l’écriture de Philida. Car, dans le cours du récit, elle ne le surplombe ni ne l’étouffe jamais, si bien qu’on y baigne sans le savoir. Mais avec la vive impression d’être au cœur du réel. Un réel bientôt vieux de deux siècles et revisité comme si nous étions ses contemporains.

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