Magazine Bien-être

Faut pas rêver hein !

Publié le 09 février 2015 par Concentredebonheur @SophieMachot

Make your dream come true

« Faut pas rêver hein ! Un jour, vous finirez par y passer »
Voici la « belle et optimiste » prédiction qu’assène le petit homme barbu au jeune illustrateur assis en face de lui dans le carré du TGV filant à grande vitesse vers Angoulême et son emblématique festival de la BD, en cette froide matinée hivernale.

« Vous finirez pas y passer » Une sentence en forme de coup de poing venant mettre KO les doux rêves de réussite de celui qui exposait avec timidité sa crainte de devoir un jour trouver un job alimentaire en plus de son activité d’illustrateur. Sa passion pour le dessin avait pourtant jusqu’ici suffit à le faire vivre même s’il admettait que certains jours étaient plus durs que d’autres. Sa 3ème Bd allait sortir dans les bacs et si j’en croyais celle posée sur ses genoux, le talent ne lui faisait pas défaut.

- Vous croyez ? s’enquit-il timidement.

- Mais évidemment que je le crois ! surenchérit Monsieur Puisquejteldit. C’est bien joli de rêver mais ça fait pas manger son homme, hein ! Un jour, vous n’aurez plus le choix. Alors pourquoi attendre ? Moi, je serais vous, je chercherais à me diversifier dès maintenant. Faut que vous trouviez un job qui paye quoi. Faut avoir un vrai métier dans la vie. Y a pas l’choix. Tenez, moi par exemple, j’ai un neveu qui a passé sa vie à vouloir percer dans le théâtre. Pfff ! Foutaise. Il a écrit une pièce, il a monté des tas de trucs. Y a rien eu à faire ! Quel gâchis ! Alors qu’il aurait pu trouver un petit job pépère, un truc correct, concret, avec une paye à la fin du mois pour assurer les factures, les impôts, les courses… la vraie vie quoi. Vous voyez, c’est important ! Si vous avez du talent, faites du graphisme pour les entreprises et puis vos dessins ben vous les faites pour le loisir, la détente quoi. Parce que c’est important aussi de se détendre. On trime, on trime mais faut bien que la soupape elle relâche un peu de temps en temps… Mais y a pas à dire, un vrai métier y’a qu’ça d’vrai si vous voulez vous en sortir, jeune homme. Croyez-en mon expérience !

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Un vrai métier… Quelle drôle d’expression, pensai-je alors que je tente vainement de me concentrer sur le chapitre 3 de mon nouveau manuscrit sur les peurs (synchronie quand tu nous tiens !) Vous finirez pas y passerUn vrai métier… Ces propos me figent. Je suis comme « grévinisée » par ce que j’entends.

Capture d’écran 2015-02-09 à 17.49.06

C’est quoi un faux métier ? Un métier usurpateur ? Un métier illégitime ? Un métier de contre-façon ? Et comment reconnait-on les vrais métiers ? Aux diplômes affichés ? Au fait d’avoir une fiche de paie à la fin du mois ? Ou bien, lorsque que l’on peut remplir les formulaires standards de toutes les administrations sans avoir à gribouiller des cases supplémentaires au crayon Bic en priant que personne ne le voit et que ça passe ?

Et que signifie « vous finirez pas y passer » ? Le couperet de la dure réalité va-t-il tomber et trancher la tête des rêves de ceux qui ne suivent pas le droit sillon de la société ? Et d’ailleurs que serait une société sans ces « faux » travailleurs du divertissement, du rêve et autres saltimbanques.

Et moi, que suis-je en train de construire ? Mes différentes activités font-elles partie de la vraie ou de la fausse catégorie ?

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Car pour moi aussi depuis toujours, je suis comme Zézette épouse X… Ça rentre pas dans les cases. Ça déborde.

Ces questions m’empêchent de travailler (c’est mal partie du coup) et je décide donc de passer au crible des règles de la bonne société chacun de mes « métiers » en convoquant dans mon tribunal fictionnel, Grand Juge Suprême, alias GJS, pour se faire le diable de mon avocat, avocat que je nommerai, MonBelAvocat.
Nota Bene: GJS est donc le porte-maux de bien des personnes entendues sur le sujet ainsi que celui de ma fatiguante petite voix intérieure, anciennement dénommée Rosita, qui ressurgit parfois à l’improviste.

Grand Juge Suprême
ClapClapClap ! Veuillez vous asseoir et vous taire s’il vous plait. Nous allons commencer. Bien. Cher Maitre, la parole est à vous. Qu’avez-vous à dire pour la défense de votre cliente ?

MonBelAvocat
Et bien tout d’abord, qu’elle travaille, Monsieur le président, et qu’elle ne ménage pas ça monture.  

Grand Juge Suprême
Bien bien… Alors que fait exactement cette brave dame ?

MonBelAvocat
Le métier de Coach, votre Seigneurerie. Métier pour lequel ma cliente s’est formée ainsi qu’à quelqu’autres apprentissages afin d’accompagner au mieux les personnes souhaitant éclairer leur projet de vie.
Grand Juge Suprême:
Eh bê ça commence bien ! Nan mais vaut mieux entendre ça que d’être sourd ! Disqualifié ! Coach, un métier ? Mais laissez-moi rire ! Et formée où d’abord ? Hein ? Dans quelle école ? Elle a fait l’ENA, l’EHESP, l’EHESS, l’INSA, l’EN3S, HEC, l’EDHEC, l’ESSEC, IPOKHÂGNE ? Non ?! Ben elle a pas fait d’études alors ? CO-ACH ! Non mais je rêve !  C’est comme si vous me disiez que chanter ou jouer était un métier hein ! Faut pas rigoler non plus. Allez un peu de sérieux quoi ou je vous envoie direct à la guillotine !

MonBelAvocat
Bon. Bien. Ma cliente est aussi auteure de livres d’épanouissement personnel.

Grand Juge Suprême
Auteur… Scribouilleur… Raconteur de sornettes… Non mais vous vous fichez de moi ! Auteur, un métier !… Dites, si je ne m’abuse, votre cliente se qualifie elle-même de « plume vagabonde », n’est-il pas ? … Bon ben voilà. Je crois que tout est dit, non ? Soyons sérieux et arrêtons de fantasmer un instant. Toc Toc Toc… J’entends la Raison qui veut entrer. Ouvrez lui la porte.

MonBelAvocat
Bon ça va ça va. N’exagérez pas non plus. Vous faites du cinéma là. Tout le monde le voit.

Grand Juge Suprême
Désolée mais je n’ai pas le temps de faire du cinéma moi. Je travaille moi môsieur. J’ai un vrai métier. Et d’ailleurs j’en veux pour preuve, répondez juste à cette question: Ça paye bien auteur ? …. Hein ? …. Quoi ?… J’ai pas entendu la réponse ? Maître, vous voulez parler plus fort ? … Non ? Vous avez perdu votre langue ?… Okay… Suivant !

MonBelAvocat
Conférencière alors ?

Grand Juge Suprême:
Non mais j’arrête de vous parler à vous tant que vous n’aurez pas trouver un métier qui porte un nom de métier. D’accord ?!

MonBelAvocat (que je suis à deux doigts de révoquer)
Bon, ben il ne me reste plus que… formatrice. Formatrice, pas mal non ? J’ai bon là, votre Sainteté ?

Grand Juge Suprême:
Ah ben voilà ! Vous voyez que quand vous voulez ! Formatrice ça c’est du consistant, c’est du concret. Ça se palpe bien ça ! C’est pas un métier de pacotille, hein ! Bon et quelle est sa spécialisation à votre cliente ? Hein ? Elle forme qui à quoi et où ? Genre elle est formatrice en bureautique, en achat, en marketing, en vente ? en quoi hein ? Et son patron c’est qui ? Comment il s’appelle, son patron ?

MonBelAvocat:
Ben elle a pas vraiment de patron… Elle est indépendante…

Grand Juge Suprême:
Ah… bon… Okay, passons… c’est moyen mais c’est possible. Bon et sa spécialisation alors ?

MonFrêleAvocat:
Hum… euh… En dév… hum… en développement…euh

Grand Juge Suprême:
Parlez plus fort cher Maitre, je ne comprends pas bien ce que vous dites…

MonFrêleAvocat:
… en développement personnel et relations humaines, voilà !

Grand Juge Suprême
… :/

MonAvocat:

Grand Juge Suprême
… :/

MonExAvocat:
Bon Okay. je sors.

Non, tu sors pas…

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Barrez-vous !
Ces mots jetés façon grenade en plein TGV m’extirpent violemment de mes rêveries judiciaires. Le petit d’homme à la margoulette aigrie vient de se lancer dans une nouvelle prophétie franco-apocalyptique.
- Barrez-vous !, suinte-t-il… Partez à l’étranger ! A y a plus rien à sauver en France. Y ‘a plus d’boulot, plus d’argent, faut s’casser ailleurs ! Les français ne méritent que ça de toutes les façons ! Quand on a du talent, on va le dépenser ailleurs !

Décontenancé par les propos-couperet de ce soixantenaire en mal d’être écouté, l’illustrateur (dont j’essaie de deviner l’âge, peut-être 25 ou 26 ans) balbutie qu’il avait bien pensé partir au Canada un jour car…

- Pouah ! Le Canada. Trop froid le Canada ! Vous ne vous rendez pas compte ! Vous rêvez, vous rêvez mais y’a la réalité, p’tit gars. Tenez, j’ai une nièce qui a vécu trois ans avec un Canadien. Ben à votre avis, elle a fait quoi ! Elle est rentrée ! Et la queue entre les jambes, s’il vous plait !

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Okay.

Question: Est-ce la famille Barbichu qui a un problème avec la vie ou bien sommes-nous l’illustratrissime et moi-même englués dans un optimisme béa loin de toute réalité sociétale ?

Las, je n’ai pas envie de débattre. Je me sens fatiguée. Car si le bonheur est contagieux… le pessimisme l’est plus encore.

C’est alors que mon regard se pose sur la jeune femme assise en face de moi. Ses yeux rieurs m’attrapent au vol. Elle m’offre un sourire lumineux agrémenté d’un petit clin d’oeil complice. Une réponse joyeuse, amusée et pleine vie qui en un instant efface tous les doutes qui venaient de coloniser mes pensées. Ah, le fameux syndrôme du cordonnier aux tatanes troués. Je me sais fatiguée en ce moment et par conséquent plus sensible aux humeurs chagrines de mes semblables.

Un clin d’oeil rieur contre la peur. Un clin d’Dieu comme dirait ma mère.

Et ça marche.
Dans un sursaut d’optimisme, toute revigorée, j’ouvre une nouvelle page blanche sur mon Mac puis inscrit en gros caractères, les mots suivants:

CROYEZ-VOUS TOUJOURS EN VOS RÊVES !

Puis je me lève. J’ai besoin d’un café.
Juste avant de partir, je demande au bel ange qui m’a rendu le sourire en m’offrant le sien, si je peux lui confier mes affaires puis je m’arrange pour que mon nouvel ami qui s’ignore, le jeune illustrateur, découvre ces quelques mots qui lui sont destinés autant qu’à moi.

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Je lui souris. Il me sourit, visiblement soulagé de trouver un regard complice comme j’avais trouvé le mien quelques secondes plus tôt. Puis, je me tourne vers Monseigneur Cestlafindumonde et lui assène à lui aussi mon plus beau sourire. Un sourire franc. Juste. Que je veux plein d’amour.
Il me regarde surpris. Je le sens décontenancé, un poil touché, mais très vite sa ride du lion réapparaît et il s’enfonce dans son siège en reprenant la lecture de son magazine. Car dans le monde de Monsieur Barbitruc, on ne rigole pas. C’est du sérieux, tout ça.


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