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A la recherche de l'ennui perdu

Publié le 10 février 2015 par Paulo Lobo

L'ennui, voyez-vous, c'est qu'on ne s'ennuie plus assez.
A la recherche de l'ennui perduC'est l'abominable tragédie de nos temps modernes.Aux arrêts de bus, sur les quais des gares, dans les salles d'attente, au lever et au coucher, au fitness et à la piscine, dans les rues et dans les cafés, au théâtre et au cinéma, devant le micro-ondes et aux toilettes… : pas un instant n'est laissé vide et inutilisé, pas un moment ne trouve de répit, la connexion permanente nous aimante et nous commande.
Non, non, non, nous ne prenons plus le temps de nous ennuyer vraiment. Nous avons toujours avec nous notre petit bijou de poche, l’objet technologique le plus révolutionnaire depuis l’invention de la roue, le téléphone intelligent portable, inséparable et insupportable compagnon. Grâce à lui, nous sommes toujours en état de divertissement. Grâce à lui, nous sommes toujours dédoublés. Grâce à lui, il n’y a plus d’ennui dans nos vies.
Mon esprit est conditionné, tout comme le vôtre.
Je me souviens avec tendresse des longs et monotones après-midis de dimanche qui ont bercé ma jeunesse. Les heures s'étiraient paresseusement jusqu'en soirée, je lisais et je rêvassais, je gribouillais et je regardais des films, quand il y en avait ... Que l'horizon me semblait profond et infini à l’époque !
Je ne m'en rendais pas compte alors, je le sais maintenant, ces occasions de langueur étaient du pain béni et les derniers relents d'un monde "débranché"...
D’après un reportage que j’ai écouté récemment à la radio, loin d'être une plage stérile, l'ennui est une source d’épanouissement. L'ennui est bienfaisant pour notre santé psychique et même physique. Ce temps d'attente où nous sommes livrés à nous-mêmes, sans possibilité de distraction, est un excellent stimulateur synaptique, une occasion d'approfondir la connaissance de nous-mêmes, d’assimiler la texture de notre vécu et d’évaluer nos objectifs pour l'avenir. Je me souviens, du temps de mes grands-parents - j'étais petit, c'était au début des années 1970, je passais mes vacances d'été chez eux, dans une campagne sortie tout droit du 19e siècle -, donc, à leur époque,  l’ennui faisait partie du cours normal des jours, et il était plutôt synonyme d’apaisement et de repos. Pas de télé, pas de téléphone portable, pas d'Internet, pas d'électricité (mes grands-parents s'éclairaient avec des lampes à l'huile), et chaque soir l’horloge débrayait, le monde se taisait et la nuit était goûtée.
Ils me racontaient des histoires.
Mais nous voilà dans les mains du 21e siècle ultra-connecté. L'atomisation des relations humaines a eu lieu. Chacun est enchaîné à son égocentrisme. Aucune trêve pour souffler un peu et regarder autour de soi. Ah, tout ce qui nous échappe! Notre cervelle est remplie de niaiseries et de ficelles tirées par on ne sait qui.
Tout cela est-il fortuit ou bien sommes-nous le jouet d'une machination machiavélique?
Le fait que nous soyons de moins en moins capables de penser et réfléchir par nous-mêmes nous rend-il plus émotionnels et influençables ?
Ces questions étant posées, revenons à notre envie d'ennui. Comment faire ? Il faut impérativement prendre conscience que nous avons besoin, chaque jour, de périodes de non-activité et de déconnexion. Pour retrouver ce temps libre, il faut le reprendre à la technologie qui veut nous asservir, il faut faire usage de force vis-à-vis de nous-mêmes, résister à la facilité du geste et à la pression de groupe, décliner de lire tel ou tel article passionnant quand nous attendons le bus, résister à la tentation de consulter nos messages ou nos likes, refuser de se mettre au courant des dernières catastrophes anxiogènes à l’autre bout de la planète ou dans le village d’à côté. La lutte est dure, mais la victoire est possible. Et la récompense s’appelle sérénité et clairvoyance.

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