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[note de lecture] Michèle Finck, "La Troisième main", par Florence Trocmé

Par Florence Trocmé

Finck Quelle est donc cette troisième main qu’évoque le titre ?… celle pour laquelle Bach a écrit ses partitas pour violon : « Bach / A écrit pour cette troisième main. Menuhin le sait. ». Non pas la main qui touche les cordes, ni celle qui tient l’archet mais celle, immatérielle, spectrale, « qui se pose sur les fronts ».  
L’ouvrage est né d’une expérience singulière : « ce livre, composé d’une suite de cent poèmes d’extase musicale, a été écrit dans le noir et la pénombre, après une opération de la cataracte. Comme si, en opérant les yeux, on avait ouvert quelque chose de plus profond : brèche dans l’écoute ; non pas poèmes sur la musique, mais poèmes à et avec la musique ; poésie et musique intensément mêlées, qui tournoient tout au bord du silence. Noir avec torche de musique. » (p. 129) 
 
Michèle Finck par le biais de ces cent poèmes invite son lecteur à revivre avec elle ce parcours existentiel & musical. Cent étapes à travers des œuvres essentielles de la musique, servies par les plus grands interprètes. Pour chaque poème, le dispositif est le même : intitulés de l’œuvre et de sa version, puis le poème proprement dit qui souvent incorpore cet autre texte, à savoir des éléments du poème (lied), du livret (opéra).   
Reprenons par exemple le poème déjà évoqué au début de cette note : 
 
Bach : Partita n° 2. Chaconne 
Yehudi Menuhin 
 
Dans ses mains le violoniste porte le monde 
Passé et présent. Mais d’où venue la troisième main,  
L’invisible, main de la grâce, qui se pose sur les fronts ?  
Elle porte l’espoir d’une arche future de lumière. Bach 
A écrit pour cette troisième main. Menuhin le sait 
(p. 14)  
 
Le livre est agencé en sept parties, qui répartissent les œuvres musicales par genre, ici le lied, là le piano, ou l’opéra. Même si l’agencement des thèmes est en fait plus subtil et répond principalement à de grandes thématiques de l’existence humaine, la vie, la mort, le silence, la solitude, l’amour.  
 
On peut lire La Troisième main de multiples façons. En suivant le parcours, comme un tout, comme un cheminement au sein des plus grandes œuvres de la musique occidentale (essentiellement de Monteverdi à Berio) et en convoquant en son for intérieur la connaissance ou le souvenir que l’on a de ces œuvres.  
On devrait sans doute aussi le lire en pas à pas, poème par poème, en écoutant une à une les œuvres qui furent à l’origine de chaque « extase » musicale de Michèle Finck. Ce serait l’expérience ultime de ce livre, se couler à la fois dans la musique et dans le poème qu’elle a suscité. En éprouver la vérité en profondeur. Ou bien découvrir que l’on réagit autrement à l’œuvre, mais s’enrichir de cette écoute-là. 
 
« Écouter n’est rien encore. Réécouter est tout. 
Inventer des poèmes qui soient vitraux 
Sonores dans la lumière de l’obscur.  
Descendre nue dans les sons jusqu’à en perdre 
La lyre et la langue au fond de la musique. » 
(p. 127) 
 
Il s’agit bien ici d’une expérience extrême qui révèle sa double nature : dangereuse et salutaire en même temps.  
Dangereuse car tentant l’impossible bien exprimé par cette formule de « vitraux sonores ». Comment imaginer en effet un vitrail sonore et qui plus est dans la lumière de l’obscur ? On est ici constamment dans l’oxymore et l’aporie, auxquelles conduisent si souvent les tentatives de mettre de mots sur la musique. On peut d’ailleurs penser que certains poèmes sont moins convaincants et que parfois un excès de lyrisme semble masquer précisément l’impossibilité à traduire ce ressenti extatique, cette expérience qui au fond n’a rien à voir avec les mots. Cela ne rend les textes que plus émouvants, fragiles et forts. 
Mais expérience salutaire aussi, musique comme soin de l’âme, et ce n’est pas un hasard si Michèle Finck cite Rilke disant « Dinge machen mit Angst », faire des choses avec de l’angoisse. Traverser l’épreuve de la privation de lumière et la cécité, temporaire mais terriblement angoissante, en recourant au monde sonore.  
 
On ferme le livre avec l’idée de le ranger non pas dans la bibliothèque de poésie mais au cœur même de la discothèque. Pas parce qu’il ne serait pas poésie, mais pour ce pont fragile et tendu qu’il parvient à créer entre ces deux univers tellement proches mais si difficilement reliables.  
On peut même aller plus loin et répondre à une question souvent posée : comment aborder la musique classique ? Quelles œuvres choisir ? en suggérant de prendre le livre de Michèle Finck comme guide.  
 
« Heurt. Fente dans les ténèbres. Heurt. 
Percussion. Contre. Contre. Ouvert.  
Célesta stellaire : Voie lactée silencieuse. 
Sismographe de l’autre côté du crâne.  
Musique : zigzag de lumière dans le néant » 
(p. 116, Musique pour cordes percussions et célesta de Bartók, version Fritz Reiner et l’orchestre symphonique de Chicago). 
 
« Et les sons maintenant nous écoutent » (p. 9) 
Ce livre y contribue, mezzo voce.  
 
[Florence Trocmé] 
 
 
Michèle Finck, La Troisième Main, Arfuyen, 2014.  
 
On peut lire ici d’autres poèmes de ce livre.  
 


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