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Étrangeté, une nouvelle de Frédéric Gagnon…

Publié le 16 février 2015 par Chatquilouche @chatquilouche

 (Premier prix au concours 2014 du Chat Qui Louche.)

   Ce matin-là, il se regarda dans le miroir de la salle de bains et ne se reconnut pas.  Puis il retourna dans la chambre àchat qui louche maykan alain gagnon francophonie coucher et vit sa femme pelotonnée dans le lit — mais c’était pourtant une autre.  Il se rendit donc dans la chambre de sa fille, espérant que cet être le rattacherait à lui-même, à son identité, à tout un passé qui lui paraissait définitivement étranger.  Il vit l’enfant dans son pyjama rose, dormant les jambes écartées.  Il y avait au coin gauche de ses lèvres un filament de salive.  Décidément, il ne retrouvait pas le sentiment de sa propre paternité.  Mais qui était donc cette fillette de cinq ou six ans ?  Découragé, vidé de lui-même tel un fantôme qui circule dans une maison inconnue, il descendit au sous-sol où se trouvait son bureau.  Il examina le manuscrit de ce roman que supposément il était en train d’écrire.  L’histoire en était absurde.  Ces milliers de mots s’effilochaient dans son esprit ; leur lecture pénible l’écœurait, comme s’il eût sucé quelque bonbon doucereux qui lui rappelait une enfance qui ne pouvait avoir été la sienne.  Il ramassa le paquet de Gauloises, à côté de l’ordinateur portable, et alluma une cigarette, puis il tenta de réfléchir à sa situation, mais toute pensée claire se refusait à lui.  Alors qu’il éteignait le mégot dans le cendrier de métal doré, il aperçut une feuille de papier, vraisemblablement déchirée en son milieu, qui reposait sur le coin gauche de sa table de travail.  Ce papier était porteur d’un message, d’une note manuscrite qu’il avait sans doute rédigée lui-même, mais dont il ne reconnaissait pas l’écriture.  Attentivement, il lut, puis relut : Est-ce que le monde est dans ma tête ?  Est-ce moi qui suis dans le monde ?  Ces questions (mais au fait, à qui s’adressaient-elles ?) lui donnaient une sensation de vertige.  En un sens, mais il n’aurait su préciser lequel, il sentait que ces questions-là étaient intimement liées à la perte de son identité.  Qu’était-ce donc, être moi-même ? se demanda-t-il.  Qui étais-je, quand tout empli d’une personnalité nette et précise comme le tranchant d’un couteau, j’étais habité par le sentiment de ma propre présence ?  Il pressentait qu’il s’interrogeait en vain.  Il fuma une seconde cigarette, mais cette fois ne tenta pas de réfléchir.  Puis, harassé par un monde d’ombres qui s’entassaient dans cette pièce comme les éléments dissous d’un univers à jamais perdu, il retourna au rez-de-chaussée et sortit sur le perron.  Il vit le ciel, d’un bleu absolu, bleu comme l’amour qu’on ne retrouvera jamais, comme les yeux d’une femme qui nous manque bien qu’on ne l’ait jamais connue — et il constata que ce ciel était identique à celui de la veille.  Il en conçut du dépit.

Frédéric Gagnon

Notice biographique

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Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https ://maykan2.wordpress.com/)

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